LE RÉALISME POLITIQUE DES ALLEMANDS ET SES INTERPRÈ- TES FRANÇAIS
... Tu serais tenté de me dire, a^ec les écrivains français, que l'âge d'or ' allemand se termine en 1847 et qu'on descendit rapidement en plein âge de fer, pour atteindre en 1870 le bas de la pente. Pour moi qui débarque de France dans une Université, l'Allemagne intellectuelle, c'est le bloc de ses poètes, philosophes, historiens et hommes d'Etat depuis un siècle. Ce serait puéril d'admettre que le fil de son développement cessa vers 1870.
Par des effets d'un ordre différent elle manifeste la même tradition.
Maurice Barrèb, V Appel au Soldat, p. 34.
(Lettre de Rœmerspacher à Sturel.)
Quoique Vesprit national allemand n'ait pas plus connu l'existence de la spéculation métaphysique qu'il ne s'apercevra de sa disparition, nos voisins anglais et français n'en prétendent pas moins que nous sommes un « peuple philosophique »>. Cette méprise naïve n'a pu naître que dans un salon étranger.
LuDWiG Knapp, Système de la Philosophie du Droit. (1857.)
Le sage Je réfléchi Rœmerspaclier, dans l'Université allemande où il élait venu chercher une méthode pour ses études historiques, ob-
serva ses condisciples et nota avec surprise « Talliance étroite de la discipline et de Tindépendance chez un même être... Dans Tordre de la spéculation, ce sont des esprits aussi libres que possible; dans Tordre des choses pratiques', ils sont caporalisés... Pour ces Allemands disciplinés et indépendants, extrêmement audacieux d'idées et attachés à la réalité, tout ce qui existe est vrai, tout est bien à sa place. Leur intelligence et leur goût obstiné des faits leur en donnent le respect. C'est bon aux Français, dansleurs fièvres, avecleur excitabilité, d*invoquer ce qui doit être. Un Allemand pense au contraire qu'il faut se laisser modifier et façonner par ce qui est. A notre idée bien française : que la volonté libre est TessencedeThomme, que par se» décrets elle peut refaire la société, TAUemagne oppose 1^ loi de continuité et le déterminisme universel >».
Rœmerspacher, que sa solidité lorraine et les fortes leçons qu'il prit devant un arbre fameux inclinent à un semblable réalisme, admire le départ que font les Allemands entre Tagrémentdes rêveries métaphysiques et les infiexibles conditions de la vie. Son intelligence positive constate avec plaisir la coexistence chez les mêmes hommes du plus solide esprit politique et du moins digne dévergondage dans Tordre de la spéculation.
Les Rœmerspacher sont rares. Et la plupart des Français qui visitent TAUemagne ne se forment pas des jugements aussi nets. Ce trait — à nos yeux essentiel — du caractère allemand d'aujourd'hui, si bien défini dans V Appel au Sol-
dat^ a été diiTéremment apprécié toutes les fois que nos lettrés le distinguèrent. Mais il advint le plus souvent qu'ils ne le comprirent pas.
La petite mosaïque que voici n'est pas seulement un recueil de Nuées. On y trouvera le signe des ravages exercés sur Tintelligence française par les illusions idéologiques propagées depuis cent cinquante ans.
Si Ton excepte quelques auteurs insignifiants dont les noms sont enregistrés parles manuels littéraires, il faut regarder Mme de Staël comme le premier écrivain qui ait entrepris de faire connaître en France les Allemands, leur esprit et leurs mœurs. On accorde encore chez nous quelque crédit au livre DeV Allemagne et aux peintures idéalistes qu'y a tracées la digne fille du genevois Necker. 11 faut commencer par reproduire ici le jugement que portait sur cet ouvrage une Allemande, Mme de Varnhagen, femtne de lettres elle aussi, et contemporaine de l'amie de Benjamin-Constant et de M. de Rocca :
« Mme de Staël radote dans son livre De VAllea magne,,. Le lecteur de ce livre qui ne conu nail pas notre pays doit le prendre pour une « caverne glacée et enfumée où flottent de va- *f gueset tristes fantômes que Dieu a condamnés « à l'honnêteté et dont quelques-uns, ici et là, « méditent immobiles sous lapuissanced'un ence chantement. Et comme des nids de sorcières
c elleapeintaussi nos universités: tellement elle 1 est terne et molle, la femme sans musique et « sans intelligence!... La malheureuse I elU ?)'a « rien vu, rien entendu^ et mal compris le reste (i). » Cette sévérité n*est pas uniquement due à la jalousie d'une rivale en bel esptit. On peut souscrire aux termes de cette condamnation. Mme de Staël, qui priait Fichle de lui exposer son système en un quart d'heure, acomprisle plus souvent assez mal ce qu'il lui convenait de lire ou d'écouler. On sait que sur les onze moisquedura son séjour en Allemagne elle en passa cinq à Weimar : or la Saxe est le pays d'Allemagne quia produit le plus de séditieux, depuis Luther jusqu'aux agitateurs socialistes de nos jours. Dans la Prusse; hiérarchisée et dans la Bavière catholique, Mme de St<iiël se déplut également. Toute à son œuvre de documentation rapide et facile, — on peut dire de reportage, — elle se soucia peu de noter le réalisme politique des Allemands et se contenta de célébrer avec lyrisme, dans « la langue de TAmour substituée aux aphorismes de la critique » (2), les systèmes ou les rêveries des philosophes. De son examen superficiel elle emporta rassurance que l'Allemagne est u la nalion métaphysique par excel-
(1) Rachel de Varnhagen n'a pas eu le bonheur de porter partout des vues aussi justes. Juive d'origine, convertie au luthérianisme, elle connut tous les genres d*exaltation mystique, et, dans un temps fertile en névrosées, ne fut pas des moins complaisante;! aux divagations révolutionnaires et idéalistes.
(2) Le mot est de ce malheureux Quinet à qui nous de- Yrons bien aussi l'appliquer tout à l'heure.
lence >, comme elle dit dans son jargon au chapitre sur Kant. Et ailleurs :
« L'espèce d'impartialité, luxe de la justice, « qui caractérise les Allemands, les rend beau- « coup plus susceptibles de s'enflammer pour « les pensées abstraites que pour les intérêts « de la vie;... entre les succès et les revers il <K n'y a pas assez de différences au milieu d'un « tel peuple pouranimer vivement l'ambition (i).
« La poésie, la philosophie, l'idéal enfin, ont « souvent plus d'empire sur les Allemands que « la nature et les passions mêmes (2) », etc..
Mme de Staël est l'auteur responsable d'une de ces légendes dont M. Frédéric Amouretti disait récemment qu'elles sont plus nombreuses de notre temps qu'au Moyen Age, mais qu'elles sont moins jolies et plus dangereuses aussi. A la légende du « libéralisme anglais », dont il a montré Tinanilé, on peut ajouter celle de a l'idéalisme allemand ». Il a fallu la guerre de 1870 pour y mettre fin. Jusque-là, le plus grand nombre des Français, sur la parole de Thommasse Genevoise, tenaient leurs vainqueurs pour un peuple» métaphysique », dédaigneux des intérêts matériels, uniquement occupé des « choses de l'âme » et déterminé dans toutes les circonstances de la vie privée et politique par les principes transcendantaux de la philosophie.
A la suite de Mme de Staël, un grand nombre
(1) De L Allemagne, 1" partie, ch. ii.
(2) Ibid.y 2* partie, ch. xvii. Ces citations suffisent. 11 serait trop aisé de les multiplier.
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de lettrés avaient continué d'établir la légende. Il est important de remarquer que tous furent ou de ces libéraux qui combattirent la Restauration et préparèrent la Révolution de 1830, ou bien des Protestants suisses qui, en exaltant ridéalisme germanique, se proposaient de faire sentir leminente valeur philosophique et morale de la religion prétendue réformée (1).
Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'ils euren t un précurseur lequel ne laissa pas d'influer sur Mme de Staël elle-même. Un émigré,Charles de Villers, devenu professeur de littérature fran-
(1) C'est un grand sujet d'étonnement pour beaucoup d'historiens et de philosophes que cette religion n'ait pas porté en Allemagne ses fruits ordinaires; car,selon Joseph de Maistre, u les Protestants sont républicains en Monarchie et anarchistes en République >t. Le questionnaire de VEnquê/e sur le Protestantisme [Action française^ 15 mai 1900) demandait) on s*en souTient, que ce problème fût éclairci. On en a donné par ailleurs des explications diverses. Il nous parait intéressant de reproduire celle d'Auguste Comte, en priant qu'on ne s'attache pas à certains termes du vocabulaire positiviste :
« En Allemagne,... en Hollande, enfin en Angleterre... le triomphe politique du protestantisme avait neutralisé sa tendance à l'émancipation philosophique en rattachant au système de résistance rétrograde l'organisation dont la Réforme était susceptible. Tout affranchissement de la raison devenait alors plus antipathique au protestantisme officiel qu'au catholicisme lui-même. Cette répugnance instinctive s'est même fait sentir hors de la sphère légale dans les sectes dissidentes chez lesquelles la désorganisa* tion théologique était le plus avancée et qui, fières de leur demi-émancipation^ retenaient avec plus d'ardeur les croyances qu'elles avaient conservées. .> (Au ch. x de la Sociologie y résumé de la seconde partie du Cours de philosophie positive par E. Rioolagb.)
çaise à l'Université de Gœttingue et qui n'avait fui la Révolution que pour embrasser ses principes dans le protestantisme, avait écrit en 1801 une Philosophie de Kant par laquelle il espérait amener ses anciens compatriotes à « ce développement de la moralité et de la science » qu'il admirait chez ses frères nouveaux. En 1804 il nous expédia, dans une intention aussi bonne, un Essai sur la réformation de Luther^ tout à la gloire du protestantisme, et où il professait « l'idéal d'une religion fondée uniquement sur la conscience morale ».
Dépouillé de ses élégances, qu'est-ce que Benjamin de Constant, sinon un autre Charles de Villers? Toute une troupe d'Helvètes germanomanes et libéraux les suivirent et continuèrent à propager la légende. C'est ce Bonstetten, Bernois francisé, familier de Coppet,qui dans V Homme du Midi et V Homme du Nord (1824) reprit le plaidoyer du livre de la Littérature en faveur de l'art septentrional et Tétendit jusqu'à une étrange métaphysique des mœurs. De quel mépris ne couvrait-il pas les Latins inaptes à la ce vie intérieure » et à la c( religion rationnelle » ! Et ce sont enfin tous ces littérateurs vaudois dont il suffit de citer les noms : Bridel, Monnard, Vuillemin, Olivier, Vinet, Agassiz, Desor, qui ressassèrent la même erreur et firent métier de reprocher aux Français leur « abaissement moral » en le confrontant à l'idéalisme germanique. On ne peut oublier en terminant cette liste le lamentable et vertueux M. de Gérando, fondateur de la Revue Germanique^ ni ce Philippe- Albert Stapfer, « ancien ministre de la
République helvétique », qui exploita avec conscience la même veine que ses confrères dans les Archives littéraires de V Europe et dans le Publidste de Suard. La race n^est d'ailleurs pas encore éteinte de ces clergymen qui tiennent la Raison pure à la main tandis que leur redingote se gonfle de petites bibles reliées de noir.
Après les pédantes et les niais, à qui échappa toujours la distinction faite par Roemerspacher, nous trouvons enfin des lettrés français qui observent et l'idéalisme philosophique et le réalisme politique des Allemands. Mais cette contradiction contraire à leurs illusions et peu propice à leurs calculs les étonne et les irrite. Ils s'emportent alors contre l'Aliemagne elle-même et brisent leur idole, ou bien, plus avisés, s'efforcent de donner de cette anomalie les explications qui servent le mieux leur préférence pour les idées libérales et démocratiques.
Quinet est le type de ces interprètes français de l'esprit germanique. Son cas vaut bien qu'on le décrive avec détails.
Né d'une mère protestante, qui l'éleva sinon dans Je culte, du moins dans Tesprit de la Réforme, Edgar Quinet, doué d'une imagination fuligineuse, fut tout naturellement porté vers les mystères des philosophies teuloniques. En France, il mène une première jeunesse
farouche et silencieuse, visiblement mal à Taise parmi ses compatriotes de hasard. Il fuit Tamourdes femmes qui parlent sa langue. Et les livres qu'il goûte sont à peine français : il les choisit parmi ceux de Rousseau ou de M"® de Staël. Mais du jour où il découvre l'Allemagne, il semble qu'il ait retrouvé sa patrie naturelle. « Je me sens tout autre qu'avant de l'avoir connue »^ écrit-il dans ses Lettres à ma mère. Il ajoute qu'il est enfin devenu « un homme ». Et à Heidelbergla jeune Minna More est la première femme qu'd ait encore osé regarder et aimer.
G'éfait le moment oCi il travaillait à son Essai sur Us œuvres de Eerdet : dans les livres de ce mythologue il, avait cru voir « l'aurore immaculée d'un beau jour qui se lève sur l'humanité ». Il avait dessein de montrer « comment les grandes vues de l'esprit français du xvui' siècle se sont combinées dans l'esprit des autres peuples er des Allemands en particulier». En pleine crise d*idéalisme mystique, il n'accorda pas d'abord beaucoup d'attention aux hommes et aux choses qui l'entouraient. Il s'aperçut pourtant assez vite que son enthousiasme théorique n'était pas partagé par tous ses frères d'élection. Et l'on remarque à la fois sa surprise et la persistance de son illusion dans laprosopopée qui termine V Essai sur fferder et qu'il écrivit à Heidelberg en mai 1827 :
0 Adieu, terre hospitalière, terre paisible! a Que puis-je te rendre pour tout ce que j'ai (( reçu de toi?... Au fond de tes silencieuses val- (i lées jaillit... la source pure du beau moral, « où tôt ou tard viendront se désaltérer les
« peuples qui t'entourent. Ils sont morts ou « vieillissent, les hommes qui ont fait ta gloire, a tu t'appuies sur leurs tombeaux, déjà fatiguée tt de Tagi talion du génie. Le délire de tan inspiran tion est passé ; comme le rameau chargé de « fruits tu t'inclines vers le sol : et pourtant tu « es encore le pays de Tàme et de Tespérance. » Ce « pays de Tâme », c'est la pure légende staëlienne. Mais Quinet trouvait « l'âme » endormie et il cherchait les raisons de ce sommeil. Ces Universités si hardies à spéculer dans l'ordre du supra-logique le choquaient par leur « somnolence » (1). Un jour il faillit arriver aux justes vues de Rœmersp&cher en attribuant à. une sorte de « fatalisme philosophique ') la facilité — pour lui incompréhensible — avec laquelle les gens d'étude acceptaient « la servitude monarchique » et le « joug féodal ». 11 lui en coûte trop, pourtant, de renoncer à son illusion première, etdans sa brochure DeV Allemagne et de la Révolution (1832) il essaye d'accorder l'Allemagne idéale et l'Allemagne réelle : cet
(1) Ebranlées par le grand mouvement national de 1813, les Universités allemandes en avaient gardé quelque fièvre et formaient des centres d'agitation. En 1819, le gouvernement prussien prit le parti de mettre ces intellectuels à la raison : ni le savant Oken, d'Iéna, ni Arndt, le poète patriote, ne furent épargnés. Depuis, les Universités sont revenues à cet esprit de réalisme politique que Quinet qualifiait de h somnolence i>. 11 n'y a que les intellectuels juifs pour se montrer séditieux. Encore sont-ils tenus à une grande réserve, sous peine d'exclusion, comme il advint récemment au D** Aron, socialdémocrate. Et si l'Allemagne a connu les socialistes de la chaire, elle n'a pas vu du moins les anarchistes de Vestrade.
(c engonement subit pour la puissance malérielle » qui se manifeste si brutalement est né du désir universel de faire l'unité. Or cette unité — Quinel s'en croyait encore sûr — se constituera d'après les « principes philosophiques ». La réaction ne sera que transitoire : « Le principe monarchique, qui semble si fort en Allemagne, n'a souffert nulle part, au con-* traire, une atteinte plus profonde. » C'est, parait-il, Luther qui a donné ce grand coup : <( Traditions, pouvoir, monarchie, aristocratie, il a tout miné sous le sol, il a tout blessé au cœur. » Il ne reste plus qu'à « enterrer ses morts ». Lamentable prophète, qui put voir la résurrection de tous ces morts, et du vieil Empire germanique lui-même !
Peu à peu Quinet perdait ses illusions. Le G mars 1837 il écrivait à sa mère, ne pouvant se refuser plus longtemps à reconnaître l'évidence :
tt Je fuis de plus en plus l'esprit tudesque. « Comme agrément, vous savez ce qu'il est ; « comme utilité sociale^ il mène droità Mettemich. »
Avec l'entêtement le plus bizarre il ajoutait qu'il « ne reniait pas une de ses illusions passées ». Il aima mieux renoncer à 1* Allemagne qu'à l'imagination qu'il s'était formée d'elle. Et il poussa la folie jusqu'à lablàmer, jusqu'à l'insulter parce qu'elle ne consentait pas à se conformer à ses fantaisies. Dans un article de la Rêvuêdes Deux Mondes du 15 décembre 1842 intitulé la Teutomaniêil parle de « linfaluatioii,... de la bile envieuse,... du cynisme » des Aile* mands. L'union douanière excite leur orgueil national; « ils sont convaincus qu'il ne leur
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reste plus qu'à saisir la couronne universelle 3». Mais Quinet les menace le plus sérieusement du monde d'une alliance francorusse pour les rappeler à leur mission historique, — qui est de propager dans le monde Tidéalisme révolutionnaire. En 1844 ii écrivait encore dans l'^l^amontanisniê :
f< Si l'alliance de l'esprit anglais et de l'es- <( prit français a jeté de grandes lumières dans « le xviii" siècle, oui, je l'avoue, j'ai cru long- « temps que Talliance de l'Allemagae et de la « France pourrait également honorer le xix*... « J'ai cru que celte ligue sainte était la plus <c forte muraille contre les prétentions du passé, K de quelque part qu'elles vinssent; cette opi- « nion, bonne ou mauvaise, m'a fait plus d'un <( ennemi et pourtant il m'en coûte d'y renonce cer »
Il y renonça pourtant k la fin. Mais irrité de sa déception il s'écriait dans Allemagne et Italie^ en renvoyant les Allemands à leur « charrue féodale » :
u Je désire avec ardeur voir un jour l'Italie « marcher sur le cou de ces blêmes Tudes-
« ques. »
Se détournant d'une Allemagne rétive à ses lubies, Quinet se résigna à jouer en France seulement le rôle d'agitateur. En compagnie de Michelet et de Mickiewicz, il s'efforçait, selon la parole d'Auguste Comte qui les a formellement condamnés, de « vicier l'enthousiasme théorique de la jeunesse française ». Combien Cousin avaitraisonlorsque, prévoyant que cesdeux jeunes professeurs ne^tarderaient pas à faire des
Trublia7is{i)^ il leur proposait, comme discipline, de consacrer chacun dix ans, l'un à Saint-Bernard et l'autre aux (7i9mm0n/airMd'Olympiodore! Que de folies ces sages éludes eussent évitées aux deux historiens romantiques et sentimentaux!
Sur la fin de la Restauration et dans les premières années de la Monarchie de Juillet, un professeur de TËcole de Droit, Lerminier, avait gagné par ses déclacnalions libérales quelque faveur parmi les étudianls. Ayant longtemps étudié en Allemagne, il donna à Ibl Revue des Deux Mondes de nombreux articles sur l'histoire, les mœurs et la philosophie germaniques, et en 1835 les réunit sous le titre Au delà du Rhin. La légende staëlienne en formait encore le fond, et Lerminier écrivait avec sérieux : « Déclamer contre la philosophie allemande, c'est déclamer contre un développement nécessaire de Tesprit humain. » Il faisait même cette risible prognoslication :
f( La liberté allemande sera fille légitime et « viable de la métaphysique, ou elle ne sera « pas; et comme une grande nation ne peut a durer aujourd'hui sans être libre, il faut
(1) Sarcasme appliqué hors de propos par M. Anatole France aux partisans de l'ordre politique : il ne faut pas hésiter à le retourner à l'adresse de ses amis de rencontre.
c( induire qu*à la fiQ du siècle la philosophie « aura fondé la liberté. »
Les monarchies allemandes, leur forte organisation politique et rattachement que leur témoignaient les métaphysiciens eux-mêmes, ne laissaient pas de troubler l'assurance de Lerminier. Mais, refusant de se rendre à révidence, il voulut accorder son illusion avec les faits. Ce juriste ne se douta point qu'il était ridicule et perdait à jamais tous droits au nom de rationaliste en concevant, par un tour de force de l'imagination mystique, « une Allemagne invisible, « animée d'une vie secrète et vigoureuse sous « ces spécieux simulacres ; elle marche et on ne « la voit pas; elle passe à côté de ses maîtres, « les contemple et les juge; elle rêve, elle (( pense, elle médite ; son examen est inflexible, « sa spéculation... infinie ».
Ce ton d'homme enivré du gros vin de la métaphysique libérale est certes fort plaisant. Mais Ton s'aAlige de retrouver les mêmes sottises exprimées dans une langue honnète.G'est ce qu'on voit pourtant chez Saint-René Taillandier, esprit vif et clair, mais abusé parles douteuses lueurs de 1789. Les études sur V Allemagne et la Rèvolthtion qu'il publia en 1853 forment un historique précieux du mouvement des idées dans les pays d'outre-Rhin durant la première moitié du XIX* siècle. Mais tout en observant et en rapportant les faits avec exactitude, Saint-René Taillandier ne pouvait se tenir de les juger du point de vue idéaliste.
« Jusqu'à présent, écrivait-il, il ne semble « pas que ce besoin de la vie pratique, que ces
« préoccupations d'une politique étroite, si peu « conformes à Tesprit allemand [voilà VètemelU a légende)^ puissent profiter beaucoup à sa « gloire, n
Que TAllemagne ait acquis plus de u gloire » à proclamer l'Empire dans le château de Versailles qu*à donner à un autre bas-bleu le sujet d'un second livre de louanges mystiques, c'est ce qu'on laisse à décider. Certes les intérêts français s'arrangeraient mieux d'une « Allemagne idéale ». Pouvons-nous faire qu'elle soit telle? Et si elle ne l'est pas, pourquoi le dissimuler ? Nous le demandons : n'est-ce pas en partie aux illusions et aux erreurs propagées par les lettrés protestants et universitaires qu'est due la cruelle surprise de 1870 où les Français apprirent à leurs dépens que la u nation métaphysique » s'entendait fort bien aux choses de ce monde ?
11 fallut Sedan et le traité de Francfort pour ouvrir les yeux à Renan lui-même. L'auteur des lettres à Strauss a dû regarder comme un contre-sens plus coupable que tous ceux dont le chargent les philologues cette phrase qui se lit encore dans la Préface des Eludes d'hùtoire religieuse y parues en 1857 :
« L'incapacité de l'Allemagne dans le champ « de l'action n'est- elle pas la conséquence des « dons incomparables dont la nature l'a douée <r dans l'ordre des spéculations intellectuelles? »
Un an après, Dollfus et Nefftzer commençaient à publier leur Revm Germanique, Remarquablement avertis sur les choses et les hommes d'Allemagne, ils ne manquèrent point de signaler
que tout n'était pas conforme aux imaginations de Mme de Staël. Ils notèrent que les a abstrac tious étaient impopulaires », c'est-à-dire étran gères à l'esprit national, comme l'entendait Ludwig Knapp dans Touvrage que nous avons cité plus haut. Comme Introduction à leur revue, Dollfus et Nefl'tzer avaient tracé une sorte de parallèle entre l'esprit français et Tesprit allemand où ils montraient fort bien que chez ce dernier « la pensée ufFranchic n*a pas aspiré à se transformer en fait; elle a joui d'elle-même et sest développée en paix sans entrer en lutte avec le monde extérieur ». Le ^ait d'observation pure que nous avons ÏTOUYé dans V Appel 'au SohJai es^i excellemment exprimé ici. Mais dès qu'ils ont essayé de l'expliquer, Dollfus et NefTtzer sont tombés à leur tour dans de ridicules imaginations :
« On dirait que l'Allemagne a eu peur de com» « promettre l'idée par l'alliage de la réalisation, K car nulle idée ne passe dans les faits qu'elle « ne transige avec eux et ne se courbe plus ou a moins sous leur joug logique. »
Ainsi ce serait par raffinement d'idéalisme que les Allemands n'ont pas appliqué à la politique les principes de leur philosophie! Voilà qui dépasse, en vérité, tout ce que Mme de Staël et Quinet et Lerminiermême avaient pu trouver de mieux dans la série de leurs arguments mystiques.
Il semble que la guerre de 1870 devait effacer des esprits français Timage de « TAllemagne idéale ». Mais les libéraux la trouvaient trop utile à leurs desseins pour y renoncer. Comment auraient ils pu dire que la vicloire des Allemands était due à leur positivisme politiquei à leurs fortes institutions nationales et traditionnelles mises hors l'atteinte des chimères métaphysiques ?Les libéraux font profession d'adorer, entre autres idoles, la Vérité. Ils n'hésitèrent pas à la sacrifier, en cette occrsion, au libéralisme, leur gagne-pain et leur raison d'être.
La légende slaëlienne survit donc. Le Temps Tcntrelient avec zèle. Et les socialistes sentimentaux .se joignent pour cette œuvre aux républicains doctrinaires (1). Par une dernière adresse, ils distinguent même entre Tesprit prussien u réactionnaire », coupable de tout le mal, et Tesprit allemand, idéaliste, généreux, u philosophique ». Cette invention, qui a beaucoup servi
(1) Dans la Revue Socialiste de mars 1900, M. Ch. Rappopon reproche à M. Lufargae de revendiquer le « matérialiste Marx » et de rejeter au rang des bourgeois « Tidéalisle Kant »,etil ne peut supporter l'idée de ce départ entre les « grues métaphysiques », comme disent les guesdistes, et les conceptions économiques. C'est éyidenimcnt à la métaphysique qu*il donne le pas: comme il convient à un bon socialiste sentimental. Pour ce qui est de l'intel* iigence de Tesprit allemand, M. Rappoport est en retard sur Lerminier lui-même et rétrograde jusqu'à Mme de Staël.
à M. de Pressensé, est d'ailleurs due à un spiritualiste d'une espèce qui se fait heureusement rare : Garo écrivait dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1870 : Si la France doit se réconcilier un jour avec ses ennemis, c'est à la condition <r que l'Allemagne revienne aux nobles « leçons d'Emmanuel Kant et désavoue à tout « jamais celles qu'elle a reçues de Bismarck, et « que l'unité.... se fasse par l'esprit allemand, <c non par Tesprit prussien. L'esprit germani- «r que, personne plus que nous n'en a senti et a reconnu rhonnêle et naturelle grandeur
« A toutes les qualilés des Allemands se joint « cette conscience réfléchie du droit qui se « montre dans leurs livres, qui vient confirmer « l'instinctive moralité du peuple et qu'un der- « nier progrès réalisera, j'espère, un jour dans « leur politique ».
Si le pur a esprit allemand » n'est pas en Prusse, nous pensons qu'on le chercherait en vain chez les catholiques de Westphalie, de Silésie, de Bavière et des pays rhénans ou dans les monarchies saxonnes, wurtembergeoises, badoises, etc.. Dernier subterfuge des libéraux pour appuyer une profitable légende, il vaut moins encore que leurs arguments transcendan taux.
Rœmerspacher avait simplement constaté le fait de la coexistence chez les Allemands de l'imagination métaphysique la plus désordonnée et d'un rigoureux positivisme politique. N'adorant point d'idole à qui il eût coutume de tout rapporter, le jeune Lorrain nota cette observation dans ses carnets, approuvant sans doute à
part soi ce irait du caractère allemand, mais tout à fait insoucieux d'en tirer, par une interprétation habile, quelque avantage pour ses propres idées. Il ne tentait pas même d'analyser les causes du fait ainsi enregistré (1).
C'est peut-être pousser un peu loin le détache- ^ ment historique. Et les lettrés que nous venons de passer en revue n'ont pas connu cette délicatesse. Ne pouvant supporter qu'un fait contredit leur passion, et ne parvenant pas à biffer le fait, ils ont essayé de le tourner à leur profit. De là cette profusion de sottises dont nous avons cité les plus grossières. Les Allemands eux-mêmes n'ont pu souffrir d'être peints comme si niais par leurs ridicules admirateurs. Et n'est-ce pas aux lettrés français que s'adressaitle vieux Mommsen quand il disait avec force :
c Nous ne sommes pas des naïfs, et nous ne le voulons être à aucun prix ? »
Jacques Bain ville.
(1) Et avec raison. Car dans un tel sujet on ne peut que se livrer à des hypothèses sur Yespril de race trop semblables aux imaginations de M. Paul Adam. Nous-méme, en parlant du « réalisme politique des Allemands », n(>us ne prétendons pas y voir un trait constant : il serait trop facile de montrer par des exemples historiques qu'il se démentit plus d'une fois. Il nous suffit qu'on l'observe de nos jours assez généralement et quMl soit assez bien établi par des autorités diverses pour ne pas être aisément nié ou différemment interprété.
Le paquebot vient de stopper, et en hâte, mivétus, heureux d'échapper à la chaleur étouffante de la cabine, les passagers se précipitent sur le pont. Il fait nuit très noire. Au loin scintille un phare; plus proches, des feux verts, rouges, tremblent épars autour de nous. Sur mer, tout près, on entend des clapotis de rames, dos vi)ix étranges qui crient : « Matelot ! matelot, jette un sou! » ou bien : « Donne un sou, toubab! » et Ton entrevoit des formes très vagues, glissant autour de la cale.
Brusquement, sans prélude, sans aube : le jour. Les feux du phare, du port et des bateaux meurent daos l'incendie du soleil levant. A nos pieds 6*agite toute une flottille de pirogues allongées, creusées dans des troncs d'arbres et que montent des nègres absolument nus, de grands gars à face de singe, bien découplés, aux muscul^lures solides, aux gestes amples. Ils se tiennent debout et poussent leur embarcation avec de longues rames. Ils demandent des sous, on les leur jelte à la mer. Ils plongent et rapportent la pièce dans leur bouche...
Dakar se dresse devant nous tout à fait semblable à quelque village en bois, jouet grossier de Nuremberg ou de Suisse, avec des fermes toutes blanches sous leur toit d'un rouge cru, avec des arbres dont les feuillages sont des copeaux frisés peints en vert.
Deux grandes jetées s^avancent en mer, embrassant un bassin oQ des goélettes, des cotres et autres petites barques se balancent sur leurs ancres. Sur terre, des magasins, des maisons dominées sur notre gauche par des hauteurs qui s'élèvent en falaises à pic et couronnées par de vastes bâtiments, l'hôpital, le camp des Madeleines. Sur la droite, le plateau s'incline vers la plage, et c'est sur cette pente que la ville semble bâtie. La côte se courbe en anse et s'avance vers Rufisque de manière à former une vaste baie. Au second plan deux collines s'arrondissent en dôme, se dressant comme une gorge puissante, d'où leur nom : les Mamelles.
Derrière nous, une autre ville se serre sur un rocher, dont le pic se termine par une citadelle : nie de Gorée, roches rougeàtres surmontées de maisons blanches. Et toute voisine l'Héroïne, un fort flottant, avec les batteries des Madeleines et de Gorée, ferme la rade.
Une grande animation se produit dans le port, convergeant vers nous. Heurtant les pirogues des nègres qui ne se lassent pas de plonger pour attraper des sous, des péniches et des chalands apportent du charbon, de petits cotres, des baleinières de fonctionnaires et d'officiers viennent chercher les voyageurs. Une nuée de nègres envahit le pont. De grands diables noirs
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courent à nos paquets qu'ils chargent sur la tète pour les descendre dans les barques...
Dakar pour qui revient du Soudan c'est presque une ville européenne retrouvée, avec des hôtels à trois étages, des maisons à toiture de tuiles, les docks et les magasins du port, les jetées de travail et d'apparence française; — mais pour nous arrivant de Paris, Dakar est déjà bien l'Afrique étrange et mystérieuse.
Une telle atmosphère nous était inconnue. La lumière semble tangible tant elle est intense, tant elle baigne les contours des choses et fait étinceler la moindre couleur. Le soleil brûlant tombe perpendiculairement sur la terre qu*il consume. Une senteur entêtante et capiteuse s'exhale, faite d'émanations multiples de fleurs empoisonnées, de brousses desséchées, de cette écœurante odeur que les nègres nous avaient apportée à bord et que le vent amène par bouffées du village noir, — une odeur de parfumerie rancie, de beurre corrompu, de poisson séché et de saumure, une extraordinaire synthèse de parfums caractéristiques qui décèle infailliblement la côte d'Afrique.
Dans cette atmosphère de sécheresse lumineuse un paysage dur et coloré. Au milieu de dunes de sable, d'un chaos de rochers, entre des maisons blanches et rouges, des ilôts d'une verdure à la fois éclatante et lourde; les tamariniers aux feuillages Ans d'oii Dakar tire son nom, les rosniers découpant haut dans l'air Téventail de leurs feuilles, les fîcus dont les branches laissent pendre k terre une inextricable chevelure, les caïl-cédras touffus, les bao-
babs gigantesques dont le vent d'Est emporte les dernières feuilles, mais où pendent encore des fruits en forme de pain de sucre renversé, dominent les brousses, mimosas et acacias s'emmêlant en taillis au ras du sol, tandis qu'au dessus de ces frondaisons, dans le ciel très bleu, ondulent de longs vols d'aigles et de vautours charognards...
Les quais sont aujourd'hui extraordinairement animés à cause de notre arrivée. Dès que nos bagages sont déchargés, des noirs se précipitent sur nous. Il faut les éloigner à coups de pied et à coups de canne. G^est une mêlée d'où partent des cris sonores en langue ouolove ou bien dans un français bizarrement modulé. Les tt alcati », sergents de ville indigènes, vêtus d'une vareuse de cheviotte aux boutons d'argent, dun long pantalon noir, coiffés d'un casque entouré d'un ruban où s'inscrit en lettres d'or le mot « Police », nous prêtent main forte. Ils frappent dans le tas des noirs à tour de bras et l'ordre s'établit. De longues files do nègres portant une caisse sur la tête courent d'un trot allongé vers la gare ou les hôtels. Ils sont généralement vêtus d'un boubou bleu, large pièce de cotonnade au milieu de laquelle en perce un trou pour laisser passer la tête, et qu'on relève de différentes façons sur les épaules pour découvrir les bras. Quetques-uns de nos porteurs n'ont qu'un simple caleçon court; d'autres, européanisés, portent une chemise flottante au dessus d'un pantalon. Des personnages plus considérables, drapés majestueusement dans des boubous très blancs, nous contemplent pla-
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cidement, famant leur pipe au fourneau de terre rouge emmanché sur un tuyau de bois.
Toutes nos allées et venues, tout ce brouhaha, mettent en émoi une agile population de lézards qui 8*enfuient prestes, laissant dessinées, sur le sable rouge, à leur suite, d'étranges arabesques.
Sur le trottoir de notre hôtel nous trouvons des femmes noires, assises devant des calebasses pleines d*oranges. Elles ont la tête entourée d'un mouchoir de couleur voyante, à la manière des marmottes des femmes picardes. Mais sous cette coiffure pendent une multitude de petites nattes dont les tresses sont tellement cirées et serrées qu^elles ressemblent à un chapelet de perles noires. Ces femmes ont les reins pris dans un pagne bigarré qui couvre les jambes en tombant. Certaines conservent la poitrine nue, d'autres ont des chemisettes, d'opulentes « digaines » s*enveloppent d'un boubou. Elles jacassent entre elles, toujours souriantes, mâchonnant une noix de kola ou fumant une pipe. Elles ont une façon particulière d'envoyer, en serrant les dents, un long jet de salive qui s*en va tomber très loin. Elles rient beaucoup, découvrant de belles dents. Elles possèdent des grâces comiques de jeunes chats ou de petits singes...
La ville européenne se trouve comprise entre le quai et une avenue parallèle aboutissant â une place ombragée de fucus et caïl-cédras,entourée par le Cercle catholique, l'église, le quartier des spahis, le palais du gouvernement, le palais du commissariat de la marine, les écoles dos Frères.
NOTES DE V0YA6K AU SéUÉftAt Mi
De larges rues ravinées par les dernières tornades descendent de la place et de Ta venue vers le quai. Le quai est le centre de ranimalion et du commerce. Là sont bâtis les magasins des Messagerie^ maritimes, entre lesquels serpentent les rails d'un Decauville, — les baraquements de la douane et les divers services du port, — des entrepôts où Ton vend de tout, de Thorlogerie, des vêtements, des salaisons, du papier, du vin, des liqueurs, des conserves, de la parfumerie, — deux hôtels. — enfin un longue construction ne comprenant qu*un rez-de-chaussée où se suivent des boutiques de cotonnades, de lingerie, une pharmacie.
De cet endroit on découvre une des baies les plus merveilleuses du monde, et le sol, au niveau de la mer, devant les Messageries maritimes, va s'élevant assez sensiblement pour qu'à Tau tre extrémité de Testacade les bâtiments du chemin de fer puissent, sans couper la vue, se dresser en contre-bas, dissimulés dans le feuillage des fromagers et des mimosas.
Dans la ville, il y a bien encore quelques maisons tout à fait européennes, mais surtout des maisonnettesde bois et de pisé à toits de chaume cachées dans la verdure et protégées du soleil par des vérandas où courent des lianes et des plantes grimpantes. Il reste aussi beaucoup de terrains vagues où se poursuivent sur l'herbe rousâe les lézards bleus et gris, et même des champs de mil où serpentent des sentiers élroits qui font des raccourcis.
tt Midil... La sauterelle crie. La femme nubienne chante de su voix grêle la chanson som-
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nolente et vague. Sur toute retendue des plaines désertes du Sénégal le soleil darde d'aplomb la lumière torride.Les grands horizons miroitent et tremblent ... »
Vision si juste, si exacte, que cette phrase du roman lu et relu avant le départ nous vient aux lèvres tandis que l'on s'achemine péniblement déjà vers l'hôtel.
En Afrique, les repas se composent invariablement d'œufs, de poulet, de mouton et de conserves. C'est le menu du déjeuner que l'on nous sert dans une salle éventée par une panca dont un noir tire les cordons.
Mais voici mugir la sirène du Portugal. Le bateau cette fois va repartir sans nous. C'en est fait delà vie de farniente dans la quiétude des mers calmes, fini de l'aimable existence en commun. Le paquebot c'était encore l'Europe, la civilisation, les mondanités accoutumées. Nous nous étions attachés à ce navire un peu comme à notre dernier village. Et à le voir s*éloîgner aujourd'hui, nous nous sentons si loin de France ! Nous nous recherchons, nous nous serrons tous, les uns près des autres, devenus soudain amis, alliés contre tout ce qui nous entoure et que nous percevons si nettement hostile.
Réunis sur l'estacade, nous regardons le P^r* tugal s'en aller. Il n'est bientôt plus qu'un point à l'horizon. Une détresse d'exil nous élreint sous l'accablement de ces midis africains...
De midi à trois heures toutes les portes se ferment, il ne reste plus personne dans les rues, la ville semble accablée sous un ciel de feu.
Pour nous, il nous faut faire quelques visites, nos adieux à Mgr Barthet, aux missionnaires amis, que nous laissons à Dakarj chef-lieu de la préfecture apostolique. Puis, dès que le soleil décline, nous courons au village noir. C'est un curieux mélange de civilisation et de sauvagerie. Dans les ruess'ébatlent d'amusants négrillons. Tout nus, un collier d'ambre, de corail ou de petits gris-gris noirs autour du cou, ils courent dans le sable, chevauchant des cercles de fer qu'ils ont redressés; conservant simplement une des extrémités recourbée en crosse, cela figure la tète d*un cheval, ils la tiennent levée par deux ficelles qui sont leurs rênes et ils galopent en soulevant derrière eux un nuage de poussière. Des fillettes habillées de robes longues, on dirait taillées en des rideaux de cretonne très voyante, des fillettes aux mines drôles, une touffe de cheveux tressée comme une petite queue en trompette au- dessus du front, demandant « un sou, toubab », et quand nous le leur avons donné, elles font pour nous remercier une gracieuse révérence en fléchissant sur une jambe. Nous croisons des femmes tenant sur la tète une moitié de calebasse où s'empilent toutes sortes d'objets. Elles ont dans le dos, serré entre leur pagne et les reins, à cheval sur leurs hanches, un bébé noir, dont la tète balance à chaque pas de la mère. Ils dorment, ces marmots, ou bien au contraire brillent dans leur face d'encre deux grands yeux clairs, très ouverts, et leurs petites pattes simiesques s'agitent dans le vide.
Au pied d'un ficus nous voyons un noirs'im-
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mobiliser ; il se baisse, ramasse çn tas un peu de poussière qu'il éparpille ensuite, se relève, tombe à genoux, s'aplatit sur le ventre, la tête entre les mains, se redresse, tend les bras au ciel, puis reste immobile, la bouche marmottante. Le salam ! la prière du soir à Allah I De La Mecque à TAtlanlique, à cette heure sainte de la fin du jour, des millions d'hommes se prosternent ainsi, invoquant d'après un rite uniforme le Dieu de Mahomet...
Un peu plus loin, sur une place, ils sont une dizaine de noirs, réunis en une longue file, le visage tourné vers le tombeau du Prophète. Le plus marabout d'entre eux donne le signal et tous accomplissent ensemble les gestes sacrés. Des moutons cornus et des chèvres bondissent et se poursuivent au milieu de ces hommes très graves. De grands laobés jaunes, aux oreilles pointues, au museau de chacal, demeurent paresseusement couchés derrière leurs maîtres...
Les rues sont bordées de palissades faites avec des douves de tonneaux, des morceaux de tôle, des planches de caisses défoncées, rarement de roseaux assemblés comme dans les villages de rintérieur. Ces palissades forment dés enclos où s'élèvent des maisons. Il y a quelques véritables cases ouoloves ou bambaras en paille de mil, mais la plupart sont construites a manière toubab » : des murs de bois, ou de pisé, même de briques, et des toits de tuiles. Des poules picorent sur les portes, et d'énormes canards noirs à tête rougeâtre boitaillent dans les cours au milieu d'ustensiles dont on ne s'imagine pas
très bien Tusage. Des naltes de paille sont étalées sur la chaussée, devant les cases, et des noirs, assis ou mi-couchés là, jouent aux dames et causent en fumant...
Cette population se trouve formée d'éléments très divers. L'autochtone est de race ouolove; où l'appelle le Lébou. Il est marin et pécheur. Mais nos soldats ont ramené ici des Bambaras et des Toucouleurs du Soudan, des Malinkes du Saloum et de la Gambie ; des dioulas de tous les coins de l'Alrique occidentale se sont installés dans le village qui s'éleva vite autour du grand port français. Toutes ces races différentes se sont croisées et mélangées...
Au feu du soleil couchant, au dessus d'une mer bleu sombre, enserrant d'une couronne d'écume l'île de Gorée, dont les maisons paraissent très blanches parmi les rochers basaltiques, s'allume Funiforme incendie du ciel. Rien que des tons durs et crus, violents encore à cette heure d'enveloppement où chez nous tout s'at-^ ténue, se fond en demi-teintes. Des rouges de flamme, une bande orangée et le bleu à l'infini. Cependant le soleil s'efface à l'horizon. Sans crépuscule la nuit tombe.
Dans Tair encore lourd s'élève la monotone complainte des cigales et des sauterelles d'Afrique. Une voix aiguë invoque Allah! Cela part d*an ton très haut, monte encore, puis retombe et se traîne dans un murmure presque indistinct pour reprendre et retomber toujours avec la même cadence, les mêmes modulations de mélopée.
G'esl un aveugle, au coin d*une rue, qui demande la charité pour Tamour de Dieu!
Nous resterions des heures sur ce plateau de Thôpilal, à voir cette nuit s'assombrir, à écouter les bruits inaccoutumés. Mais on nous attend à l'hôtel. Et après le diner on nous conduit chez Thérèse. Une célébrité de Dakar! Une méridionale, maigre, sans tailleni poitrine, une figure osseuse, de la moustache noire à la lèvre, les joues et le menton rasés, des gestes virils, une voix d'homme. Elle tient, sur la place, à côté de Téglise, un café où les officiers, le soir, vont prendre des boissons glacées. Un virtuose tapote des valses sur un piano criard. Le bourdonnement des moustiques fait une basse sourde. On entend par instant hennir les chevaux arabes des spahis, dans les écuries toutes voisines, ou aboyer les laobés qui vaguent par les rues du village noir...
Il nous semble fantastique ce soir, ce village. Les détails choquants de demi-civilisation disparaissent dans la nuit. Les cases se profilent bizarrement dans l'ombre. Des formes tout à fait surprenantes nous frôlent. On croirait d'immenses chauves-souris aux ailes blanches glissant silencieusement à ras de terre — autant de noirs en boubous blancs qui vont veiller en causant sur les seuils amis.
Nous cherchons vainement un tam-tam. La nuit est trop sombre pour danser. Mais des gamins nous entourent qui veulent nousmener voir le prétendu roi de Dakar, un loqueteux qui s'exhibe aux voyageurs et leur demande l'aumône
L'heure triste de rentrer, de refermer sur sa solitude la porte de sa chambre d'hôtel. On veut dormir bien vite, en prévision du départ matinal le lendemain. Mais le sommeil ne vient pas. Enfermé sous la moustiquaire, on reste inquiet et troublée.
La fièvre du débarquement, la surexcitation cérébrale de la découverte de tant do nouveautés est tombée. Toute cette journée, nous avons appartenu à notre seule curiosité. L'extraordinaire festival de couleurs que ce pays donnait à nos yeux était, à lui seul, une distraction totale de nous-mêmes.
Nous nous retrouvons douloureusement dans le silence de cette veillée. En vain nous essayons de rappeler les sensations de l'après-midi, de démêler nettement Timpression ressentie. Ce que nous percevons le mieux en nous, c'est une incertitude de rêve planant sur la réalité de notre présence au milieu de ce monde noir, dans le pays des cocotiers et des singes... Cela nous semble tellement invraisemblable, ce départ de Paris, ce voyage si vite accompli, et cette arrivée en Afrique !
Dans Tinsomnie, c'est une rêverie triste d'exilé, où défilent les angoisses et les joies vécues déjà, tout le passé, les figures aimées, et les chers souvenirs que la nuit voile de crêpes. Un retour vers les temps accomplis en même temps qu'une angoisse devant l'inconnu, au seuil de cette Afrique dont l'insécurité farouche nous émeut. El à nous tous, que ces sables attiraient dès l'adolescence, comme si nous avions déjà goûté aux philtres qu'on y boit.
une anxiété monte à l'idée de vivre des mois et des mois au milieu de ces noirs dont Tàme ne ressemble pas plus à la nôtre que celle des animaux. Et voilà qu il nous semble presque sacrilège de pénétrer dans ce continent que nous sentons n'être pas fait pour nous
Alors des nécessaires sortent les papiers, les plumes, et la nuit se passe à écrire des lettres pour la France. Pourquoi, malgré tout notre amour pour la vie de voyages, les lointaines entreprises, éprouvons-nous cet impérieux besoin de nous rattacher à notre pays, gardons-nous le souci de ne pas se laisser briser les liens d'affection, les chaînes d'amitié si précieuses? Pourquoi ne pas rompre brusquement avec tout?
Les enveloppes se succèdent sur la mauvaise table où j'écris Jusqu'à ce que vienne le sommeil aux heures plus fraîches du matin, et dans les petites chambres voisines mes amis aussi griffonnent des lettres, envoyant le meilleur de leurs pensées aux amis lointains... tandis que les cigales dans la brousse poursuivent leur interminable chanson.
Lucien Corpechot.
{A suivre.)