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Bordeaux : le ciel au ras des toits, un brouillard où se perdent les arbres des Quinconces,une petite pluie fine qui fouette les vitres de la voilure, une boue noire sur les quais où s'empilent des ballots trempés, s*allongeut des rangées de tonneaux ruisselants devant la Garonne qui roule une onde sale, limoneuse...
Et sous toute cette eau une impression étrange, comme si Tèlre entier se diluail, se dissolvait! Un oubli vient de tout ce qui n'est pas la préoccupation présente, le souci mesquin des colis, de la cabine non retenue, de l'installation à bord...
Notre cocher nous arrête au milieu d'un encombrement de camions, d'omnibus, de charrettes à bras, devant le transport qui doit nous conduire à Pauillac. Des portefaix circulent sous Taverse. Des voyageurs s'affairent. Les bateaux sombres soufflent une fumée lourde. Des hurlements de sirènes déchirent Tair.
Les passagers affluent. C'est le second départ d'octobre, un des paquebots qui, tous les ans, emmène la remonte d'offlciers et de sous-ofli-
ciers pour le Soudan. Les cantines s'entassent dans l'entrepont. Des baquets apportent une infinité de petites caisses de 25 kilogrammes, le poids réglementaire pour le porteur noir. Des employés de la compagnie activent les hommes. Des officiers d'infanterie de marine passent enveloppés dans leur capote sombre, des spabis recouverts de manteau : sous leur capuchon on entrevoit leur képi d'azur.
Une sonnerie de clairons domine le brouhaha. Un peloton de disciplinaires s'embarque, puis des « marsouins » : au-dessus de leur sac ils ont attaché leur casque recouvert de toile blanche. Des Pères du Saint-Esprit entourent Mgr Barthet, le préfet apostolique du Sénégal. Les commerçants habitués à la traversée s'installent dans Tétroit salon. Et des officiers, des officiers toujours arrivent, le sabre dans une gaine passée au milieu des couvertures de voyage roulées. Leur présence, en si grand nombre, donne une physionomie spéciale à cet embarquement, crée une atmosphère morale particulière. Ils l'ennoblissent des risques qu'ils vont courir. Autour d'eux c'est un peu l'émotion, l'enthousiasme d'une entrée en campagne — campagne lointaine et meurtrière — dans un pays de mystères qu'évoquent ce casque blanc, ce croissant brodé au képi des spahis.
On songe à ceux qui ne reviendront pas, on songe à tous ceux qu'on laisse derrière soi, et sous lapluie battante cette minute si ardemment (iosirée, si impatiemment attendue, où sont larguées les dernières amarres, se fait infiniment triste
VOYAGE AU SÉNÉGTAL 31i)
Bordeaux s*esi évanoui dans la brume. On distingue à peine les rives du fleuve. L'horizon triste nous enserre, l'humidité nous pénètre.La Gironde s'élargit,grossie du flot de laDordogne. La pluie cesse un instant, mais le ciel reste morne, couvert d'un nuage uniforme. Vers quatre heures nous sommes devant Pauiilac qu'on entrevoit confusément. Nous nous accrochons au flanc du Portugal,
Alorsc'esl la confusion dutransbordement,les passerelles sonnant sous les pas des voyageurs, les poulies grinçant sous les chaînes tendues.On se hâte vers les cabines o(i les domestiques apportent les cantines, puis on revient s'accouder au bastingage, on re.c^arde les machines enlever sur le pontdu transportabandonné nos bagages, les petites caisses de 25 kilos, où le nom de l'officier, son grade, la destination, sont écrits en gros caractères. On rêve aux pays ensoleillés vers lesquels nous partons, et la terre de France, sous Je brouillard, apparaît si désolée et si chère! Mais l'âme fondue sous le déluge, on n'a plus la force de sentir!...
Le halètement des machines, tout le bateau yibrant,on part! La nuit vient.Dans les salons,les uniformes dominent,tenues sombres des marins, uniformes éclatants des spahis, ofliciers de ligne portant la grenade des troupes hors cadres au collet de leur tunique. Quelques dames, quelques commerçants embarqués pour Lisbonne, des fonctionnaires sénégalais, le teint terreux, la physionomie fatiguée par un séjour antérieur, par l'inévitable maladie de foie, les missionnaires et leur évêque, des commis de grosses
maisons de Bordeaux voguant versles comptoirs de Rufisque et de Dakar, des mulâtres de Saint- Louis,queIques Américains duSud,vont et viennent, s*entrecroisent dans les couloirs, les es* caliers, étrangers les uns aux autres, affairés, désemparés. Les maîtres d'hôtel s'efforcent d'organiser un premier service, tandis que les privilégiés, ceux qui dîneront à la table du commandant, ou seulement une heure plus tard, errent sur le pont ou s'enferment au fumoir et dans la cabine qu*on appelle pompeusement k bord du Portugal le salon de musique.Là on nous nomme M. Ghaudié, alors gouverneur général de l'Afrique Occidentale, le colonel de Trentinian, alors lieutenant-gouverneur du Soudan,
Dans la nuit on aperçoit les feux de Royan,de Cordouan. Le bateau commence à rouler et à tanguer, on entre en mer. Assez vite la salle à manger,les salons se vident. Le meilleur remède contre le terrible mal. c'est le lit, l'étroite couchette où il faut savoir s'arcbouter des pieds, des genoux et des reins. (Ct toute pensée sombre dans Je lourd sommeil où Ton succombe
Qu'il semble triste, ce golfe de Gascogne, par les journées grises d'octobre! Il fait froid. Le vent du Nord-Ouest nous amène des grains qui nous glacent. Le ciel s'étend terne avec de gros nuages noirs à l'horizon. La mer est couleur d'ardoise frangée de blanc. Parfois un rayon de soleil perce la brume et vient colorer le flot. Alors la vague, près de nous, avant de se vaporiser en écume, prend une coloration d'un bleu pâle translucide. Cela ressemble beaucoup à ce bleu particulier des épais carreaux de verre sur
lesquels on marche et qui servent à éclairer un sous-sol. Le regard attiré plonge, inquiet de ces profondeurs secrètes. Mais un nuage passe et tout redevient noir sur l'océan. De rares passagers montent sur le pont,enveloppés dans des caoutchoucs, les salons restent mornes,la salle à ma^nger presque déserte. Les heures semblent longues, longues, et même quand on n*est pas malade, la tête se brouille à ce roulis excessif et continuel
Le troisième jour après le départ de Bordeaux, c'est,au réveiljla surprenante douceur du calme, c^est, en arrivant sur le pont,renchantement de se sentir glisser sur une nappe, on dirait de plomb fondu quant à la couleur, le ciel, restant sombre, mais infiniment plus fluide, plus satiné : un long foulard de soie perle dont les moires se déroulent en caresses. Nous sommes entrés dans la baie de Marin.
De chaque côté de notre bateau, les côtes sitôt sorties de la mer se dressent en collines. Nous en percevons deux lignes. Une première serpente, friches entrecoupées de roches. Une seconde plus élevée se perd dans les nuages. Et tout de suite se fait sentir le charme de la Galice : une nature fruste, un peu sauvage et nue se parant de la volupté des lignes courbes. Ses plages s'étirent, les chaînes de ses montagnes ondulent comme se cambrent les reins souples de ses femmes...
Nous nous enfonçons dans la baie. Devant des maisons cubiques à toitures plates, des champs cultivés font des taches vertes. Des bouquets d'arbres s'échelonnent sur un fond de monta-
gnes grisâtres, décor imprécis, encore baigné dans la brume. Quelques barques de pêche somnolent immobiles. Des marsouins sautent autour de nous, traçant un sillage parallèle à celui du navire. Une petite pluie fine tombe. Nous avançons dans le brouillard où tout se confond. Mais la brise se lève chassant les nuages. Un magique rayon de soleil apparaît. La baie se colore d'une teinte bleue nacrée. Et sur cet azur s'essaime toute une flottille de pêcheurs. Des voiles de différentes couleurs s'éploient, et deux goélettes blanches prennent, en leur svelte élégance, des airs légers et surannés auprès d'un gros steamer anglais en déchargement.
Marin s'étend au versant de la montagne : une enceinte de murailles où s'étagent des terrasses, des maisons multicolores au pied de bois d'un vert très Foncé, une petite église, une masse veloutée de pins, et le chemin de fer qui va rejoindre Pontevedra en suivant la côte. En face de la ville un îlot granitique d'un vert roux ressemble à un dôme qui s'aplatirait dans un sens. Et quand nous nous retournons, nous découvrons derrière le bateau à l'ancre la vaste nappe de soie qu'écorche le vol des mouettes.
A bord également le soleil ramène la vie. Après ces heures pénibles par les gros temps du golfe de Gascogne, c'est une joie de s'immobiliser un instant à l'abri des cotes. Le pont s'anime de la gaîté des uniformes et des robes. On s'enveloppe frileusement dans la chaude caresse du soleil d'Espagne.
Trop vite le vent ramène de nouveaux nuages
et ]e paysage s^étein t. On reste cependant à regarder se détacher de la rive enténéhrée une petite barque à vapeur d*aspect caduc. Elle traîne à sa suite deux chalands, chargés d'une foule lamentable et de ballots épars. Les émigrants! Des petites barques à voile ou à rames pleines d'émigrants encore se hâtent pour accoster les premières. Il grouille bientôt au dessous de nous une centaine d'hommes, de femmes et d*enfants en haillons, empilés les uns sur les autres, tassés avec leurs bagages : gros paquets entourés d'immenses foulards, pauvres vêtements jetés en vrac. Et sitôt le heurt de l'arrêt, ce sont des bousculades, une précipitation, des cris, des jurons, en langue sonore. C'est une confusion de taches éclatantes et sordides, mais si fortement colorées que l'atmosphère s'en éclaire.
Des douaniers, des gendarmes et des fonctionnaires espagnols montent à bord et l'embarquement commence. Ils défilent un à un, les malheureux, et le même air de misère s'inscrit sur leur physionomie ! Mais à rencontre do ce que nous sommes habitués à voir chez nous, ils conservent dans leur dénûment d'admirables attitudes. Leurs guenilles sont multicolores et brodées. Ils sont indigents et magnifiques. On éprouve une sorte d'humiliation à les regarder gagner l'entrepont et l'avant.
Les barques s'éloignent les unes après les autres, la chaloupe à vapeur ramène à la côte les gendarmes et les douaniers, notre bateau vire et reprend sa marche.
Nous laissons sur notre droite toute une série
d'îlots que les anciens appelaient les îles des Dieux. A notre gauche une double ligne de montagnes se déroule avec moins d'ondulance que dans le voisinage de Marin, mais s'enrichit maintenant de lumière et de soleil. Nous apercevons des petits villages qu'on nous énumère : Congos, Meina, Domoyo. Bientôt nous voguons de nouveau en pleine baie sur une eau d'azur calme, et voici à un détour, sur notre droite, une digue sombre, des jardins entourés d'un mur blanc, un monticule couronné d'un fort, un clocher roman, au-dessus d'une ville dont nous approchons lentement. Nous entrons dans un très beau port où miroitent autour de nous les voiles multicolores de barques nombreuses.
Vigo : de longues maisons blanches précédées d'arcades, le long d'un quai où nous percevons l'animation d'un marché, des maisons hautes à balcons et à vérandas proéminentes, une place entourée de constructions d'apparence moyenâgeuse, l'église dont nous découvrions au lom le clocher et, comme de longs bras noirs se tendant vers nous, les jetées. Puis des villas entre des bois, à l'assaut d'une colline s'affaissant pour se relever en un cône de verdure terminé par un fortin blanc et qui semble fermer le cirque. Mais l'estuaire fait un coude et la baie de Saint-Simon s'étend, invisible pour nous,jusqu^au bourg de Redondela.
Le golfe de Vigo est une rade vaste et sûre comme l'on en rencontre d'ailleurs beaucoup sur les côtes profondément découpées de la Galice. Mais Vigo a son histoire devenue légendaire : ces flots verts roulent, pêle-mêle avec leurs co-
quillages, l'or d'Amérique englouti Jadis avec les galions du Roi, coulés par les flottes anglaise et hollandaise. Tout parle ici de ces Amériques, la terre qui fut promise aux Ëspagnes, son trésor qu'elle a peu à peu laissé échapper! Et n'est-ce pas cette atavique attirance qui entraine cette foule d'émigranls? Ce n'est point l'extrême densité de la population qui pousse les Espagnols à l'exil. La misère? Mais trouveront-ils une sécurité plus assurée aux pays d'outre-mer? Quels rêves, quels espoirs poussent ces don Quichotte ou ces Sancho aux rivages des Conquistadors ?
Nous sommes entourés encore une fois de barques et de chalands. C'est le même coup d'oeil pitoyable qu'à Marin, avec plus d'éclat encore sous le soleil. Les mariniers se battent, s'injurient, les barques s'entrechoquent. On voit des hommes lever les bras, se montrer les poings, on entend crier les femmes. Puis une seconde après, à bord, ces mêmes hommes, ces mêmes femmes, se tiennent impassibles et le regard fixe.
Deux heures suffisent pour embarquer les émigrantS) et entre les deux rives gris-bleu de la baie, le paquebot reprend sa marche. Nous retrouvons vite la pleine mer. La houle de Tocéan nous berce sur ses larges lames. A l'horizon le soleil décline. Le ciel se pare de défaillances. Du pourpre, les nuances s'attendrissent en tons d'or glauque, en mauve très doux jusqu'au bleu pâle où scintille Targenl d'une étoile. Derrière la côte d'Espagne toute rosée, monte la lune « molle et ronde d. Les phares s'allument et leurs feux tournants ou
brillants par intermittence glissent sur la vague jusqu'à nous...
La soirée est clémente. Malgré la fraîcheur, nous pouvons, enveloppés dans nos couvertures, nous asseoir sur le pont. L'imagination enfin libérée se disperse en rêveries et flotte sur l'horizon sans bornes, vers cette Afrique tant souhaitée.
Encore une escale cependant, et de si tentante apparence que de moins enthousiastes du désert s'y attarderaient.
Dès le matin nous sommes en vue des côtes portugaises (1). Nous percevons facilement leur dentelure et avec la lorgnette nous entrevoyons des villages, des^bois, et, sur les hauteurs, des moulins à vent. La mer calme se teinte d'azur. Mais bientôt nous distinguons u les ondes dorées, que, selon Cervantes, le Tage roule toujours à pleins bords ». Nous arrivons devant l'estuaire flanqué au nord de la tour San Juliao, et au sud de la tour de Brigio, bâtie sur un rocher formant une île en avant de la berge méridionale. Des batteries d'artillerie installées au pied des deux phares défendent le goulet où s'enserre le fleuve jusqu'à Lisbonne. Là,son cours s'élargit, dessinant sur les rives une courbure régulière qui se développe pour former un vaste golfe.
La rive gauche reste presque déserte, avec des landes rousses où s'élèvent quelques
(1) Une première version de la partie suivante de ces Soles de Voyage a été publiée par le Moniteur Universel,
usines, de rares chanliers, le lazaret- vis-à-vis de la ville, puis Evora, Cacilhas, Casa de Piedade que nous cachent les orangers où se blotissent ces villages.
Sur la rive droite, au contraire, nous lisons la préface charmante, l'introduction harmonieuse à la ville dont le nom semble déjà une caresse. Collines serpentanten uneailure touteibérienne, 0(1 les champs cultivés, les bouquets de bois s'étendent en tapis bariolés, où les maisons éparses se blanchissent au poudroiement du soleil entre les branches des arbres. Échelonnements successifs de plateaux jusqu'aux admirables hauteurs de Cintra, terrasses parfumées et lumineuses au dessus des vallons égayés de sources vives. Mais des feux invisibles bouillonnement terribles sous cette végétation. Sous ces roches basaltiques dorment des volcans qui soudain se révèlent par d'étonnantes secousses telles qu'en subit Lisbonne en 1755. Toute la ville fut détruite et Tépouvanlable tremblement se propagea sur plus de trois millions de kilomètres carrés! Saisissante image delà vie en cette péninsule contrastée où toujours des feux couvent sous l'apparence d'une indolente placidité
Nous laissons derrière nous Ociras, Caxios et voici la tour de Bélem aux fortifications gothiques, découpée comme unç dentelle d'ogives, de créneaux et de mâchicoulis, — évocation de grâce légère au milieu des choses graves et lourdes de la guerre.
Devant nous, Lisbonne s*étire au versant de ses collines en son ondulante nonchalance, elle
ACTIO.^ PRAhg. — T. IV. 23
apparaît vêtue d'une mantille ajourée de tourelles, de coupoles et de terrasses, et sa vue seule est une volupté.
Que nào tem visto Lisbôa Nâo tem visto cosa bôa.
Le vent est apaisé. Le soleil luit. Il fait doux. La ville, ses monuments, nous semblentbaignés d'un flot de lumière vaporisée.
Le bateau longe la rive nord, nous passons devant le Palais Royal, TAjuda édifié sur le haut d'un coteau, le long de la promenade qui va de Lisbonne à Bélem et qu'on appelle l'Âherro de Bôa Vista, — devant l'ancien couvent des Hiéronymites, somptueux découpage d'arceaux et de clochetons dont nous ne pouvons voir toutes les merveilles malgré nos lunettes curieusement braquées, lieu sanctifié dans la mémoire des hommes parce qu'il fut le quai d'où s'embarqua Vasco de Gama...
Nous nous enfonçons derrière une haute futaie de mâts et nous jetons l'ancre au milieu de ce port sans rival qui fait naturellement au Portugal l'estuaire du Tage. En attendant la visite de la santé, nous contemplons la ville qui s'élève en amphithéâtre demi-circulaire devant nous, les maisons hautes et multicolores, les panaches de palmiers dans les jardins et les rues qui s'engoufiTrent entre les massifs de maçonnerie... Lisbonne fut aimée des poètes. Ils lui tressèrent des couronnes de métaphores. « C'est une belle coquette vêtue d'une robe blanche ornée de roses et penchée sur son miroir », dit l'un; « c'est un immense éventail^ dit un
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autre, largement déployé el décoré de bouquets de fleurs »...
Des canots nous assiègent au milieu du brouhaha et des bousculades accoutumées. Avant que nous puissions débarquer, que personne puisse monter à bord, on nous hèle pour nous proposer de nous conduire à terre ; on nous offre au bout de perches des paniers à fruits, des sièges en osier, de longues chaises de bord, des fauteuils à larges bras.
Des petites barques nous emportent. Nous mettons une grande demi-heure pour gagner à la rame la douane où nous devons débarquer. Nous sommes tout de suite sur la place du Commerce, entourée d'hôtels. Un arc de triomphe se dresse, monumental, devant nous. Nousmonlons une large rue, inégalement dallée de pierres rondes ou pointues où s'agrippe le pied des mules traînant de petits tramways bas. Des trottoirs de mosaïques longent les boutiques aux enseignes qui surplombent. Des maisons se revêtent somptueusement de vieilles faïences, d' « azuléjos » omnicolores. Derrière des portes ouvertes le vent soulève des rideaux de sparlerie. Tout à fait par hasard, nous tombons au milieu d'un marché : de grandes halles fraîches où, sur des comptoirs, sont étalés les plus beaux fruits du monde, des grenades, des oranges, des pommes, des pêches veloutées et des grappes de raisin si monstrueuses qu'elles font songer aux raisins de Chanaan.
Des marchandes nous interpellent, vieilles presque toutes, le teint mat sous leurs foulards multicolores où se cache une chevelure abon-
dante. Elles ont des yeux très brillants. Leurs pieds paraissent d'autant pluspetitsqu'ellessont toutes fort grasses. Elles nous offrent leurs fruits, et aussi de lourdes gerbes de fleurs. On vend là d*élégants paniers et toute sorte d'articles de jolie vannerie, en échange de quoi Ton nous demande un nombre prodigieux de reis, qui ne fait en définitive qu'une toute petite somme.
Ensuite nous entrons dans une église bâtie dans le style rococo cher au dix-septième finissant, une église trop parée dont nous sortons pour nous promener rapidement et sans méthode par les rues montueuses, les petites places vaguement ombragées d'arbres maladifs, les squares très soignés. Nous croisons des landaus attelés de deux mules, des petits chariots longs et bas, quelques victorias bien tenues, mais tous ces équipages circulent sans animar tion.
On a construit dans Lisbonne des maisons modernes, opulentes, comme dans toutes les capitales d'Europe. Il existe d'élégants magasins où des richesses sont exposées ; cependant la ville conserve un air de deuil, presque de ruine. . Certes, sa tristesse n'est pas l'ennui banal d'une de nos villes de piovince! Lisbonne semble affaissée sous le poids de ses grandeurs mortes, d'un souvenir trop lourd à porter. Ce n'est plus cette ville du moyen âge, si splendide, qu'un chevalier désirant voir, à Jérusalem, la plus belle cité de l'Europe se refléter dans un miroir magique, Lisbonne apparut aussitôt.
Elle est bien incomplète, bien hâtive, l'impression que nous emportons î Cette courte escale nous
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a tout juste donné le tempsde prendre quelques instantanés, de bâcler quelques liaisons d*idées I Mais quoi ! Lisbonne ne nous a pas tenu toutes les promesses que, de loin, sa vue invitante nous faisait ! Celte ville qui dort entourée d'un voile de si mol azur dans une lumière si blonde ne s'est point éveillée pour nous accueillir.
Cependant, nous ne la quittâmes pas sans regrets ! C*est qu'à peine notre bateau regagné, nous étions repris par la divine grâce du soleil jouant sur les flots mobiles du Tage, par la séduction de ce paysage déroulant ses lignes souples dans une atmosphère diaphane! Quand le paquebot eut repris sa marche et dépassé Belem, le soir tombant nous composa de ces campagnes un souvenir inoubliable...
Lucien Corpechot.
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