LE MOT ET L'IDÉE
Dans son Bloc hebdomadaire, M. Clemenceau défend, même contre ses alliés, — avec ce goût de l'indépendance qui tient de l'hydrophobie, — la pure doctrine dreyfusienne. Voici la contribution qu'il fournit à Y Histoire de la décomposi^
tion du dreyfusiame m France^ œuvre impatiemment attendue par nous et annoncée par un jeune intellectuel universitaire :
— Contré Us républicains , Us monarchistes invoquent Us principes de cette République qu'ils n'ont cessé de prodamer détestabU, et Iss républicains^ empêtrés dans Vautorité monarchique, répondent imbécillement par la raison d'État, qu'ils ont toujours htmnie et qui Uur parait maintenant digne de tout respect sous ce nouveau vocable : « l'intérêt supérieur de la République », c'est-à-dire du mot sans l'idée
Ce que vaut cette idée, on le sait. Et M. Waldeck-Rousseau a bien éprouvé, comme les autres, qu'elle rend impossible tout gouvernement sérieux et appliqué. 11 suffirait que M. Clemenceau fût vingt -quatre heures au pouvoir pour qu'il renonçât lui aussi à Vidée. Et à travers sa Nt4ée il apparaît bien clairement que ce malheureux visionnaire n'a jamais été « un homme politique » malgré ses prétentions, mais tout au plus un habile manœuvrier parlementaire et un polémiste moins adroit que violent. Ce n'est pas chez M. Ranc qu'on trouvera de pareilles naïvetés I
Les « monarchistes », comme il dit, n'en devront pasélre moins sensibles au juste reproche qu'il leur fait. C'est de leur part une tactique doublement absurde que de se réclamer'de Vidée. Absurde d'abord en doctrine, car ils contreviennent ainsi à leur raison d'être et démentent leur tradition. Et le moment où éclatent à tous les yeux les désastres qu'engendrent les théories de 89 n'est pas celui où l'on trouve avantage à s'en déclarer représentant et dépositaire.
Absurde encore pratiquemeot, car, à force de se déclarer libérale^ l'opposition convaincra la majorité qu'elle ne Test pas, qu'elle ne doit pas l'être et qu'elle ne peut plus éprouver le moindre scrupule de « libéralisme » à conQsquer les libertés et à gouverner tyranniquement.
La Nuée de M. Clemenceau laisse passer deux rayons de soleil : l'un nous éclaire sur luimême et l'autre jette sur ses adversaires un jour opportun.