‹ L'Action française et la religion catholiqueChapitre 23 sur 46 · L'AMOUR DU PEUPLE · texte numérisé non relu

L'AMOUR DU PEUPLE

Dans leur jargon, i démocratiser » c'est aimer le peuple que nous sommes accusés de ne point aimer. Comme toujours, la philanthropie révolutionnaire, médiocrement satisfaite des réponses de l'objet aimé, tourne à L'aigreur haineuse contre quiconque émet la crainte que, aimant en tumulte, on n'aime trop mal...

La distinction déjà citée entre la démocratie et la <lémophilie est l'une des mieux établies à VAction française. De tout temps, par l'organe de Vaugeois ou le mien, elle a été énoncée et réitérée.

(Test par dévouement aux libertés réelles que noi.

cluons tout libéralisme, c'est par amour du peuple que nous excluons toute démocratie. ■

Gela est de 1906. l'ius anciennement, à l'apparition d'une Encyclique de Léon Mil, un ami m'écrivait : i VoytS, le pape est démophile et non démocrate • J'in^ eiivais cette phrase en épigraphe d'un article du l5 Trier E901. Le mot était déjà courant et compris parmi nous. Vaugeois avait écrit, dans une Note politique, pré-

cisément intitulée Démocrates et démophiles, le i5 juin 1900 :

il ne s'agit pas, pour les vrais amis du peuple, de conquérir le pouvoir, mais de l'adapter, une lois pour toutes, à sa l'onction qui, bien remplie, servirait le peuple.

Nous trouverions courageux et fécond de le dire à ce peuple : ce serait le respecter et l'aimer.

Qu'il distingue désormais entre les démocrates et les démophiles : telle est la première leçon que nous lui proposons.

Des formules aussi précises n'arrêtant point les bavardages, il n'y a point à espérer que ceux-ci puissent être seulement retardés par la considération de réalités, palpables pourtant. En vérité, si nous étions ou dédaigneux, ou insoucieux du bien du peuple, compterionsnous dans toutes les classes de la population de la France, des amitiés aussi robustes, vivaces et anciennes? lu Action française trouverait-elle aussi aisément l'audience du monde ouvrier, surtout dans la jeunesse qui, elle, sent si vivement les signes d'amitié ou les marques d'indifférence? Mais une déraison hostile ne sait pas lire et ne veut pas voir. Comme toujours, elle va chercher son prétexte de haine dans une page allégorique ou parabolique (donc extrêmement générale), que j'ai écrite ; mais ce n'est pas pour la comprendre, c'est pour lui imposer une signification aussi contraire que possible à l'esprit de notre œuvre et de notre pensée.

Dans le conte dont j'ai déjà parlé, le chef des Serviteurs dit à Criton :

Va, les âmes des hommes n'ont pas été tirées de la même origine. Les filles de l'argile ne s'élèveront point au rang de celles que les dieux ont conçues dans les lits de pourpre.

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Les nigauds qui liront <le Là mainte extravagance oublient que cette théorie du porphyrogénisme peut être

entendue d'au moins deux manières. Elle penl vouloir

dire que le genre humain se divise matériellement en deux races, distinctes par le sang, faites Tune pour servir et l'autre pour être servie; cette première interprétation pourrait s'adapter à mon texte, si ce texte émanait d'un disciple de Gobineau ou de Boulainvilliers, d'un théoricien du sang bleu d'aristocraties conquérantes. Par malheur, voilà près de vingt ans que je multiplie les eflbrts pour vulgariser des doctrines historiques toutes contraires : leur maître, Fustel de Coulanges, et son école établissent que l'aristocratie nationale n'est pas le fruit d'une invasion, que la noblesse française est profondément autochtone, que noire dynastie fondatrice est née de la défense <lu sol, non de sa conquête. La rêverie de Gobineau a été constamment écartée et combattue par moi, fut-elle revêtue et parée des grâces de Renan. Me prêter la seule pensée que les autorités sociales de mou pays soient, selon le mot de Jules Lemaitre, * d'une autre chair que (es autres » est donc une simple lubie que tout esprit critique aurait dû écarter. Mais, en écartant l'injustice, il ne faudrait pas seulement me faire justice, il faudrait reconnaître les utiles vérités enfermées dans mon apologue compris exactement. C'est ce dont on veut se garder.

Les voici pourtant. L'aptitude an commandement n'est jias égale chez les hommes. Il y a des diversité* qui résultent de la tradition et de L'éducation. Mais il en esl aUS8] de naturelles, tout comme la prédisposition aux lettres, aux sciences, au\ arts, aux jeux de l'adr< ou de la force physique. Entre proches parents, même de frère à frère, se remarquent à cet égard détonnants contrastes de caractère, les uns semblant nés et mis au

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monde pour agir, les autres pour subir et pour être agis, énergoumènes ou énergountes, selon le néologisme subtil d'un moraliste qui n'est pas toujours aussi sur (i).

Bien mieux : si la satisfaction profonde des chefs-nés, des hommes destinés à guider et à commander, est d'exercer ou de développer leur facultés du commandement, le plaisir de trouver des guides et de les suivre, la volupté de céder à des directions, la confiance et la joie ressentie dans l'exécution d'un commandement désiré, n'est pas inexistante non plus. Souvent voilées par la vanité et par l'amour-propre, ces réalités sont : il faut les connaître. Que les passions et les appétits bouleversent constamment tantôt cet ordre, tantôt la conscience que l'homme en a, cela provient de la com plexité et de la turbulence de notre nature : profondément, intimement ces dispositions intérieures de la personne humaine valent la peine d'être vues et comptées au nombre des assises de la vie de société.

Les hommes et les femmes d'un temps déterminé peuvent se figurer qu'il n'y a pas de bonheur sans la liberté politique ou sociale et sans l'ébranlement progressif de toutes les autorités : cela ne veut point dire que le bonheur de l'homme, en soi, ait pour caractère essentiel ce rêve de libération indéfinie, ni l'aspiration atout dominer. Je n'en veux d'autre signe que la nature de l'amour, dont tous les vœux sont absolument inconcevables sans des notions & attachement, de fidélité et de dépendance. Une saine philosophie distingue ici les choses de l'image plus ou moins changeante que l'homme s'en fait d'âge en âge. Quand on les débarrasse de toutes les nuées protestantes ou révolutionnaires, la liberté politique et l'autorité politique pour tous, conçues

(i) M. Rémy de Gourmont.

2'i<i « LACTION FRANÇAISE » ET LA MORAL!

au clair et froid soleil de l'histoire naturelle de l'homme ou de sa raison éternelle, apparaissent essentiellement des fardeaux qui ne peuvent qu'appesantir encore Le poids de la vie. Je ne dis point que ces fardeaux ne soient acceptables ni supportables. Je dis qu'il faut se garder de les identifier à l'idée de félicité ou même d'agrément autant qu'il faut éviter d'y voir un exercice d'un droit universel. Nous n'avons aucun droit général à commander les autres. Mais nous avons un droit commun a être bien commandé. Mieux nous le sommes, plus nous avons de chance de vie heureuse. Comme le dit un vers doré du grand Corneille,

On va d'un pan plus ferme à suivre qu'à conduire.

l'n grand service sera rendu à l'homme moderne quand on l'aura enfin délivré de l'obsession et du prurit, tous les deux artificiels, tous les deux suggérés, et d'ailleurs décroissants, qui lui font ambitionner de se trouver en haut plutôt qu'en bas, de marcher en avant plutôt qu'en arrière. Non, non, ce n'est pas nécessairement un bonheur d'être chef ni un malheur d'être soldat. Au moral, la différence dn caporal au capitaine ne fait différer que les responsabilités : ni la question du bonheur et de l'aisance, ni la question de la dignité personnelle, n'est affaire de rang politique ou social. sans quoi le souverain bien serait pour chacun d'être prince, il faudrait que lotis lussent mis OÙ il D'y a plue que pour un seul.

Cette insoluble contradiction dans les termes juge la vainc solution donnée au problème du bonheur privé par l'ascension démocratique ou par l'accession au degré d'agent directeur ou de Roi : il n'est pas de gouvernement, même celui de « soi » qui ne se définisse

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par une aggravation des charges de l'homme. C'est la seule façon de l'entendre et de le gérer sérieusement. La liberté faisant déjà un si grand poids, l'autorité en est un autre un peu plus lourd. Ces charges ne sont point des amusements, ni des ornements, bien qu'elles soient ornées et que l'on s'y amuse quelquefois comme ailleurs ipas beaucoup plus qu'ailleurs et souvent infiniment moins» ; quant à l'honneur qui en rejaillit, c'est fortune bien secondaire pour qui peut en connaître la haute gravité. Quand des incapables assument de pareilles fonctions, ils en sont écrasés ou bien ils en écrasent leurs tristes sujets.

C'est pourquoi dire au peuple qu'il est une assemblée de rois, et qu'il lui suffit de se gouverner, c'est le flatter peut-être, non lui fournir le moyen de se mouvoir ou de se diriger avec ordre, c'est-à-dire aisément et paisiblement, vers son bien. Ce n'est pas correspondre à ses besoins réels et, en igi3, ce n'est pas prendre garde à ses besoins conscients, besoin d'une autorité tutélaire, besoin d'un chef faiseur d'ordre, tels qu'ils commencent à s'exprimer. L' Action française se fait entendre, se fait applaudir, se fait suivre, en disant au peuple la vérité. Elle fournit en même temps la preuve d'un dévouement au bien du peuple que les démocrates affectent, mais qu'ils sont incapables d'éprouver avec clairvoyance : leur premier hommage sincère à ceux dont ils prétendent améliorer l'existence et embellir les jours serait dans un eflort, analogue à celui que nous avons fait, pour atteindre à des idées justes sur la direction commune à choisir.

Quelques-unes de ces idées semblent effrontément nouvelles, soit qu'elles remontent à une très ancienne sagesse, soit que plusieurs d'entre nous aient eu le tort de les récrire dans un français assez pur. Par dessus

le marché, voici qui prête à la calomnie : c'est une certaine rapidité, une certaine brusquerie dans les décisions, par lesquelles des hommes de pensée, devenus des hommes d'action, ont récemment fait honte aux politiques professionnels de l'inertie au fond de laquelle ces derniers croupissaient et croupissent encore. Dès lors, chacun des coups directs portés au régime s'est appelé brutalité, violence, absence de scrupules ; il eût fallu dire absence de crainte et liberté de mouvements. En jetant à bas les faux principes du jargon politique moderne, un lourd bagage fort encombrant était aussi rejeté; notre marche en était moins lente. Ceux qui ne savent point mettre un pied devant l'autre en ont été réduits à se demander si nous avions bien la morale de tout le monde, si notre mouvement n'était pas venu de 1 enfer, si notre façon de bousculer les conventions et les timidités du public conservateur ne cachait point une arrière-pensée d'outrancisme brutal ou de gloriole perverse...

Comment ne se le serait-on pas demandé? Les démocrates et les libéraux ne peuvent pas comprendre qu'il y a beaucoup plus d'amour vrai dans notre haine vivaee des ennemis du peuple que dans toutes les fades cajoleries dont ils ont saturé le mal et les mauvais. Lin compréhension inspirant le besoin de nuire, mais nos progrès matériels n'étant plus contestables, la discussion de nos principes politiques étant dangereuse, il ne restait plus qu à semer la méfiance ou la défaveur autour des personne*. Xons étions des méchant*^ au dire des hommes d'amour. Ce repêchage de perfidies marque bien les limites de leurs capacités.

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