J^OS MAITRES : ANATOLE FRANCE
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L'abbé Lantaigne et le professeur Bergeret.
[Le quatrième volume de VHistoire contemporaine : M, Bergeret à Paris^ vient de paraître. C'est un livre bien dreyfusard, plus dreyfusard que dreyfusien. Il nous semble utile de rappeler à ce propos un aspect curieux et généralement méconnu de rinfluence autrefois exercée par M. Anatole France SOT les meilleurs esprits.]
... — Monsieur Tabbé, on dit partout que vous serez appelé à l'évêché de Tourcoing.
J'en accepte l'augure et j'ose l'espérer.
Mais ce choix est trop bon pour n'être pas douteux. On vous croit monarchiste et cela vous nuit. N'êtes-vous pas républicain, comme le Pape ?
M. Lantaigne. — Je suis républicain, comme le Pape. C'est-à-dire que je suis en paix et non en guerre avec le gouvernement de la République. Mais la paix n*est pas Tamour. Et je n'aime pas la République.
M. Bergeret. — Je devine vos raisons. Vous lui reprochez d'être hostile au clergé et librepenseuse.
M. Lantaigne. — Assurément, je lui reproche d'êlre impie et ennemie des prêtres. Mais cette impiété, ces inimitiés ne sont pas essentielles. Elles sont le fait de républicains, non delà République. Elles diminuent ou grandissent à tous les changements de personnes. Elles sont moindres aujourd'hui qu'elles n'étaient hier. Elles croîtront peut-être demain. Peut-être viendra-
t-il un temps où elles n'existeront pas plus qu'elles n'existaient sous le principat du maréchal de Mac-Mahon, ou du moins dans les prémisses trompeuses de ce principat, et sous le ministère décevant du Seize-Mai. Elles sont des hommes et non des choses. Mais, fût-elle respectueuse de la religion et de ses ministres, je haïrais encore la République.
M. Bergbret. — Pourquoi ?
M. Lantaigne. — Parce qu'elle est la diversité. En cela elle est essentiellement mauvaise
... La diversité est détestable. Le caractère du mal est d'être divers. Ce caractère est manifeste dans le gouvernement delà République, qui, plus qu'aucun autre, s'éloigne de Tunité. 11 lui manque avec l'unité l'indépendance, la permanence et la puissance. Il lui manque la connaissance et Ton peut dire de lui qu'il ne sait ce qu'il fait. Bien qu'il dure pour notre châtiment, il n'a pas la durée. Car l'idée de durée implique celle d'identité, et la République n'est jamais un jour ce qu'elle était la veille.
Sa laideur même et ses vices ne lui appartiennent pas. Et vous avez vu qu'elle n'en était point déshonorée. Des hontes, des scandalesqui eussent ruiné le plus puissant empire l'ont recouverte sans doipmage. Elle n'est pas destructible, elle est la destruction. Elle est la dispersion, elle est la discontinuité, elle est la diversité, elle est lé mal.
M.Bergeret. — Parlez-vous de la République en général, ou seulement de la nôtre?
M. Lantaigne. — Evidemment, je ne considère ni la République romaine, ni la batave, ni rhelvétique, mais seulement la française.
Car ces gouvernements n*ont de commun que le nom, et vous ne croirez pas que je les juge sur le mot dont on les nomme, ni même sur ce qu'ils semblent opposés, les uns comme les autres, à la monarchie, opposition qui n'est pas condamnnble en soi ; mais la République en France n'est qu'un manque de prince et un défaut d'autorité. Et ce peuple était trop vieux lors de l'amputation pour ne pas craindre qu'il n'en meure.
En vingt ans, quel progrès dans la décomposition ! Un chef de l'Etat dont la puissance est l'unique vertu et qui devient criminel dès qu'on suppose qu'il agit ou seulement qu'il pense; des ministres soumis à un Parlement inepte, qu*on croit vénal, et dont les membres, de jour en jour plus ignares, furent choisis, formés, désignés dans les assemblées impies des francsmaçons, pour faire un mal dont ils sont même incapables, et que surpassent les maux causés par leur inaction turbulente ; un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s*assurer une clientèle et qu'elle nourrit pour sa ruine; une magistrature recrutée sans règle ni équité, et trop souvent sollicitée par le gouvernement pour n'être pas suspecte de complaisance ; une armée que pénètre sans cesse, avec la nation tout entière, l'esprit funeste d'indépendance etd'éga-
NOS MAITBES 335
lité, pour rejeter ensuite dans les villes et les campagnes la nation tout entière, gâtée par la caserne, impropre aux arts et aux métiers et dégoûtée de tout travail ; un corps enseignant qui a mission d'enseigner l'athéisme et l'immoralité; une diplomatie à qui manquent le temps etTautorité et qui laisse le soin de notre politique extérieure et la conclusion de nos alliances aux débitants de boissons, aux demoiselles de magasins et aux journalistes ; enfin tous les pouvoirs, le législatif et l'exécutif, le judiciaire, le militaire et le civil, mêlés, confondus, détruits Tun par l'autre ; un règne dérisoire qui, dans sa faiblesse destructive, a donné à la société les deux plus puissants instruments de mort que rimpiété ait jamais fabriqués : le divorce et le malthusianisme. Et tous les maux dont yzi fait une rapide revue appartiennent à la République et sortent naturellement d'elle : la République est essentiellement mauvaise.
... Les ormes du mail commençaient à verser leur ombre vers l'orient. Un souflle frais, venu d'un lointain orage, passa dans les feuilles. Tandis qu'une coccinelle cheminait sur la manche de sa redingote, M. Bergeret répondit sur le ton le plus affable à M. l'abbé Lantaigne :
— Monsieur l'abbé, vous venez de retracer, avec une éloquence qui ne subsiste plus que sur vos lèvres, les caractères du régime démocratique. Ce régime est, peu s'en faut, tel que vous le représentez. £t c'est encore celui que je préfère. Tous les liens y sont relâchés, ce qui
affaiblit TEtat, mais soulage les personnes et procore une certaine facilité de yivre et une liberté qui détruisent malheureusement les tyrannies locales. La corruption sans doute y paraît plus grande que dans les monarchies. Cela tient au nombre et à ]a diversité des gens qui sont portés au pouvoir. Mais cette corruption serait moins visible si le secret en était mieux gardé. Le défaut de secret et le manque de suite rendent toute entreprise impossible à la République démocratique. Mais, comme les entreprises des monarchies ont le plus souvent ruiné les peuples, je ne suis pas trop fâché de vivre sous un gouvernement incapable de grands desseins. Ce qui me réjouit surtout dans notre République, c'est le sincère désir qu'elle a de ne point faire laguerre en Europe. Elle est volontiers militaire, mais point du tout belliqueuse. En considérant les chances d'une guerre, les autres gouvernements n'ont à redouter que la défaite. Le nôtre craint également, avec juste raison, la victoire et la défaite. Cette crainte salutaire nous assure la pai\, qui est le plus grand ^desbiens.Le pire défaut du régime actuel estde coûter fort cher. H ne paie point de mine, il n'est point fastueux. Il n'est brillant ni en femmes ni en chevaux. Mais sous une humble apparence et des dehors négligés, il est dépensier, lia trop deparents pauvres, trop d'amis à pourvoir. Il est gaspilleur. Le plus fâcheux est qu'il vit sur un pays fatigué, dont les forces baissent et qui ne s'enrichit plus. Et le régime a grand besoin d'argent. Il s^aperçoit qu*il est embarrassé. Et ses embarras sont plus grands qu'il ne
croit. Ils augmenteront encore. Le mal n*est pas nouyeau. C'est celui dont mourut Tancien régime. Monsieur Tabbé, je vais vous dire une grande vérité : tant que l'Etat se contente des ressources que lui fournissent les pauvres, tant qu'il a assez des subsides que lui assurent, avec une régularité mécanique, ceux qui travaillent de leurs mains, il vit heureux, tranquille, honoré. Les économisteset les financiers se plaisent à reconnaître sa probité. Mais dès que ce malheureux Etat, pressé par le besoin, fait mine de demander de l'argent à ceux qui en ont, et de tirer des riches quelque faible contribution, on lui fait sentir qu'il commet un odieux attentat, viole tous les droits, manque de respect à la chose sacrée, détruit le commerce et l'industrie et écrase les pauvres en touchant aux riches. On ue lui cache pas qu'il se déshonore. Et il tombe sous le mépris sincère des bons citoyens. Cependant la ruine vient lentempnt et sûrement. L'Elat touche à la rente. Il est perdu.
Nos ministres se moquent de nous en parlant de péril clérical ou de péril socialiste. Il n'y a qu'un péril, le péril financier. La République commence à s'en apercevoir. Je la plains, je la regretterai. J'ai été nourri sous' TEmpire dans l'amour de la République. « Elle est la justice », me disait mon père, professeur de rhétorique au lycée de Sainl-Omer. Il ne la connaissait pas. Elle n'est pas la justice. Mais elle est la facilité. Monsieur l'abbé, si vous aviez l'âme moins haute, moins grave et plus accessible aux riantes pensées, je vous conférais que la Repu-
blique actuelle, la République de 1896, me plaît et me touche par sa modestie. Elle consent à n'être point admirée. Elle n'exige que peu de respect et renonce même à Teslime. Il lui suffît de vivre. C'est là tout son désir : il est légitime. Les êtres les plus humbles tiennent à la vie. Comme le bûcheron du fabuliste, comme l'apothicaire de Mantoue, qui surprit si fort ce jeune fou de Roméo, elle craint la mort, et c'est sa seule crainte. Elle se défie des princes et des uiilitaifes. En danger de mort, elle serait très méchante. La peur la ferait sortir de son naturel et la rendrait féroce. Ce serait dommage. Mais tant qu'on n'attente pas à sa vie, et qu'on n'en veut qu'à son honneur, elle est débonnaire. Un gouvernement de ce caractère m'agrée et me rassure. Tant d'autres furent impitoyables par amour-propre ! Tant d'autres assurèrent par des cruautés leurs droits, leur grandeur et leur prospérité ! Tant d'autres versèrent le sang pour leur prérogative et leur majesté! Elle n'a point d*amour-propre; elle n'a point de majesté. Heureux défaut qui nous la garde innocente! Pourvu qu'elle vive, elle est contente. Elle gouverne peu. Je serais tenté de l'en louer plus que de tout le reste. Et, puisqu'elle gouverne peu, je lui pardonne de gouverner mal. Je soupçonne les hommes d*avoir, de tout temps, beaucoup exagéré les nécessités du gouvernement et les bienfaits d'un pouvoir fort. Assurément les pouvoirs forts font les peuples grands et prospères. Mais les peuples ont tant souffert, au long des siècles, de leur grandeur et de leur prospérité, que je conçois qu ils y renoncent. La gloire leur
a coûté trop cher pour qu'on ne sache pas gré à nos maîtres actuels de ne nous en procurer que de la coloniale. Si l'on découvrait enfin Tinutilité de tout gouvernement, la République de M. Carnot aurait préparé cette inappréciable découverte. Et il faudrait lui en avoir quelque reconnaissance. Toute réflexion faite, je me sens très attaché à nos institutions.
Ainsi parla M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des Lettres.
ANATOLE FRANCE (l)
(1) Extrait de l'Orme du Mail (Calmann Léyy. — Paris, 1897).
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