‹ L'action françaiseChapitre 48 sur 189 · L'ILOTE IVRE · texte numérisé non relu

L'ILOTE IVRE

Il fut plusieurs fois question d'ouvrir ici une rubrique spéciale en faveur de M . Gaston Deschamps, mais non pas sous le titre qui préside à cette Nuée. Nous visions autrefois son innocence et nous viserons aujourd'hui l'état d'allégresse, d'exaltation, d'ébriété où l'a mis son rêve ambitieux de participer aux destins de la démocratie. Les fumées du plus mauvais vin électoral, ne pouvant lui monter à la tète, et pour cause, lui troublent le cœur. D'à peu près toutes les façons, il était simple. Il est devenu tortueux. Il disait bêtement les choses. Il entreprend de les expliquer. Ses explications sont énormes de hâblerie naïve, de rustique charlatanie.

On en a vu de prodigieuses dans le Tentps du 30 décembre 1900. M. Deschamps traita la question de la Vie de Pastetir^ à propos de l'ouvrage que M. Yallery Radot a publié sous ce titre.

LES NUÉES â49

Tout le monde sait que Pasteur descend de serfs du Jura. M. Gaston Deschamps profite de la circonstance pour composer son boniment :

— Tout ce ^'«7 y eut de libéral en ce siècle^ hs plue méritoires innovations du régime nouveau^ les vérités proclamées par les illustres HforrnaUurs de 1789 semblent avoir concouru^ par

L^EFFET D*UN DESSEIN PROVIDENTIEL (grattCZ le

libéral, vous trouvez le cagot), à la naissance et aux progrès de ce grand homme. On dirait que Varticle I*' et V article 6 de la Déclaration des Droits de r homme et du citoyen ont été rédigés pour préparer sa venue : « Les hommes naissent et demeurent libres et « égaux en droits ; les distinctions sociales ne peu-- <ft vent être fondées que sur Futilité commune.,. Tous « les citoyens j étant égaux aux yeux de la loi^ sont « également admissibles à toutes dignités^ places c et emplois publics^ selon leur capacité et sans autres a dist^tions que celles de lettre vertus et de leurs a talents. »

Le morceau se termine par un parallèle entre Victor Hugo et Louis Pasteur « ces deux illustres « représentants de la démocratie issus, Tun des « lal)oureurs de Lorraine, Tautre des descen- « dants des serfs de la Franche-Comté ».

M . Gaston Deschamps se rend-il compte que des louanges de cette qualité insultent Pasteur?

Pour M. Deschamps, la gloire de Pasteur semble avoir consisté en ce qu'il s'éleva très haut dans le cursus honorum^ d'un point de départassez humble ;en ce qu'il occupa les dignités, places et emplois publics énumérés dans les « Droits de l'Homme »; en ce qu'il obtint les distinctions que l'imagination populaire ne se-

pare pas des capacité, des vertus et des talents... Et, vraiment, c'est une imagination basse.

On pourrait reconstruire une sorte de vie imaginaire de Pasteur en héros méconnu. Nous ne pensons pas que la somme des biens et des ûiaux attribués à ce grand homme en fût considérablement modifiée : ce n'est pas des croix, des écharpes, des honneurs nationaux ou internationaux qu'un esprit d'une telle essence tire ses voluptés. Son travail, les facilités données à ce travail, voilà l'axe, le cœur de ses satisfactions.

Mais, de ce point de vue, il serait également bien facile de construire une autre vie de Pasteur, où paraîtrait un Pasteur d'avant 1889 ou d'avant le Christ, — un Pasteur fils de serfs, serf lui-même, — un Pasteur issu d'une société hiérarchisée, non égalitaire, non libérale, mais soustraite en même temps au système du fonctionnariat, qui a^mmis/r^ jusqu'à la science ellemême, — un Pasteur ainsi gêné, mais ainsi servi par l'humilité de son rang : soit qu'on le Ht accéder à la notoriété par l'Église, qui l'aurait affranchi de droit, soit qu'on lui ouvrît la carrière dans le siècle, il serait curieux d'observer si, en fin de compte, ce Pasteur eût perdu grand chose. Pour sa liberté, pour son progrès intellectuel, a-t-il gagné au nivellement, à la bureaucratie? Toutes les analyses qu'on en peut faire par la réflexion donnent à penser que le gain fut nul. Peut-être même fut-il en perte.

Mais au surplus la liberté de l'esprit et celle du citoyen sont deux choses distinctes, bien qu'elles soient représentées par le même mot.

Les esclaves poètes, médecins, philosophes

ne 86 comptèrent pas dans Tantiquîté. Mais, confondant tous les genres de la liberté, mêlant le civil et le spirituel, le scientifique et le religieux, H. Gaston Deschamps a confessé à son insu, dans cet article, la plus complète et la plus misérable des servitudes. Il est né Tesclave des mots. Ah ! les barreaux de son ergastule sont fermes. Il ne s'en évadera point.

Page 1