FRAUDES POUR OBTENIR LA REVISION
Le rapport emphatique et partial du conseiller Alphonse Bard avait fait jeter les hauts cris (fin octobre 1898) : une Chambre véritablement « criminelle » n'osa en prononcer l'adoption immé-
diate. Jugeant donc que l'affaire n'était point en état, elle ordonna l'enquête.
Cette enquête, prévue et préparée depuis longtemps, présentait, elle aussi, de graves difficultés. On avait bien quelques témoins, les Picquart, les Cordier, les Berlulus : tous plus ou moins suspects. Quelques manœuvres de procédure pouvaient sauver M. Picquart du Conseil de guerre : elles ne lui conféraient ni crédit personnel, ni arguments probants en faveur de Dreyfus. On avait fait beaucoup de fond sur M. Cordier, à qui Ton espérait faire dire que le bordereau Dreyfus n'était pas arrivé dans les mains du colonel Henry, mais dans les siennes propres : les premières paroles de M. Cordier aux magistrats enquêteurs avaient absolument détruit cette espérance. Pour M. Bertulus, un rapport de M. Feuilloley allait le dénoncer... Mal assurés de leurs agents autochtones, les dreyfusiens s'enquirent d'auxiliaires étrangers.
Ils allèrent à Tambassade d'Italie. M. Joseph Reinach y avait couru le premier dès le commencement du mois de septembre. D'après un dossier composé de douze pièces conservées au ministère de la Guerre, c< le 5 septembre 1898, « M. Reinach se présente à huit heures et demie « à l'ambassade d'Italie où il passe 40 minutes. « Le mardi 8 novembre^ M. Reinach arrive à sept « heures un quart du soir et sort à huit heures ; « le jeudi qui suit, il demeure un peu moins t longtemps : de sept heures à sept heures e « demie (1) ». Le 8 novembre 1898 marque les
(1) Voir dans V Action française du 1" avril 1900 ton le prédeax article de M. Quj d'Echenans.
débuts de Tenquôle. Toul le temps que se conliDua cette enquête, le dossier établit des visites clandestines à l'ambassade, faites tout d'abord par M. Joseph Reinach, un peu plus tard par M. Ludovic Trarieux. Ni Tun ni l'autre ne con testent d'ailleurs ces visites. M. Reinach, dans une lettre du 13 septembre 1899, s*en est vanté : il a dû s'y montrer prudent. Mais M. Ladovic Trarieux dut être téméraire : car le moindre rappel de ses relations avec le comte Tornielli a, difait-on, le privilège de Tirriter. Quant au diplomate transalpin, il fut complaisant. Mais ses complaisances extrêmes envers les amis de Dreyfus furent payées et surpayées par ses visiteurs. Ce commerce, sur lequel le commandant Guignet pourra donner des éclaircissements utiles, ne saurait atteindre, h aucun degré, l'honorabilité de l'ambassadeur : s'il est vrai que le comte Tornielli a bien reçu le prix de ses complaisances, son prince et son pays en ont
seuls profité
Les démarches des dreyfusiens hors du territoire judiciaire et même, à dire vrai, du territoire national pouvaient avoir, qk et là, quelque utilité de détail. Mais elles étaient excessives. Leur excès les qualifiait et les dénonçait au public. La démission de M. de Beaurepaire, l'enquête du premier président, la loi de dessaisissement qui résulta de tous ces faits déterminèrent un grand désordre dans la troupe révisionniste... Il est singulier d'avoir à noter ici la mort de M. Félix Faure. Si ce fut un simple accident, il eut les conséquences, le rôle et la fonction du plus beau des crimes, et du
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plus fructueux, et du plus opportun pour les alliés de Dreyfus. Jamais leurs affaires n'avaient été si bas. Cette disparition /(?r^ui/6 les relevait. Elle fît litière d'une influence qai eût très certainement balancé au Palais celle de Tesprit genevois et de Tor juif : les trois chambres de la Cour de Cassation eussent délibéré sous les faisceaux de Tarmée et de la nation. Avec le président Loubet, c'est Tlnternationale qui régla toutes les sollicitations du pouvoir.
La disparition fortuite de M. Faure écartait des idées, des principes et des personnages embarrassants. £lle ne [créait pas, à proprement parler, une atmosphère favorable à Dreyfus. Ce qu'avaient dit Picquart, Cordier et Bertulus était bien misérable, et personne ne réfutait les dépositions des généraux et de leurs officiers. Seul, le représentant du ministre des Affaires étrangères, M. Maurice Paléologue, avait, « d'ordre » de son ministre-, introduit un certain élément d'inquiétude en déposant que la première version du télégramme du 2 novembre 1894 (dépêche Panizzardi) était une pure invention des bureaux de la Guerre. Plus les explications des témoins militaires sur cette version (la fameuse pièce 44} apparaissaient nettes et simples, plus le mandataire de M. Delcassé les contestait avec arrogance : M. Paléologue criait. De son côté, le commandant Cuignet, délégué de la Guerre, mettait en doute le texte invoqué par le diplomate, et son doute croissait à proportion des refus qui lui étaient opposés quand il réclamait l'original discuté.
Quand cet original ou son décalque apparut
enfin, le commandant Cuignet ne se borna plus à douter : il affirma que ce document était suspect de maquillage et de faux. Mal soutenu, presque trahi par le gouvernement, le commandant Cuignet, à ce moment précis, se trouva retranché, éloigné, banni du procès, et Ton en profita pour étendre par la publicité du Figaro l'effet des audacieuses accusations de MM. Delcassé et Paléologue (i). — L'atmosphère révisionniste était créée.
Il fallait la fixer et la condenser en arrêt de justice. Dans ses réquisitions écrites M. Manau avait présenté à la Cour jusqu'à dix moyens de revision. Huit d'entre eux furent écartés absolument. Il ne fut question dans l'arrêt :
ni du prétendu faux de Henry ;
ni de la prétendue contradiction des expertises (1894 et 1897) ;
ni des dates variées qui auraient été successivement assignées au bordereau ;
ni du Je pars en manœuvrer absolument» retiré à Dreyfus, « absolument » attribué à Esterhazy par M. Manau;
ni des erreurs diverses qu'aurait commises l'agent Guénée aux dépens de Dreyfus;
ni de la scène qui aurait eu Heu entre Ber-
(1) Elles furent bien démenties à Rennes par le témoignage, du reste infiniment timide et discret, de M. De- Uroche-Vernet. Nous sayons, grâce à lui, que la pièce 44 n'est pas une invention. Il y a bien eu un premier déchiffrement de la dépêche du 2 novembre 1894 ainsi con^u : « On a arrêté le capitaine Dreyfus qui a eu fou qui n'a pas en] de relations avec l'Allemagne ». Le doute soi le tour négatif ou positif de la phrase est un admirable trait de diplomatie.
talus et Henry, pauvre étai de la misérable thèse reinachienne « Henry-Esterhazy » ;
ni d*aacun argument précis tiré de la dépêche Panizzardi ;
ni des prétendues protestations t officielles » faites à Tétranger en faveur de Dreyfus.
Non seulement la Cour fut muette sur ces huit points, mais les deux autres moyens de M. Manau furent rejetés, sous la forme qu'il leur avait donnée.
M. Manau trouvé trop dreyfusien, on n'écouta point davantage le conseiller rapporteur, M. Ballot- Beau pré, «dont le projet d'arrêt fut transformé complètement après discussion. H. Ballot-Beaupré avait déclaré, au cours de son rapport, sa « conviction » que le bordereau était de la main d'Ësterhazy; mais il s*étail gardé d'introduire dans ses conclusions un sentiment aussi tranché, ne pouvant en fournir la preuve. La Cour imita sa réserve, mais voulut fortifier cet ouvrage par ailleurs.
De ce fait, elle le gâta. C'est la destinée ordinaire des ouvrages écrits en collaboration. Les arrêts véritables sont rédigés par un président, consentis par les assesseurs : celui-ci, tissu d'incertitudes, de contradictions, de reprises, oflrit le caractère de ces textes de loique fabriquent les Parlements, hachés, coupés, défigurés en cours des débats, perdant parla leur cohérence et leur application. Notre Chambre des députés y reconnut un de ses chefs-d'œuvre habituels : elle en vota donc Taffichage à cent voix de majorité.
Que disait cet arrêt? D'abord de honteuses sottises. Il invoquait, pour l'expertise du bor-
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^ereau, la triple autorité de MM. Meyer, Giry et Molinier qui, s'élant déjà publiquement prononcés sur le sujet, auraient dû être récusés ou, du moins, par pudeur, se récuser d'eux-mêmes. €et arrêt du 3 juin défigurait, en outre, le sens général de quelques témoignages relatifs à la pièce Ce canaille de D.,.Q\iaxid les témoins avaient dit en somme que la pièce pouvait ?ie pas s^appliquer à Dreyfus, la Cour leur faisait dire qu'elle nepouvait8*appliqtwàluij en d'autres mots qu'elle était c considérée comme inapplicable à Dreyfus ». Ainsi, un arrêt solennel de la plus haute juridiction du pays portait une espèce de faux (i). Quel désordre ! Mais sans ce désordre jelé parmi les esprits les plus graves jamais l'idée de la revision du procès Dreyfus n'eût trouvé le moindre crédit.
Que disait encore l'arrêt? Qu'il y avait des doutes. — Le papier du bordereau ne seraitil le papier d'Esterhazy? L'écriture de cette pièce ne serait-elle récriture d'Esterhazy? Les aveux de Dreyfus, trouvés insuffisants pour faire obstacle à la revision, avaient-ils été faits dans les conditions et dans le sens que Ton racontait? La pièce Ge canaille de Z?..., « considérée comme inapplicable à Dreyfus », n'étail-elle à écarter complètement?
Ainsi l'arrêt ne jugeait rien. Il ne consacrait aucune légende. Sur aucun point il ne limitait les juges futurs. Ceux-ci , laissés souverains, allaient user de cette souveraineté plénière pour condamner le Traître une seconde fois.
(1) Oa verra le détail de celte discussion dans l'Action française du 15 août 1899, page 70.
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