DES TROUPES
[Fin.)
En temps de paix, Tofficier n'a que deux moyens pour élever TAme du soldat à la hauteur de sa mission : la discipline et l'exemple. Mais le mot discipline est une expression synthétique, résumant, condensant toute une série d'actes de conséquences plus ou moins importantes et interprétées de façons très variées. Les uns considèrent la discipline comme une lourde charge qu il faut subir parce que légalement il est impossible de s'y soustraire : c'est Tinterprétation du mot dans un sens étroit. Ceux-là espèrent que,les agents dreyfusards aidant, la discipline aura bientôt cessé d'être et que l'armée française disparaîtra du même coup. Les autres la ref^ardent, au contraire, comme l'école du devoir, du sacrifice et de l'abnégation, école utile et formant le complément de l'éducation d'un homme : c'est l'acception du mot dans son sens large, réel et vrai. Ceux-ci souhaitent et veulent que Parmée française soit puissante et forte, prête à refouler Tennemi qui tenterait d'envahir notre territoire.
Sans nul doute, cette diversité d'interpréta-
lion provient des manières différentes dont le devoir du citoyen est envisagé. Elle dérive encore de la façon dont les rigueurs de la discipline sont mises en œuvre pratiquement. Les prescriptions du service intérieur sont nettes, précises, admirablement formulées ; mais elles présentent un caractère de généralité absolu. De sorte que, par leur application strictement littérale, ces prescriptions risquent de frapper quelquefois sans ménagement.
Chaque recrue possède un esprit et des sentiments différents qui tiennent à son origine sociale, à son instruction, à son éducation, enfin à sa nature disciplinée ou à ses instincts rebelles. C'est en adaptant la discipline à ces nuances diverses de la personnalité que rofficier a le droit d*espérer un bon résultat dans l'éducation morale qu'il entreprendra.
Il est souvent plus profitable de s'adresser au cœur et à l'intelligence du soldat que d*user des moyens de coercition; le bénéfice sera plus grand que par la méthode contraire. Il est juste de remarquer ici que le règlement de 1883 a réduit, pour les gradés du rang, la possibilité de punir dans les proportions que permettaient les règlements antérieurs. Les peines pour les hommes de troupe, sont, de ce fait, devenues beaucoup moins dures qu'autrefois, et celles infligées aux sous-officiers ont aussi perdu de leur ancienne sévérité. On a compris que l'intelligence de la troupe devenant de plus en plus ouverte, les sanctions pénales de la discipline devaient s'adresser davantage au sentiment moral. C'était une mdication dont pn n'a peut-
déduira qu'il ne suffit pas, au combat, d'un premier élan pour décider de la victoire ; on lui exposera d une manière sensible et convaincante que la ténacité est toujours récompensée. On lui prouvera, enfin, que les échecs ne sont souvent que momentanés si Ton a le courage de tenter, coûte que coûte, des retours offensifs. Mais ce courage, c'est la force morale qui le donne et non les exercices en terrain varié, ni l'enseignement des grandes manœuvres, où des simulacres, des conventions et des invraisemblances faussent le jugement. Le soldat, par son expérience personnelle, sait déjà que rien ne s'obtient sans peine ; il comprendra facilement qu'à la guerre, la victoire n'aime à se proftoncer qu'en faveur de ceux^ qui, par leur courage et par leurs sacriûces, s'en sont rendus dignes.
L'histoire militaire française est pleine de brillants faits de guerre ; il est facile d'y puiser, pour des conférences multiples, des eicempies qui, bien racontés, engendreront le fanatisme dans l'âme de l'auditeur. Les guerres étant rares à notre époque, M est bon que, par la pensée, l'homme s'accoutume l'esprità ne jamais désespérer, même aux heures les plus sombres, lesplus tragiques d'une campagne. Prévenu, aujourd'hui,des résistances qu'il rencontrera et des à-coups qu'il lui faudra supporter avec sangfroid le jour où il paraîtra sur le champ de bataille, les dangers l'étonneront moins parce qu'il les aura en partie prévus mentalement. £t pour une àme valeureuse, prévoir un danger c'est le vaincre d'avance. Le soldat habilement dressé se souviendra spontanément que les héros sur-
gissentdans les moments où tout semble irrémédiablement perdu. La force morale qu'on aura su lui inculquer dans les entretiens du temps de paix le rassurera au même instant, en lui rappelant ses devanciers, et lui suggérera son devoir.
Cet enseignement doit être donné par les officiers eux-mêmes. Ils ont des connaissances très approfondies de nos fastes historiques, et peuvent remplir aisément ce rôle d'éducateur moral. Ils en possèdent tous les éléments et Ton se demande pourquoi le général André vient de charger son ami le dreyfusard Georges Duruy de rédiger un nouveau programme d'histoire pour TÊcole Polytechnique et TÉcole de St-Cyr.
M. Georges Duruy, dans le travail qu'il a rédigé, invite les professeurs à rendre hommage aux vertus militaires de l'ancienne France; il indique les traditions d'honneur, de discipline, qui doivent être conservées.
Mais ce bon mouvement a la durée d'un éclair. Pour M. (îeorges Duruy, le modèle accompli d'une armée est fourni par les armées de la Révolution considérées dans leurs soldats et dans leurs chefs. Nous avons exposé plus haut quelles ré licences il convenait d'apporter à cette opinion, trop répandue et loin d'être exacte. Tout en reconnaissant combien cette époque fut remarquable et enfanta des prodiges de courage et de science militaire, il est difficile de nier qu'il n'y ait eu quelques ombres au tableau.
Mais le programme ne s'arrête pas là, et, dans le but de complaire aux démocrates, il
B3U L'iltTION FRANÇAISE
est stipulé que le professeur enseignera à ses élèves que < Tesprit de caste » ne. doit plus eitister et doit être remplacé désormais par d Tesprit de solidarité x !
M; Georges Duruy estime « nécessaire une évolution nouvelle de Tidée que les militaires se faisaient naguère de la profession des armes ». Puis enfin la ilientalilé dreyfusienne apparaît tout entière, intégrale, dans ce simple énoncé : « L'armée ne peut plus être une citadelle fermée au sein de h^ nation elle-même, et dressée à sa propre défense. »
Ce h*est point une élucubration de ce genre, née du mariage du patois juif et du jargon des loges maçonniques, qui fera naître la force morale dans l'armée. Le but de son auteur est tout autre sans doute. Cet amalgame de sophismes révolutionnaires et d'expressions socialistes aurait bien plutôt pour tristes résultats la démoralisation et Tindiscipline.
Heureusement, les élèves de nos écoles miiitailres et les officiers ont le sentiment du devoir trop développé pour s'attacher aux formules de M. Duruy. Ils n'ignorent pas que l'éducation morale du soldat ne se fera jamais au moyen de déclamations internationalistes et parées du faux nom d'humanitaires. Ils trouveront, ailleurs que dans le programme de M. Georges DurUy, le bagage nécessaire pour dresser et moraliser les hommes qu'ils ont mission d'instruire et d'éduquer.
Les conférences qu'ils feront devront procéder d'un autre esprit, et s'inspirer de préceptes absolument inverses aux pensées et aux
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conseils du professeur dreyfusard. Qu'ils se mettent donc avec confiance à l'œuvre, au contraire, avec la ferme volonté de réagir contre cette inlrusion, dans notre armée, de la politicnie nauséabonde et corruptrice.
Ces entretiens faits aux soldats sur les beltés actions de leurs aînés réclameront un travail supplémentaire de la part des officiers, mais est-ce trop espérer d'eux ? Certes la besogne ne manque pas dans les régiments; mais qu'est-ce qu'un surcroît de fatigue pour des chefs dont le dévouement est toujours prêt»? Ils savent bien, d'ailleurs, que le grain semé aujourd'hui rapportera à la France le jour de la lutte suprême, et la tnoisson promet d'être trop riche pour qu'ils hésitent, un seul instant, à y consacri^rle plus pur de leur patriotique ardeur.
koBERT Baîlly.
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Autrefois on arrivait directement par bateau à Saint-Louis. Le navire que les alizés favorables avaient poussé rapidement sur Timmense mer bleue des tropiques s'arrêtait en vue des dunes. Les brisants traçaient une triple ligne d*écume en avant de la plage, et sous le soleil de feu se déployait l'étrange paysage qu'a si merveilleusement décrit Loti aux premières pages de son Spahi : à l'horizon, « une vieille cité blanche, plantée de rares palmiers jaunes », et plus près, sur le rivage, a d'immenses fourmilières humaines, des milliers et des milliers de cases de chaume, des huttes lilliputiennes aux toits poin> tus où grouille une bizarre population nègre ».».
L'estuaire du fleuve, obstrué par les bancs de sable, n'était pas toujours praticable. 11 fallait souvent rester de longues journées immobile, à contempler les splendeurs mornes de cet océan couleur de lapis déferlant sur la grève. Cependant des noirs montés sur leur pirogue allongée
venaient à bord chercher le courrier et les passagers qui voulaient bien se conrler à eux. On courait risque de chavirer plusieurs fois en traversant les brisants, mais on arrivait toujours à la côte. Et puis, par le fleuve, de petits cotres, des goélettes d*un faible tirant d*eau, venaient décharger le navire d'une partie de sa cargaison et, ainsi allégé, il pouvait franchir la barre du Sénégal et venir accoster aux quais de Saint- Louis.
L'arrivée dans la capitale de l'Afrique occidentale fut pour nous infiniment moins pittoresque. A. la nuit tombante nous descendîmes de chemin de fer à la gare de Sor.
Une longue voiture qui ressemble assez bien à nos omnibus funéraires et que traînent une mule et un cheval accouplés nous met en dix minutes au centre de la ville.
On parcourt une longue allée bordée de cocotiers et de poteaux télégraphiques. Des maisons de commerce européennes alternent avec des cases indigènes.
Derrière un quinconce de palmiers, sur la droite, une avenue s'enfonce dans le village noir.
A gauche, la vue s'étend sur les lagunes couvertes de roseaux et de palétuviers.
On s'engage ensuite sur le pont de bateaux, que le gouverneur Faidherbe a fait poser sur le grand bras du Sénégal (1). Les planches oscillent
(1) Ce pont de bateaux lui-même n'existe plus. 11 a été remplacé par un immense pont de fer dont la dernière trayée (tournante) n'était pas encore acherée lors de notre voyage.
légèrement sous le poids de romnibus, les chaînes grincent, les roues tournent avec un roulement de tonnerre, Teau clapote autour des pontons.
De temps à autre, on s'arrête sur des plaies* formes pour laisser passer des voitdres ou des ânes qui viennent en sens contraire.
Les alcali se préviennent du passage d'un véhicule à coups de silïlet aigu.
Les lampes électriques qui s'allument se ^e^^^tent dans le miroir bruni du fleuve*
t)ans la ville on ne distingue rien que la façade blafarde de longues maisons.
L'omnibus nous dépose devant les portes éclairées d'un café d'apparence toute française. C'est un des deux hôtels de Saint-Louis. La maison n'a rien d'exotique. Elle ressemble âi n'importe quelle auberge de bas étage dans une bourgade du Midi. L'autre hôtel a plus mauvaise mine encore, étant de fondation plus ancienne.
Cette première soirée passée dans une salle malpropre de restaurant donne une mauvaise impression de Saint-Louis. On se trouve mêlé au monde le plus désagréable de la ville : les fonctionnaires, qui sont arrogants et médiocres, les commerçantsd'ordre infime, dont Téducation rappelle assez celle de nos légendaires comoiis voyageurs.
On se croirait dans une sous-préfectUre dont on aurait enlevé les toits. Les rues enténébrées restent silencieuses et désertes. Seulement il y fait une chaleur inaccoutumée^ et de temps en temps uti souille d'air apporte des villages i&di-
gèbes Todeur des noirs si particulière et si pénétrante.
Une simple promenade le lendemain au jour chasse Tite les sensations trop banales de la veille.
La vieille cité de Saint-Louis^ dans son ile encerclée par les deux bras du Sénégal, a la couleur, Taridité et le dénûment du désert qu'elle domine. Sous le soleil qui la dévore, elle participe à Tàpreté tragique et fiévreuse de la nature saharienne. Merveilleusement elle s*harmonise avec la perspective de dunes poudreuses que lui fait le pays des sables étendu à rihfini derrière elle.
Avec ses rues sans ombre, qui s'étendent toutes droites entre des maisons à la mauresque, surmontées de terrasses et entourées de balcons couverts, avec ses places où se dressent des arbres maigres et élancés, elle est bien la capitale de ce monde mystérieux de nègres et de Maures, la cité du commerce bizarre de l'ivoire, du sel, de la gomme, de la poudre d*or, des arachides, des oiseaux multicolores et des esclaves...
L'Européen seul reste dépaysé dans cette ville qu'il a créée. Notre vie civilisée y détonne; mais ni nos ponts forgés, ni nos chemins de fer n'arrivent à troubler la majesté Immuable de ces horizons. Nos ouvrages à la mode européenne y paraissent mesquins. Ils passeront, et la désolation épique de cette campagne demeurera éternelle autant que la terre elle-même.
Nous ne savons nous élever à la hautear de ce pays qu'en y mourant. Les tombes effritées
de nos soldats possèdent seules un cachet dramatique en rapport avec les solitudes ambiantes...
Du pont de bateaux qui relie Tile de Saint- Louis à celle de Sor, Tœil embrasse la silhouette complète de la ville.
C'est d'abord à la pointe Sud un bouquet de hauts cocotiers surmontant des cases de paille,
— puis de longs murs blancs, jaunes ou rouges^
— des terrasses dont les arêtes géométriques se découpent nettement sur le ciel bleu, — de grandes constructions irrégulières, — Thôtel du Conseil général, -~ l'étrange palais du gouvernement, surmonté d*un sémaphore et entouré d'arbres des tropiques, — puis encore des maisons à balcons, — une mosquée blanche aux ombres rosées, — de grands baraquements à l'aspect de casernes, — quelques tulipiers et des cocoliers, de ci, de là, dans les marécages qui terminent la pointe Nord...
Si l'on traverse le pont, entrant dans Saint- Louis, on se trouve devant des bâtiments qui ferment le parc du gouverneur. Le palais forme à peu près le centre de la ville et la divise en deux quartiers. Sud et Nord.
Le long de ses murs latéraux passent deux rues parallèles où s^amorcent perpendiculairement trois grandes artères au Sud et trois autres au Nord. Elles s*enfoncent vers les extrémités de l'ile. De plus petites rues les coupent à angle droit, traçant ainsi des carrés réguliers.
Au mur sud du palais du gouverneur s*adosse le jardin public : quelques massifs poussiéreux, des cocotiers, des touffes de lauriers roses, de
maigres buissons où des fleurs d'hibiscus plaquent une large tache sanglante.
Le porche de Téglise, aux chapiteaux jaunes, se dresse, flanqué de deux tours blanches, en face de ce jardin.
Devant le palais du gouvernement, une grande place entre deux casernes se trouve vaguement ombragée par une double rangée de conifères. Quand le vent souille dans leurs aiguilles, ils font entendre un gémissement si plaintif que dans certaines contrées on les plante seulement au-dessus des tombes et on les appelle « les arbres des morts ».
Quelques palmiers languissent autour de la statue de Faidherbe, derrière un kiosque où la musique du régiment d'infanterie de marine vient donner un concert le jeudi et le dimanche.
A Textrémité de la place, face au palais, s'étend la berge du petit fleuve, traversé à cet endroit par un pont de bois reliant Tile à la langue de Barbarie.
Entre les arbres du quai, on aperçoit sur la rivière des pirogues et des chalands recouverts d'une toiture de paille. Des mouettes et des goélands se perchent sur les mâts. De petits aigles gris planent très haut dans le ciel. A larrière-plan on distingue les cases de chaume dé Guet-N'Dar et le marché de N'Dar-Toute, dominé par les cocotiers de l'avenue Dodds.
Une foule bigarrée du malin au soir emplit le pont d'une continuelle allée et venue. Des négresses portent sur leur télé, dans une calebasse, de gros poissons dont les écailles scintillent au soleil, ou bien du linge qu'elles vien-
nenide laver. Leurs nourrissons à cheval sur leurs hanches et attachés dans leur dos par }eur pagne serré balancent leur petite tète crépue. Des noirs en boubous blancs flânent paresseusement.
Des enfants à califourchon sur les poutres extérieures pèchent à la ligne. De temps à autre passe avec un grondement prolongé la voiture d*un mulâtre ou bien une bande de petits ânes. L'eau qui coule au-dessous d'eux les effraie, alors ils s*arc-boutent sur leurs (quatre pattes, refusant d'avancer malgré les «Ah! ah! » gutturaux de leur conducteur. Brusquement ils se couchent, renversant leur charge. Alors la circulation s'interrompt. Oa entend sonner de grs^nds coups de bâton. Des Toucouleurs aident les âniers à relever leurs bêles, et tout rentre dans l'ordre.
Autour du palais s'étepd le quartier fiche de la ville. Là s'élèvent des maisons de commerce connues et achalandées dans toute l'Afrique occidentale. A l'entrée de chaque rue se retrouvent les mêmes constructions de briques, enduites de plâtre blanc ou bien colprées d'ocre, de rouge ou de bleu, — de longs rectangles bas, deux étages couverts d'un toit plat ea terrasse, h l'aspect fruste, aux lignes géométriques.
Au rez-de-chaussée, de larges portes donnent accès dans de vastes magasins où s'empilent, dans un ordre tout à fait imprévu, tous les produits d'Europe utilisés ici. Aux solives du plafond sont suspendus des brocs, des seaux de zinc, des casseroles, des balais, des brosses, entre lesquels pendent de grandes pièces de cotonnade, des saucissons de Lyon à Tenve-
loppe métallique, 4^8 saucissons d'Arles, de vieux fusils à pierre, des armes déipodées, des selles arabes, des selles anglaises, des brides, dest bottes ou des guêtres. Dan^ les vitrines s'entassent d'innombrables boites en ferblapc et des bocaux contenant des conserves de tout ce qui se mange, puis des cravates, des gantSi des casques blaqcs, des chapeaux n^ous, des boites de cigares et dé cigarettes, des allumettes, des flacons de cirage et de vernis. Sur des comptoirs s'empilent des pagnes de toutes les couleurs, h côté de tablettes de chocolsit; des jambons, des comestibles au milieu de paquets de cartouches. Des caisses de vins, de liqueurs, alternent avec des caisses de parfumerie oi| d'articles de Paris.
Des trottoirs, on distingue nettement ce pêlemêle ^izarre, ces étalages hétéroclites, ()evant lesquels des noirs flegmatiques et loquaces demeurent des heures à disputer pour la moifi^re emplette.
Aupreinier étage, au contraire, tout,du dehors, semble mort; une longue rangée de fenêtres gardent leurs volets éternellement clos; souvent un balcon de bois, sous une marquise de plaqches, entoure la maison.
Si l'on pénètre sous le porche central, on se trouve devant une cour où des nègres somnolent. De gros singes rouges, ou de petits singes verts au museau noir, attachés aux murs par une chaîne fixée au collier qui leur prend les reins, grimacent aux passants.
Des escaliers monumentaux^ montent fti^x tçrr Fasses du premier étage. Là s'ouvrent de grandes
vérandas encombrées de toute une population déjeunes négresses, captives affranchies, amenées à Saint-Louis de tous les coins du Soudan. Elles font office de domestiques chez les mulâtres. Elles ont des mines drôles de ouistiti. Une petite mèche de cheveux se recourbe en spirale sur le haut de leur tète. Des colliers d'ambre ou de verroterie, des gris-gris, pendent sur leur gorge de bronze. Elles portent des chemisettes blanches et des pagnes bariolés. Elles sont très paresseuses, elles aiment à rester accroupies dans un coin, chantonnant une chanson aux paroles vagues, aux airs monotones et plaintifs. Quand elles se lèvent, elles ont une façon à elles de rouler leur torse, sur leurs hanches, en traînant un peu leurs pieds chaussés de babouches.
Des perruches vertes sautillent de l'une à Tautre de leurs petites amies noires, ou bien se pendent parleur bec crochu aux lames des persiennes.
Les appartements donnent sur les galeries : des pièces nues, aux ameublements très anciens, et sans grand confort. Les pancas y promènent leur balancement rythmique dans une éternelle pénombre...
A mesure que Ton s'enfonce vers les extrémités de Saint-Louis, ces grandes constructions aux façades régulières font place à de vieilles maisonnettes biscornues, aux murs de torchis lézardés sous l'implacable cuisson du soleil.
Elles enferment une agglomération de vieilles négresses, de gros moutons aux cornes recourbées, d'énormes canards de Barbarie, de poulets
étiques et des légions de termites et de lézards.
On marche sur le sable poussiéreux 0(1 les pieds enfoncent jusqu'aux chevilles.
Des nattes sont étendues Çc^. et là. Des noirs jouent aux dames à l'ombre courte des murs, ou se racontent les uns aux autres d'interminables histoires.
Des petites filles demandent un sou — leur dimanche — en faisant la révérence aux blancs qui passent. Des négrillons au ventre ballonné, au nombril proéminent, le cou encerclé de gris* gris, galopent tout nus, soulevant un nuage de poussière autour d'eux.
Des pagnes sèchent au milieu de la rue. De longues bobines de (!oton, que pelotonnent des femmes, enroulent leur fil tendu autour des maisons.
Ensuite ce sont des cases étayées de matériaux bizarres, un mélange de civilisation et de sauvagerie qui évoque à la fois l'Afrique et laban« lieue de nos grandes villes.
A la pointe Sud habitent quelques artisans, des pécheurs, dont les pirogues sont tirées k sec sous les cocotiers. De là on contemple le fleuve dont les deux bras se réunissent en une vaste nappe couleur de saphir, foncée aux blancheurs qui Tentourent. On découvre sur la rive droite les dernières huttes do Guet-N'Dar et les dunes. D étranges montagnes de sable les dominent, plantées d'une multitude de fiches inégales, qui ressemblent à des échatas 4stns une vigne morte. C'est le cimetière des noirs. Plus loin on distingue le camp abandonné de la
ACTION PRANÇ. — T. IV. 59
84â l'action française
Pointe-aux-Chameaux. el tout à fait à l'horizon des voiles sur la barre...
Un second pont sur le petit fleuve met en communication le quartier nord de la ville et N'Dar-Toute.
Un peu au-dessus de ce pont commence un village habité par les tirailleurs indigènes et compris entre la rivière et une allée qui va de la mosquée au camp des conducteurs, laissant sur sa droite le quartier des spahis.
L'île se termine là par des marécages. Arrêté à l'extrémité de la chaussée, on a devant soi un marigot semé de quelques touffes de verdure. A gauche, on entrevoit la langue de Barbarie, le pays 'des sables et, au-delà de la caserne des tirailleurs, Gohoumbaye et la route du désert...
Au-dessus des marais de Sor, le jour se lève. Une lumière à peine perceptible vientde l'Orient. C'est l'heure sainte du Maghreb. Le marabout appelle à la prière. Aux mosquées sacrées, dans le sable des rues, partout sur la terre d'Afrique, le musulman se prosterne, parcourant lentement le cycle immuable des invocations prescrites.
De tous les quartiers de Saint-Louis monte le bruit sourd, rythmique et cadencé des lourds pilons broyant dans les mortiers de caïlcédrals les graines de mil. C'est la pénible besogne des femmes noires qui commence avec la journée.
Très vite le soleil monte. La ville resplendit déjà de lumière sous un ciel de turquoise. Les lourdes portes des magasins européens s'ouvrent toutes grandes. Les jacasseries précipitées, les rires aigus des « digaines », jaillissent en fusée.
Des cavaliers traversent les rues en caracolant. Des sonneries de clairon viennent des casernes et de la plage. Des négresses s'installent sur les trottoirs pour vendre aujc passants du lait et S
des noix de ivola. Dans les bureaux « aux persiennes closes », les commis profitent de la fraîcheur matinale pour expédier leur travail. Les tirailleurs, sur la place du Gouvernement, manœuvrent autour de la statue de Faidherbe. Les mulâtresses suivies de leurs bonnes aux peignoirs multicoloress'acheminent vers le marché de N'Dar-Toute.
A midi la ville est morte. Tout se tait, sauf le gémissement continu des flots sur les brisants de la cAte. Les maisons sont closes. Le soleil au zénith semble avoir tout consumé dans l'ile silencieuse. L'atmosphère saturée de rayons et de chaleur devient aveuglante et irrespirable. C'est l'instant où Saint-Louis ressemble tout à fait à une nécropole égyptienne.
Vers trois heures, un nouveau réveil, une reprise dévie. Les magasins rouvrent leurs portes. Les bureaux se remplissent. Les dames de la ville, en toilettes claires, se font des visites ou se promènent à Sor durant la belle saison, sur la plage durant Thivernage. Les officiers et les commerçants riches montent à cheval. Ils vont galoper sur la route de Leybar ou de Matrana. Les noirs accroupis sur leur seuil palabrent jusqu à l'heure du dernier salam.
On passe des soirées silencieuses et solitaires. Parfois les portes d'une maison mulâtre s'entr*ouvrent pour une sauterie. Les jeunes fllies du pays adorent la danse. Elles valsent bien. De
leur hérédité africaine, elles tiennent une merveilleuse souplesse. En valsant, elles retrouvant toute l'ondulante nonchalance de la femme noire, qui faisait 'écrire à Baudelaire:
Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse. Comme ces lon^'S serpents que les jongleurs sacrés Au bout de leurs bâtons agitent en cadence...
Elles ont conservé avec cela des grâces d*un autre siècle. Elles savent des pas, des inflexions de corps et de bras qui rappellent des pavanes et des menuets. Elles ont d'aimables coquette* ries et s'habillent de mousselioes légères.
Mais elles deviennent vite obèses. Et sous ce climat, négligeant de prendre soin d'ellesmêmes, elles perdent trop tôt leur charme délicat.
Pour les noirs, les nuits tièdes où brille la lune sont des nuits de fête et de plaisir. Il tombe du ciel une clarté d'un bleu laiteux qui enveloppe d'une lumière étrange les cases pointues et promène l'ombre gigantesque des cocotiers sur le sable blanc.
Le soleil a brillé d un tel éclat pendant le jour qu'il semble avoir laissé des phosphorescences dans l'air. On lirait aisément récriture la plus fine. Les silhouettes des nègres se profilent distinctement.
Sur les places, dans les carrefours, des femmes chantent en frappant leurB mains en cadence. Puis les griots arrivent. Ils posent parterre, entre leurs jambes, des tamtams de toutes les tailles. Le cercle se forme autour d'eux. Le chant recommence, soutenu maintenant par le .roule-»
ment du tamtam — une mélopée lente, brusquement coupée d*une note aiguë.
La cadence se précipite. Une femme s'avance. Elle lève les bras, balance le torse dans un déhanchement lascif. Un griot se lève, frappe plus violemment sur son tamtam. La danseuse glisse vers lui, tord son corps, roule ses bras, se pftme en souriant; son pas s'accélère, tout son être gesticule, se contorsionne; elle s'affole, elle trépigne, elle crie et tombe épuisée,.. Un homme la remplace, puis un couple. Les chants deviennent plus indécents. Les noirs s'énervent. Les danseuses arrachent leur pagne. Leurs bracelets d'argent, leurs colliers et leurs gris-gris luisent sur leur peau nue...
Des hommes en boubous blancs, pris de frénésie, s'agitent dans la nuit transparente. Et c'est sur toute la place de sable un ballet fantastique, se déroulant au rythme des claquements de mains et des roulements de tamtams. On dirait une rondo de chauves-souris immenses, ou plutôt de ces hirondelles de mer, au ventre noir, aux ailes blanches, que l'on voit s'entrecroiser au-dessus du fleuve...
C'est au printemps surtout, quand toute cette terre s'enfièvre de désirs, durant ces jours de fécondation brutale, quand le sang brûle les veines de ces hommes encore sauvages, qu'il faut voir danser ces bamboulas endiablées ; au printemps, quand les Jeunes garçons se mêlent aux jeunes filles pour entamer sur un rythme fou les notes enragées de cet « anamalis fobil » dont parle si bien Loti :
« Anamalis fobil ! ! hurlement de désir effréné.
■ «>i II *
de sève noire surchauffée au soleil, et d'hystérie torride... Alléluia d'amour nègre, hymne de séduction, chanlé aussi par la nature, par Tair, parla terre et par les parfums... »
Et puis il est aussi des nuits étonnamment fraîches, de mornes nuits sans lune, où tout se tait dans la ville. Le noir grelottant, enveloppé dans sa couverture, dort de ce sommeil dont rien ne saurait le lirer. Dans les longues galeries des maisons mulâtres où sommeillent les domestiques nègres, on peut sans crainte de les éveiller enjamber leurs grands corps allongés sur le parquet...
On dit que ce sont les nuits où les chacals font ripaille. On entend par instants leurs glapissements lugubres. Ils grattent les tombes dans les cimetières de Sor...
Lucien Corpecuqt.