AUX SALONS
Société nationale des Beaux-Arts.
Ce que j'apporte ici aux lecteurs de Y Action française ne doit être considéré par eux que comme une impression d'ensemble, un peu trop hâtive peut-être, encore confuse. Mais la faute n*en est pas toute à moi, ni à la foule, à Tencombrement d'un jour de vernissage. Aucune idée nette, affirmative, ne se dégage de cette première promeûade au Salon. Rien ne vient au secours de celui qui s'efforce d'en dégager, d'y lire quelques-uns des traits actuels de la mentalité, de la physionomie profonde de notre pays. La pensée française, le sentiment national, la sensibilité de la race sont absents, hélas ! du plus grand nombre des toiles exposées dans les somptueux asiles de la Société nationale des Beaux-Arts. C'est un endroit cosmopolite, un lieu sans traditions, sans attaches avec Tœuvre des anciens maîtres. On ne croirait pas que nous ne sommes ici qu'à quelques minutes du Louvre. Rien n'y indique qu'on a eu souci d'y continuer le labeur des ancêtres en traduisant, après de patientes études, sous des formes bien
françaises, les saDlimeats de nos heures guipassent, le charme de rivières qui ne remonteront jamais à leurs sources, la fraîcheur d'arbres qui ne fleuriront plus avec les mêmes feuilles, la passion ou la grâce de visages que la mort déchirera demain.
De tout ce fleuve d'oeuvres en général médiocres, sans hardiesse, sans traditions, sans profondeur, parfois, de loin en loin, émergent quelques belles vagues,à la courbe méditative ou aux couleurs irisées : sauf quelques heureuses exceptions, la plupart, dans ce cas, sont signées de noms étrangers. Ce sont là des faits qu'il ne faut pas passer sous silence. Puissent-ils nous faire réfléchir un peu, s*il est vrai que de tout nous devions nous efforcer de dégager un sens, une leçon qui serve au relèvement de la patrie. Dans les temps sans ordre où noussommes, habituonsnous à regarder les choses sous Tangle d'un même devoir habituel; que tout concoure à fortifler, à éclairer le sentiment d'amour réaliste qui faille fond du nationalisme. Partout Tintérêt national est en danger. Au Salon comme ailleurs.
Pour moi, je crois, en effet, que la centralisation excessive qui étoufle les tempéraments et introduit, même en art, une sorte de fonctionnarisme, de hiérarchisme administratif, l'esprit sans grâce, sans force, sans aristocratie, pour tout dire d'un mot, de notre grande bourgeoisie, la basse teinte démocratique qui appesantit aux yeux du rêveur le jeu des idées et essaie d'égaliser même les sentiments, je crois que ce souci de la chose passagère et qui puisse plaire au
plus grand nombre est une des causes agissantes de l'aveulissement, aisément constatable au Grand Palais, de notre école française. Ces œuvres n'ayant pas de support réel, n'étant pas nourries du suc français, de la sève du terroir, n'expriment aucune des lois organiques de notre développement sensible, ne colorent aucun des traits sentimentaux du pays, ne fixent pas un des états heureux ou mélancoliques de la race. L'essentiel manque, c'est-à-dire cette passion du réel qui, si la force de conception fait défaut, va du moins trouver la vie à travers une copie fidèle, à travers un travail opiniâtre qui circonscrit par le détail, atteint le vrai par la minutie et la précision. Mais qui songe à cela, aujourd'hui? Quelques rares artistes que la joie de l'œuvre accomplie récompense seule et qui fréquentent peu les lieux officiels.
Sous les arbres des Champs-Elysées où venait le printemps et qui, eux du moins, remplissent sans préoccupation dangereuse leur adorable fonction d'assainissement et de vie, sous les beaux marronniers en feuilles, je songeais à tout cela, en me dirigeant vers le Salon, et à tirer quelque moralité utile de tout cet amas de toiles et de statues que j'allais contempler. Les femmes, en toilette claire, passaient la porte du Grand Palais, à la recherche du rêve, et les jeunes hommes, gravos, en quête d'un sentiment fort, d'une pensée neuve. J'étais comme eux. Dans nos heures troublées en toutes choses il nous faut tenter de puiser un réconfort. Et pour en mieux comprendre le rôle dans le développement de notre art, de notre esprit français, je me pro-
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posais d'étudier ce Salon du point de vue, peu parisien, de rapport précieux, surpris dans sa vie, de chaque province dans l'ensemble dont les larges traits devaient me donner une image plus sensible, plus réelle du grand visage ma-ternel, du beau visage de la terre de France.
Recherche vaine I Préparation inutile! Sî j'excepte quelques toiles, et parmi celles-ci, au premier rang, les fortes, les rêveuses, lesmagis* traies marines de M. Charles Cottet, où apparaît, dans sa gaucherie sincère, sa puissance fruste (et ce n'est pas là son moindre charme), la méditation d'une âme noble en face des éléments, le mélange senti et bien rendu de la créature et de la confuse matière aimée tour à tour et crainte, — si j'excepte quelques toiles trop rares, tous ces êtres peints sont sans substance profonde, tous ces paysages sont sans vie, froids, artificiels; leurs arbres ne s'y enracinent pas à un coin réel de la terre. Pauvres champs, eaux sans fraîcheur, rochers qui tombent en poussière. Mais, surtout, arbres malheureux I Le peiotre n'a pas vécu sous leur ombre, on ne sent pas qu'il les ait aimés dans son enfance, qu'il ait grandi avec eux, cueilli leurs fleurs, goûté leurs fruits. Déracinés I déracinés! vous aussi, pauvres arbres, pauvres artistes. Tous ces objets inanimés n'ont pas celte àme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer. On les a abandonnés pour je ne sais quelles chimères, quels artifices, — ou plutôt nous le savons trop. Et c'est une sève sans joie qui se traîne à travers leurs branches comme un sang sans vertu sous la peau, le visage de tous ces
portraits, de tous ces êtres figés qui vous regardent, blafards, épais, mal dessinés, du milieu des cadres voisins.
Non, ce n*est pas ma terre, ce ne sont pas mes frères, des arbres, des nommes de France, qui essaient de vivre ici, de nous enchanter, de nous attendrir, de nous fortifier de leurs rêves, de leur foi, de leur méditation : c'est un peuple sans émotion d'êtres creux et artificiels, vus du fond d*un atelier, groupés en prévision d'une œuvre hâtive, facile, d'un succès immédiat. Et pourtant le port de Marseille continue de flaiûboyer au soleil avec ses puissantes équipes de débardeurs, ses riches navires colorés, la Loire, la Garonne d'abreuver des troupeaux et des villes, nos grands paysages de se développer en abondantes lignes, tant d'êtres de travailler, de vivre, de souffrir; ce n'est pas cela qui tente nos peintres. Ils ne se préoccupent pas des formes en acte, palpables, baignées d'air et de vie. Passons, passons devant leurs toiles, comme ils passeront, eux, leurs œuvres et leur mesquine ambition. Ce n'est pas cette année, ce n'est pas à la Société nationale des Beaux-Arts que nous trouverons les conseils nécessaires à notre action, ce n'est pas ici que nous pourrons, en de sobres œuvres religieuses, naturelles et ferventes, contempler les traits adorés de la mère patrie revivant, plus conscients et plus purs, sous le ciel de la pensée et de l'art.
Contentons-nous de signaler quelques intéressantes personnalités, quelques puissantes individualités, ce qui nous consolera de nous être égarés dans cette foire aux couleurs, les
quelques œuvres qui, dans chaque salle, rappellent que Ton est en compagnie d'artistes véritables et non chez de vagues marchands.
La première salle est la plus riche. En face des Caziu, on y voit trois portraits de M. Antonio de la Gandara, dont l'un, celui de Mlle Morlet, est en tous points admirable. Peint avec sûreté, on y sent de la race, de la distinction et une belle passion contenue. Cette jeune femme délicieuse, à la robe blanche et rosâtre, dont la traîne incrustée de dentelles est d'un flou presque sensuel, dresse sa face ardente et volontaire sur un haut collier de perles, sous une ligne de Doirs cheveux. Quelque chose de concentré dans ce riche visage retient toutes les puissances de la vie prêles à. s'échapper. Les mains sont délicates. Le corps mince, élégant, se meut avec aisance. Tout le portrait respire la grâce de vivre avec une sorte d'inconsciente, de cruelle perversité qui attendrit. Plus tard, on pourra, devant une telle toile, concevoir le sens voluptueux que nous avons eu de l'être ; il y rêve un peu de cet héroïsme moderne que Baudelaire demandait aux peintres de dégager sous les couleurs et les vêlements de la vie moderne. C'est l'une des trois ou quatre œuvres qui nous empêcheront d'oublier la date de ce Salon. J'aime moins le portrait de M. Paul Escudier, sans grand caractère, et celui de la duchesse de Mecklembourg, d'un dessin un peu flottant, de lignes trop molles. Mais à côté, du même peintre, il faut admirer, dans un paysage d'un ton confus, près d'une vieille femme, la jeune femme assise contre un tronc d'arbre, au milieu
d'un parc. Le paysage ne vit pas, c'est vrai, mais combien souple et riche est Tatlilude de ce parfait corps féminin que nous devinons à la fois mince et plein sous a robe 1 C'est bien là un des aspects saisis de la femme moderne, traduit avec gloire et tendresse. Nous goûtons fortement, délicatement, devant une œuvre semblable, la volupté pensive des choses bien achevées, fixées dans le plus beau moment de leur triomphe fugitif. Je reviendrai souvent contempler ces deux œuvres, ce portrait et cette page de vivante modernité, comme les dessins que M. de la Gandara expose dans les salles du rez-de-chaussée,, le portrait, sobre et nerveux, du comte Mathieu de Noailles, celui, ravissant, apprêté, léger, de Liane de Pougy, et deux éludes délicieuses, d*un goût, d'une coquetterie, dun genre parfaits où rôde, entre des lignes un peu sèches, un souvenir charmant de la grâce de Watteau.Mais le tour du dessin ici est sceptique, presque gouailleur. On en sentira mieux le charme léger si on les compare à ceux de M. Georges Botlini, âpres, cruels, nourris, eux, de Tesprit de Manet et comparables, dans leur sombre sensualité, à certaines strophes de Baudelaire.
Et puisque je parle de ces dessins, je m*en voudrais de ne pas m'arrèter, en passant, devant un pastel d'une grâce étrange, celui où Mme Franck de Gemma a tenté d'enserrer en une courbe suave Ténigme d'une face souffrante de jeune fille respirant sans joie une pâle fleur rose. L'éclat des yeux, la lassitude du visage, Tardeur assombrie de la bouche, tout parle ici
d'une âme que Timpossible enivre et que TaU tente exténue. Malgré la douleur apparente, la face reste belle, parce que la distinction triomphe de tout.
Mais revenons à la première salle. A côté des toiles de M. de la Gandara, il faut signaler un portrait de MasterW.P.Waten, signé par M. Julien Rohhoven, et dont la tôte, bien vivante^ révèle chez l'artiste qui Ta peinte une profonde méditation des toiles de Yélasquez.
Dans la même salle, M. Jacques Blanche expose un beau portrait, largement traité, excellemment équilibré, d'une noble vie, d'une fière attitude, celui de Mme Jeanne Raunay. La toile où MM. A.ndré Gide, Rouart, Chauvin, Ghéon . Âthman-Im-Sala, sont assemblés sur une terrasse duTrocadéro, dans une réunion un peu théâtrale, n'a pas les qualités qui nous avait fait aimer du même peintre le portrait de la famille Thaulow, actuellement au Luxembourg. Ces hommes de lettres n'ont pas la même vie profonde qui respire dans la face appliquée du peintre, la douceur de sa femme, l'éclatante jeunesse de ses enfants. Dans les deux toiles, l'influence de l'école anglaise est visible, mais dans le tableau de la Société nationale des Beaux- Arts le tempérament propre de l'artiste est presque absent et ne surajoute pas sa qualité à rapport médité des peintres d'outre- Manchei^ Je préfère de M. Jacques Blanche la ravissante fillette qui s'éveille, dans une pose souple, fraîche, le bras appuyé contre un coussin, — qui s*éveille à la douceur de l'air, au danger de la rêverie, au charme de la vie. La
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femme est en mouvemeat déjà dans ce mince corps élégant, dans ces yeux à peine étonnés, sur cette bouche qui savoure Tair qui passe comme un fruit délicieux.
En face, de M. Zuloaga une promenade après la course de taureaux, aux couleurs assombries, C'est dans un paysage dur une société de belles jeunes femmes, sensuelles, ardentes, soyeusement vêtues, et dont les deux groupes bien balancés donnent une saine image frémissante de volupté que rehaussent Tâpreté des lignes des collines et la pesanteur de Tair et du ciel.
{A suivre.)
JOACHIM GaSQUET.
STREPSIADE. — O nuées î c'est do TOUS que viennent mes malheurs, ae vous à oui je m'étais confié, corps et ame...
L'INJUSTE — ... Et tu sauras délayer de verbeux projets de loi. "On te persuadera aussi de regarder comme beau tout ce qui est honteux et comme honteux tout ce qui est beau...
STREPSIADE. — Serait-ce des demi-déesses ?
SOCRATE. — Pas du tout; ce sont les nuées du ciel, de grandes déesses pour les paresseux ; nous leur de vous tout :
Î>ensées, paroles, finesse, charatanisme, bavardage, mensonges, pénétration.
STREPSIADE. — Aussi, en les écoutant, mon esprit a déployé ses ailes. Il brûle de bavarder pour des riens.
Aristophane.