‹ L'action françaiseChapitre 142 sur 189 · DES TROUPES · texte numérisé non relu

DES TROUPES

(Suite,)

Oq ne saurait nier que si rinstruction générale, poussée au-delà de certaines limites, développe chez quelques-uns les meilleures qualités de Tesprit humain, chez d'autres, en revanche, elle prédispose ce même esprit à la vanité, à l'orgueil, à Tadmiration de sa personnalité. La contemplation de soi-même est une mauvaise disposition qui incite fatalement un homme, surtout lorsqu'il est jeune, à mal s'accommoder du joug de la discipline. Sans expérience de la vie, souvent ambitieux sans mérite, il est enclin à discuter et à critiquer les ordres qu'il reçoit, voire même les manœuvres et les exercices auxquels il prend part. Or, discuter un ordre c'est ne pas^'y soumettre, et l'indiscipline est proche. Il y a donc ici un écueil à éviter dés le début. Un point essentiel, qu'il convient de ne pas négliger, c'est que l'impression produite sur les recrues au moment de leur incorporation persiste, quelle que soit l'origine sociale de celles-là, jusqu'à la tin de

leurs obligations militaires : c'est un moment décisif.

La nécessité est donc de comprendre l'éducation morale du soldat au nombre des obligations primordiales de Tinstruclion militaire. C'est le moyen le plus efficace pour compenser l'effet des théories malsaines qui pénètrent aujourd'hui partout, dans l'école primaire, dans les lycées, dans le régiment. Tout le monde honnête le proclame, chacun le répète; malheureusement, dans la réalité, on s'en préoccupe trop peu. Le défaut existe chez nous, pourquoi le nier? Ce n'est pas en cachant des erreurs qu'on y porte remède. La dissimulation d'une faute ne la supprime pas, ne la corrige pas, elle l'aggrave. On compte sur le temps, comme si Ton avait toujours le soldat sous la main pour une longue période d'années ; on se dit qu'après tout, en temps de guerre, bien des mauvais sujets s'amenderont!

Calcul mauvais; illusions funestes !

Les exploits des premières armées de la Révolution abusent ceux-là mêmes que leur intelligence de la guerre devrait mettre en garde contre de trompeuses analogies. Les circonstances préliminaires de la guerre future n'auront rien de commun avec les événements qui marquèrent l'ouverture des hostilités entre la France et les armées coalisées. Inférer de nos succès d'alors, et des conditions où ils se produisirent, de semblables succès pour l'avenir dans des conditions dififérentes, c'est montrer peu de jugement; c'est une preuve que la réussite justifie tout aux yeux des hommes superficiels pour

qui les rapports de causalité n'existent pas. Nous avons dit, précédemment, combien le brusque sursaut de la nation française, en 1792, avait, en surexcitant les imaginations, décuplé l'ardeur patriotique. Mais sans un concours de circonstances heureuses, la vertu militaire, encore sans bases solides et toute de surface, ne nous aurait pas menés loin. Enfin il ne faut pas oublier que les traditions chevalesques léguées par la monarchie, puis l'exemple du courage et de l'abnégation donné en maintes circonstances par la noblesse, avaient servi de modèle aux officiers de fortune qui surgissaient spontanément et atteignaient rapidement les plus hauts grades. Les premières armées d&la Révolution, armées tumultuaires s'il en fut, n'ont empêché Tennemi de parvenir au but que celui-ci s'était proposé qu'en raison de ce que cet ennemi lui-même, par son insouciance, par son inertie, par ses hésitations, par son ignorance des bons principes de la guerre, parlé désaccord régnant entre les coalisés, avait grandement facilité la tâche des troupes françaises. Quand on va au fond des choses, en étudiant sans parti pris de chauvinisme ou de dénigrement cette période de notre histoire militaire, il est clair que si, dès le début des hostilités, nous avions rencontré des adversaires entreprenants, vigoureux, résolus, ayant conçu un plan quelconque, et possédant l'esprit de suite indispensable pour l'exécuter avec énergie, nous aurions été battus et refoulés !

Nos armées onteu,àcette époque,la bonne fortune de pouvoir: la troupe b'aguerrir,et les chefs

se faire la lôain ^m commandement en maniant des troupes dont les effectifs allaient croissant. Il s'est produit alors une période de transition, d'apprentissage,d'entralnement,quine se renouvellerait plus aujourd'hui où, subitement, on se trouvera en contact avec Tennemi et jeté au milieu de lafournaise. Dans la prochaine guerre, chacun des deux adversaires cherchera à infliger à l'autre un échec si marquant, dès la première rencontre, que l'adversaire en sortira presque terrassé. Puis le vainqueur se jettera à Ja poursuite du vaincu, sans délai, sans répit, le harcelant, le frappant coup sur coup,pour Tempècher de se ressaisir et de se relever. Gomment, dans ces conditions, pourrait-on croire qu'une armée, dont le moral ne sera pas préparé durant la paix, disposera du temps matériel pour acquérir un caractère trempé lui permettant de résister à l'ouragan déchaîné contre elle dès le début des opérations ?

On parle toujours de masses aujourd'hui. Des hommes sans aucune compétence, des avocats, des financiers, des agronomes, des littérateurs, des politiciens de toutes sortes font chorus, et s'extasient sur la puissance des gros bataillons. Ils les vantent tellement qu'ils ont créé un courant d'opinions dans ce sens : les masses semblent une panacée militaire. Mais qu'importent ces masses si elles restent inertes,si elles demeurent impuissantes 1 Les masses dénuées de force morale coûtent cher et ne rapportent rien. Lourdes à manier, encombrantes sur les roules et dans les cantonnements, véritables gouffres pour les approvisionnements, elles remplissent

bientôt les hôpitaux de campagne et ceux de rintérieur.

Ces troupes seraient-elles sous les ordres des généraux du plus grand mérite, qu'elles ne répondraient ni au calcul ni aux prévisions du commandement. Les combinaisons stratégiques les plus profondes, les dispositions tactiques les plus habiles, échoueraient misérablement si ces gros bataillons n'ayaientpas le feu sacré soutenu par un moral de tous les instants, et mettant leur âme à l'abri des péripéties de la lutte. L'esprit national ne suffît pas pour compenser un tel défaut, s'il n'a pas une assise inébranlable dans la vertu militaire ; car plus le caractère d'un peuple est sujetà Tenthousiasme, plus aussi il est prompt au découragement; plus la victoire le surexcite et Temballe, plus aussi la défaite le terrorise etTabat.

Et qui porte la responsabilité des batailles malheureuses, des défaites qui font crouler la puissance d*une nation ? Les masses dont on fait si grand cas ? Les masses auxquelles on paraît vouloir tout sacrifier? Non, la masse est irresponsable. Tout le poids de la peine retombe sur les officiers et sur le commandant en chef.

Ne savons-nous pas, par contre, les belles opérationsqu'Alexandre,Annibal, César et Bonaparte purent accomplir avec des armées numériquement inférienres, et de beaucoup, à celles de leurs adversaires? Alexandre détruisant les masses asiatiques; Annibal franchissant les Pyrénées et les Alpes avec un petit contingent, pénétrant en plein cœur de la

république romaine, où celle-ci disposait de nombreuses et redoutables légions, et remportant victoire sur victoire contre des forces doubles des siennes ; César se lançant à travers les Gaules, les parcourant audacieusementsansse soucier du nombre infime de ses troupes en regard des masses ennemies, alors que ces dernières auraient pu le broyer en se refermant sur lui ; César encore ayant raison, à Âlésia, de Tarmée gauloise d'un effectif dix fois plus élevé que celui de l'armée romaine ; Bonaparte, dans cette admirable campagne de 1796-1797, battant Beaulieu, enfermant Wurmser, écrasant Alvinzy, enfin détruisant l'armée de l'archiduc Gharles,et culbutant ainsi les unes sur les autres toutes les masses épaisses que T Autriche dirigeait successivement contre notre immortelle armée d'Italie, dont les forces n'égalaient pas le quart des armées autrichiennes. Ce sont là des exemples mémorables.

Ces troupes d'Alexandre, d'Annibal, de César et de Bonaparte étaient commandées par les plus habiles généraux qu'on ait jamais vus. Mais cependant, malgré son génie, chacun de ces illustres chefs d'armée a dû une large part de ses succès à la force morale dont ses troupes étaient douées; il marchait et engageait une action sans crainte, sachant que cette force existait, et qu'elle lui permettrait de pousser le courage et la tension physique du soldat audelà du vraisemblable, au-delà de l'impossible.

Les officiers ne sauraient donc apporter trop de soin à faire éclore et à développer la force morale des hommes placés sous leurs ordres. Le

devoir de Tofficier est double, il est à la fois instructeur et éducateur; wsous ce dernier rapport son 'rôle est éminemment élevé. Si Tofficiersait inculquer aux hommes qu'il a sous son commandement les idées de devoir, de dévouement, de sacrifice, d'abnégation dont il est empreint lui-même, il peut être convaincu d'obtenir de sa troupe des effets sans bornes, résultat auquel il serait impossible d'atteindre sans cela. Une supériorité morale permet à une armée faible d'en vaincre une autre numériquement supérieure, et c'est le caractère particulier d'une organisation et d'une méthode d'instruction habile, nous venons de le voir, de mettre enjeu la puissance des forces morales.

Quand les guerres sont rares et séparées par de longs intervalles de paix, comme à l'époque actuelle ; quand les hommes ne font, pour ainsi dire, que traverser le régiment, comme aujourd'hui encore, la chose ne va pas sans difficulté, et cependant elle devient plus indispensable que jamais.

Le service de trois ans, avec son système de dispenses multiples, et la propagande socialiste contre l'armée, sont deux faits dont la co'iticidence porte une grave atteinte à la discipline, et qui sont de nature, par conséquent, à préjudicier à la force morale. Le service de deux ans, et surtout d'un an, que l'on tente d'implanter chez nous, prédisposera les recrues à un véritable mépris pour le service militaire, quels que soient les correctifs que l'on prétende apporter, au système. La force des choses nous donnerait en cas de mobilisation, une armée sans cohé-

sion, rebutée par avance de sa mission dont elle n'apercevrait que les dangers, et dont elle refuserait de reconnaître la nécessité ainsi que les profils pour rinlérêt général. L'égoïsme actuellement en honneur y trouverait un nouvel aliment. A cette milice devant engendrer une cohue, quelques députés voudraient adjoindre un noyau formé de soldats de métier.

Il y a là une idée dont il faut se garder d'exagérer la portée. Il ne peut être, en effet, question d'établir d'analogie avec les soldats qui constituèrent les armées du Premier Empire, de la Restauration et du Second Empire. Les vieux soldats de l'armée française d'alors avaient fait de longues et rudes campagnes, ils avaient pris part à de nombreuses batailles, ils avaient affronté le feu et les baïonnettes de l'ennemi : le nom répondait à la chose. Par vieux soldats, il faudrait entendre aujourd'hui des hommes ayant séjourné longtemps dans des garnisons, n'ayant participé à aucune guerre et n'offrant aucune garantie de solidité ni d'endurance : le qualifîcatif de vieux soldats est ici introduit faussement, car il est appliqué contrairement à la réalité. Ces vieux soldats de Caserne ne posséderaient donc pas une valeur de beaucoup supérieure à celle du soldat de deux ans ni d'un an, mais c'est un expédient auquel il faudra se résoudre pour avoir un effectif présent non soumis aux aléas du départ et de l'arrivée des classes. C'est un système qui permettra de modifier la loi de 1889 sur le recrutement, loi détestable entre toutes parce qu'elle a créé des privilèges d'exonération trop nombreux , et qu'elle

agit d'une manière néfaste sur la société française tout entière, en organisant la course aux diplônes. Mais on pourra élever la valeur mili* taire de ces vieux soldais de caserne en s'ingéniant à leur procurer la force morale par une éducation spéciale. Cette dernière leur sera plus indispensable que la manœuvre.

(-4 suivre.)

Robert Bailly.

r/iEMTÈRE PROMENADE '

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