I. — Le faux printemps
Nous avons traversé la France couverte de neige. Le petit jour qui s'est levé au midi de Vienne nous présente le même paysage glacé et les yeux faits à considérer ces campagnes par des matinées de soleil cherchent inutilement à s'y reconnaître. Rien n'y était pareil à soi. Faute du roux éclat qu'y jettent les autres saisons, des murailles fameuses, autrefois saluées au passage d'un nom ami, fuyaient sans souvenir, comme des tentes étrangères dressées depuis la veille d'une terre inconnue. Leurs pierres historiques, connues fauves, dorées, disparaissaient sous une couche de grisaille ; seuls, accablés de neige, les plans horizontaux donnaient quelque vie au regard.
A la frontière de Provence, cette neige se dissipa et, dans l'air coloré de longue frange rose, flottèrent, depuis le levant jusqu'au couchant, d'interminables escadrilles de nuages de toute forme; mais ces nuages s'empourprèrent «t sous leurs plis se manifesta le jeune soleil.
Sa divine lumière jaillit bientôt, dora la face écailleuse du Rhône et courut multipliée
(1) Extrait da recueil des Pramenades païennes, que j^rèpave notre coUaboiateor Ohaides Blaorras.
comme un feu subtil entre les verg;es noires des petits arbres qui se succédaient dans la plaine. Ces lumières du ciel sontpeut-ôtre le souverain bien. Elles apportent le courage et Tégalité à notre àme et font dévisager le malheur que centuple notre fantaisie de la nuit. Consolatrices' et institutrices de l'homme ! J*avais le corps, Tesprit trop malades pour les nommer. Mais elles ne sourirent en se r<^pandant sur toutes les choses. Les vieux murs ravivés s'échauffaient dans la flammes agile, les teintes naturelles y refleurissaient à vue d'oeil.
N(3us avions dépassé ces coteaux du Valentinois que baigne la Drôme, d^aqueu Valentinès qus Droumo arrosa^ comme chante Mistral. Avenues de platanes et de mûriers, jardins solitaires maisons vieilles et neuves adossées à la roche ou construites en plein champ, les petites villes cossues du Venaissin commencèrent à défiler dans la fine splendeur du rayonnement matinal. L'air dépouillé comme la terre nous laissa voir, du haut en bas de leur structure, les romaines gl<)ires d'Orange. Ce fut un peu plus loin que la voie reprit sa tristesse. Introduits en Provence par une espèce de portique formé des nuances les plusdéîicates du ciel, ce portique franchi nous laissait retomber sous la loi de Thiver. Point de neige, mais ces larges gouttes d'eau glaciale qui sont de la neige fondue, et toute la campagne pénétrée d'une demi-brume d'où sortaient çà et là des créneaux, des clochers, des tours.
Je serais retombé à Tétat de langueur qui m'avait chassé de Paris si, en suivant le fil du
Rhône, soas la mélancolie de l'espace supérieur les formes des collines ne m'eussent révélé leur élément essentiel de composition. A la faveur de ce gris matin de février, elles m'ont fait entendre qu'elles n'ont pas besoin des revêtements du soleil. Non, ce pays vaut par luimême. Les petites montagnes qui environnent le monastère de Frigolet, le thym modeste qui les borde et les oliviers nains aligaés en pâles bosquets témoignaient d'intentions exquises, et parfaitement réussies. A Arles, la neige reprit, et la ville de Constantin n'en eut pas moins grand air sous le linceul qui fondait à peine étendu.
J'imaginais qu'il faisait sans doute très froid et n'osais me risquer à la croisée de la voiture. Quand il fallut descendre à la gare d'embranchement placée en avant de Marseille, la bienveillance universelle me saisit, comme par la main.Dansun air calme et même tout secrètement échauffé, la pluie tombait légère sans répandre cette humidité pénétrante qui autre part menace de dissoudre Tàme et la chair. J'appréhendais les ais mal joints des vagons départementaux. 11 est certain que les vents coulis y jouaient un peu, mais c'étaient des zéphyres incapables du moindre mal.
Cependant sur les quais, les ponts, dans les ruelles torses de ma petite ville, où l'on ne tarda point à me débarquer, couraient très furtivement des fantômes, serrés de châles et de fichus. J'eus de la peine à reconnaître dans ces paquets mystérieux les femmes et les filles de mon pays. Pour nos pécheurs, ils traînaient contre
les pavés leurs grands sabots tout calfeutrés; à leurgenoa gonflaient les immenses bas de forçat. Tous se plaignaient également de rigueur et d*intempérie.
La pluie cessa; Tair aussitôt devint sec et brillant. II brillait non du lustre que laisse parfois une pluie, mais plutôt, à vrai dire, de sa lucidité. Si le ciel restait floconneux, ces flocons se bombaient à des hauteurs divines et formaient une voûte que le regard approfondissait indéfiniment.
Entre tant de remarques faites pour enchanter un transfuge et un exilé, le hasard du chemin me présenta un vieil amandier crevassé, que l'habitude de plier sous le même vent avait presque couché à terre. Deux semaines plus tôt, on l'aurait pris pour quelque bûche monstrueuse réservée sur le bord du talus par les paysans. Mais à peine la bûche noire étaitelle visible, sous Téclatante profusion des fleurs qui en avaient jailli. Non seulement la pointe des tigelles, mais une infinité de tétines imperceptibles échappées de Técorce crevaient en nuage de fleurs. Entre le bois inerte et cette fleur aérienne, pas une feuille. A ce signe, je m'aperçus que la Provence entrait dans ses semaines de faux printemps.
De toutes nos saisons provençales, c*est la plus belle. (( Chaude^ pure, dorée », trois mots d'un ancien hymne que je lui composai dans mon adolescence me revenaient en un ordre persécuteur. La pluie et le soleil se disputent ces jours charmants. Mais, cette année, le soleil n'est pas assez pur pour sécher la terre amollie. Là*
dessus, les paysans invoquent le mistral. Et le mistral accourt.Un fleuve aride passe sur la campagne, boit toute humeur, durcit et maçonne la terre. Déjà le blé nouveau, en quelques pousses d'un vert fendre, palpite longuement avec une inquiète douceur. Dans les arbres, le haut des vergettes se tend comme un mamelon trop gonflé; des formes indécises en travail évident ponctuent la longueur des ramilles.
Ce qui bourgeonne ainsi, malgré le mistral de février, brûle dix fois sur onze, six. semaines plus tard. Notre mars s'applique à mériter les noms redoutables que lui ont décernés les pères Latins. A peu près certains de la ruine, les paysans se défendent d*un désespoir prématuré et tout en se donnant à des précautions inflnies :
— (Têst la saison^ me disent-ils, il faut que la nève travaille.
Pour faux qu'il soit, ce printemps étant naturel, peut-être convient-il de suivre la nature et d'y croire contre expériences et prévisions! Parmi tant de sagesse émanée de ces bons rustiques, la bourrasque a beau faire; les joncs, les roseaux et les tamaris plier eux-mêmes en tournoyant : des abîmes de Tair à toutes les ra^cines végétales de Têtre, le ciel renouvelé impose sa jeune vigueur. La croissance delà lumière, nne tiédeur manifeste de jour en jour, les fleurs detoutesorte qu'elle fait s'exhaler avec un soupir de plaisir, le souffle retenu mais sensible de tant d'autres fleurs latentes encore bouleversent la face et l'intimité des vivants.
110 L*AGTION FRANÇAISE
Hier D'est plus : tout s'élimine de ce qui n'est point l'avenir.
Ce malin, un pêcher en train de défaire sa fleur m*a tenu sans haleine et dans une espèce d'angoisse. Je ne trouvais à méditer devant son effort iûgénu que le bas-relief des divinités d'Eleusis. Mais, pendant que j'approfondissais le myslère des Mères ineffables et celui du Jeune homme élu pourle signe sacré, les visibles déesses écrivirent le même signe dans le ciel clair : je les reconnaissais, la plus âgée à son sceptre trois fois fleuri, sa fllle à la torche éternelle, préparées Tune et l'autre aux mortelles félicités.
— N^en doutons plus^ dis-je à mon ami,//âyt?proche I
— Qm'.'me demanda-t-il.
— Hé! h véritable Printemps !
S'il me semble fâcheux d'être dape de l'espérance, je plains celui qui évite de la sentir.