‹ L'action françaiseChapitre 144 sur 189 · LA GANGUE ET LE MÉTAL · texte numérisé non relu

LA GANGUE ET LE MÉTAL

Qui diable a rédigé le discours de M. le Ministre de rinstructioQ publique et des Beaux- Arts au dîner des Académies étrangères ( 19 avril dernier)? Est-ce ce petit sot de Leygues? ce gros nigaud de Lintilhac? Nous ne savons, mais les rogatons de gros style, comme disait Veuillot, abondent par tout, le morceau. Les

(1) Les Nuées forment un répertoire périodique des idées confuses, billevesées, sophismes paresseux et autres chimères cornues qui traversent l'air de ce temps et l'empoisonnent.

« calmes et sereines régions de l'esprit » y font vis-à-vis à la vérité qui apparaît « dans sa pure et rayonnante beauté »,ies «besoins des sociétés modernes » aux « cloisons étanches » qui séparaient les unes des autres les sciences, les «anneaux d'une même chaîne ^ aux «problèmes que le progrès soulève chaque jour » et à 1* « ampleur » desdits problèmes.

Mais voici le bouquet. On peut considérer que les paroles suivantes ont été composées sur le petit air du poêle : Chaque âge a ses plaisirs , mais du bon porte-lyre à MM. Lintilhac et Leygues, c'est le sens de l'Histoire qui a principalement progressé :

— Chaque siècle a eu son caractère et a vécu sur wi fonds (Vidées qui, simple à V origine^ s est élargi de plus en plus.

Le moyen âge est militaire et religieux. On donne de beaux coups de lance ; on médite et 07% rêve dans les cloîtres, à Vomh'e des cathédrales. Au quinzième et au seizième, V esprit se dégage de si gangue. C est la Renaissance, V éveil de V imagination, l'aube radieuse de Vart. Le dix-septième siècle est le siècle des lettres. Elles s élèvent à des sommets qui n ont jamais été dépassés et illuminent le monde. Au dix-huitième siècle, cest la critique et la philosophie qui V emportent. On parle de droit, de liberté et de justice. Un monde nouveau se prépare.

Le robuste idiot qui a fabriqué la chose (car on renonce à qUaliûer le personnage qui, ayant reçu ce morceau tout fait, l'a accepté au point d'en donner lecture et de le signer ddLnsVO/^ciel), ce robuste idiot parle d'esprit qui se dégage de

764 L* ACTION PRAMÇAISE

sa gangue. Hélas ! gangue lui-même I 11 ferait bien de s'en dégager le premier.

Cette opération faite, il se demanderait peut^ être en quoi la « méditation », même faite « à Tombre des cathédrales », diffère de la pensée, critique ou philosophique : la question faite et résolue, peut-être s'apercevrait-il que son moyen âge, plus encore que militaire, plus encore que religieux, a été critique et philosophique et que la théorie du moyen âge « âge de foi, de foi sans examen » est une détestable facétie d'historiens. Peut-être encore se demanderait il si W imagination » et Ta art » ont été si endormis entre le XII* et le xiv« siècies,qu'il ait fallu les réveiller à la Renaissance. Pas d*art, pas d'imagination avant cette «aube radieuse» I Enfin, le robuste et équilatéral idiot qui a écrit pour M. Leygues que « le xvii* siècle est le siècle des lettres » ne ferait pas mal de rechercher si un certain Descartes et un certain Pascal, un certain Fermât, un certain Tournefort, un certain La Brosse, un certain Mariotte, un certain Salomon de Caus, un certain Papin (nous ne citons que pour la France le siècle des Galilée, des Huyghens, des Leibniz, des Newton, desRœmer, des Gregory, des Harvey, des Van Helmont), si, disons-nous, un certain nombre de savants n'ont pas constitué, tant par leur valeur propre que par leur influence sur les esprits, une certaine autorité scientifique au xvn* siècle.

Le robuste idiot ferait d'ailleurs mieux de se taire. C'est grand pitié de voir l'Université de France administrée par de telles gens en un

pareil langage I L'intérêt de la haute culture et de renseignement supérieur fera-t-il réfléchir les tètes pensantes? Verront-elles enfin que cette vermine électorale et démocratique ne s'embellit ni ne s'élève en accédant au pouvoir ? Sous les crachats et sous les plaques, sous les palmes et les cordons, un Leygues, un Lintilhac continuent d'exprimer la même bassesse d'esprit. Leur plaisir comme leur intérêt et, au demeurant, le seul œuvre qui soit en leur pouvoir consisteront à faire rétrograder ce pays-ci jusqu'à leur degré d'ineptie et d'ignorance. Ce sont des nègres. Tant qu'il y aura quelques blancs à Paris et dans les provinces, la situation de ces messieurs courra des dangers.

Page 1