DE L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL
CRITIQLIE DES OBJECTIONS
Août — novembre 1900.
Contre le mal de chômage, qui précède et souvent engendre le mal de misère, c'est un effort défensif bien intéressant (en attendant l'assurance) que l'assistance par le travail, pierre de touche et remède adéquat du chômage sincère. Le principe est de bon sens, ht ancien ; l'organisation, entrevue avec une singulière perspicacité par Turgot, faussée dans les ateliers publics de 1789-1791 et de 1848^ a trouvé de notre temps des formules plus exactes et plus précises. Aussi le développement a-t-il été rapide. Pour ne parler que de notre pays, il s'y est constitué, depuis 1871, et pour la plupart dans ces dernières années, de 60 à 70 institutions (^) ; la jeune Tunisie française elle-même vient de créer la sienne (*).
Il eût été étonnant que cette conception ne soulevât pas des objections, des divergences de vues. Elle touche à des idées complexes et délicates^ à des nuances d'idées ; dans le domaine de la bienfaisance, ils sont rares, ceux qui gardent fermement les notions économiques justes. D'autre part, comme il arrive de nos jours dès qu'un mouvement se produit, sans parler des systématiques ou des gens à arrière-pensées sociales ou
(1) 31 à Paris et 40 dans les départements, d'après le rapport de M. Ferdinand-Dreyfas au récent Congrès d'assistance publique et bienfàisanee privée ; 27 à Paris, 33 dans les départements, d'après celui de M. A. Trezel, ibid.
[2] Rapport de M. V. Communaux, ibid.
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antisociales, les théoriciens qui se donnent la mission de tout juger et dans la pratique même les esprits împondérés,. inquiets, dépourvus de suite, subtilisent, critiquent ce qui a réussi» cherchent des points de vue particuliers. Tout cela se fait dans tes livres, ou les articles, ou les congrès comme le Congrès international d'assistance qui vient d^ se clore ^ Paris, et dont le président, M. Casimir- Périer, avait noblement tenu à diriger la section consacrée à cet attachant sujet.
C'est pourquoi il n'est ni opportun, ni inutile de dégager^ pour les indiquer à qui voudrait entréprendre une œuvre de ce genre, non point des règles dogmatiques (la libre variété ici encore est la plus féconde), mais, d'après dix ans d'expérience personnelle et de réflexion, les vues directrices qui nous' semblent les plus exactes.
L'œuvre naîtra et relèvera de Tinitiative privée. Elle sera locale et autonome, l'État n'ayant avec elle que des relations de contrôle et d'appui, dans le plus large esprit.
Elle aura à la base une neutralité politique et confessionnelle absolue ; elle ne poursuivra que ses fins propres.
Elle s'assignera un triple objet, dont la définition aussi précise que possible nous semble celle-ci :
1® offrir aux chômeurs, ouvriers ou employés (car le chôma-, ge des employés n'est ni moins fréquent, ni moins doulou-, reux), un travail constamment organisé,, et temporaire, par lequel ils puissent, sans céder au désespoir, ni recourir à Taumône, gagner l'indispensable à la vie pour attendre leur reclassement ;
2* leur fournir ce travail en des conditions telles qu'ils aient la facilité et l'obligation de poursuivre le reclassement ;
S^'se tenir à leur disposition pour les aider moralement à
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traverser la crise par laquelle ils passent, et surtout à reconquérir le travail normal.
Ces trois services sont nécessaires et suffisants pour que l'opuvre remplisse sa fonction. Si l'on j adjoint d'autres services, ce pourra être, suivant les cas et la façon, méritoire et utile ; ce sera en dehors de cette fonction propre et normale .
Faudra-t-il, avec le travail, fournir la nourriture et l'abri ? Quelques-una prétendent que l'œuvre doit viser une rééducation morale et professionnelle, que sans un patronage accompagné de sélection elle est inefficace, que le salaire risque d'être mal dépensé, qu'on n'exercera point l'influence indispensable au relèvement, que l'action intensive est préférable à l'extensive, etc.
Nous ne contestons pas que telles ou telles institutions puissent avec fruit ajouter au travail le logement et l'alimentation : en ce point elles font autre cbose que de l'assistance par le travail, et, si elles le font bien, ce pourra être utile. Kn thèse générale, pour l'application de l'assistance par te travail, le régime de l'hospitalisation nous parait inférieur à celui du libre atelier ouvert.
II y en a trois raisons :
a] La prestation de travail est, en soi, un service tout à fait distinct de la prestation du logement et de la nourriture ; or, c'est un principe de la bienfaisance intelligente et efâcace qu'il vaut toujours mieux spécialiser les œuvres, n'y pas mêler des objets différents ;
b) Hospitaliser les sans-travail pour les occuper exige des locaux étendus et de lourdes dépenses, ce qui conduit forcément à restreindre beaucoup l'action économique profitable, et en un ordre de faits où le besoin, hélas ! non seulement afflue, mais varie suivant les temps, les lieux, les circonstances ; le système du libre atelier ouvert, au ccmtraire, a aoe
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extensibilité précieuse^ notamment dans les périodes de cbô« mage ;
c) Par-dessus tout, l'Jiospitalisation transforme le lieu transitoire de travail d'entre-temps en une sorte de refuge, en un nouveau type de dépôt de mendicité (et non point si nouveau, car dans les dépôts le travail existe), où l'initiative s'étiole, où la dignité diminue, où le sentiment de la responsabilité s'affaiblit. Quoi ! dans toutes les voies de l'assistanoe ordinaire, l'anxiété actuelle d'une solidarité réfléchie est de découvrir le point où le secours peut anémier la prévoyance, de plus en plus on avoue les influences déprimantes qu'en dépit de toutes les précautions comporte la vie d'hospice ou d'asile, et l'idéal, le dogme serait cette vie dans une sphère où le dessein est justement de maintenir le ressort moral de la volonté ?
Il se conçoit que les dévouements qui s'inspirent à la pure source des croyances religieuses espèrent trouver dans l'hospitalisation, en dehors de toute intention de prosélytisme, un moyen plus sûr de moraliser ceux à qui manque le travail • Espoir voisin d'une illusion, et que trompe souvent Thypocrisie, ou qui obtient des redressements précaires : il faut bien arriver à l'heure de la sortie, où le danger reparait. La véritable force moralisatrice de l'assistance par le travail est dans le travail même, qui assainit, qui virilise, et, d^ailleurs, le réconfort, l'aide sous toutes les formes, l'appui pour le placement n'ont nul besoin d'hospitalisation pour se prodiguer. A qui manque de travail, le rôle de l'assistance par le travail est d'en assurer : il n'est point de fournir le coucher et la becquée. Elle est plus logique avec son principe lorsqu'elle laisse à la créature humaine qui a l'énergie de surotfonter une épreave par TefTort à moindre salaire la liberté et la respon* sabilité.
Elle l'est aussi quand elle donne aux mères de famille nécessiteuses du travail à emporter qu'elles feront chez elles, auprès des enfants, dans les intervalles des soins du ménage. Qu'on le remarque, cette branche si attachante, le travail k
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omicile, qui à ses origines dans les bureaux de filature de 'urgot, est au pôle opposé de l'hospitalisation .
Dans l'alelier ouvert et libre, au seuil duquel on n'aura pas faire un Lriage faute de lits ou à catégoriser ceux qui ont aim d'après une appréciation malaisée et arbitraire des nérites, l'œuvre présentera aux chômeurs un travail toujours irét. Et certes, ce n'est pas un mince service : car, pour le endre,ilfaudr3s'assurer continuellement suffisante la matière remière, payer les frais généraux, ménager l'écoulement des roduits, sans souci du rendement d'un travail peu productif
Le gros de ce travail devra être simple^ facile, accessible , tous : car tout sans-travail, avec ou sans métier déterminé, vec ou aau» capacité technique, doit être mis eu mesure de gagner son pain. Mais cela n'empêchera nullement, quand es ressources le permettront, de créer des ateliers à spécialiés pour les ouvriers de métier et d'art, par exemple avec les outillages rudimentaires pour les métiers du bois et du er.
Le travail est principalement destiné aux valides. Mais :'est encore une vue trop étroite que d'en exclure strictement es autres. Il n'y a pas de motif pour ne pas admettre à un lemi-travail le demi-valide qui relève de maladie ou dont 'âge a appauvri la force.
. Comment sera admis lecbùmeur? En principe, pour le ;banlier à travail facile, sur bons émis par adhérents ; c'est, ndépendamment du motif flnancier que nous expliquerons en lous occupant du salaire, une participation individuelle quoidienne à l'acte de solidarité, et de ces courtes enquêtes àmilières, de ces contacts sortiront fréquemment d'autres ictiuns excellentes. Les sociétaiies pourront aussi remettre es bans au siège de la société, qui les délivrera suivant leurs
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instructions. Quant aux ateliers pour ouvriers de métier et d'art, où une certaine capacité professionnelle se présume, où la valeur du travail est supposée égale au salaire^ l'admission pourra avoir lieu sans bons, sur attestation de chômage émanant du syndicat ou du dernier patron.
Le travail devra être sérieux, par exemple soumis à des minima modérés de tâche, avec quelque latitude pour les demi- valides. La durée en sera réglée de telle façon que le chômeur ait à la fois Tobligation et le pouvoir de déployer tous ses efforts pour rentrer dans le travail normal, ce que des feuilles de recherche du travail normal permettront de contrôler.
Dans cette analyse des éléments de la question, nous avons maintenant à étudier le vrai caractère et les modalités de la rémunération du travail d'attente^ les précautions dont il conviendra d'entourer la vente des produits, les placements, l'aide morale possible, les procédés de bienfaisance éclairée qui complètent rationnellement la prestation de travail. Nous examinerons aussi les objections générales nées de l'irréflexion ou de partis-pris, et les opinions qu'a émises sur les points essentiels le récent congrès.
Encore un coup, ce que nous voudrions, ce n'est point du tout formuler des préceptes, mais plutôt déduire du bon sens et de l'observation quelques données pratiques. Dans l'existence de ceux qui vivent du travail au jour le jour, le manque de travail est une angoisse si cruelle qu'il importe de simpliQer la besogne au lieu de la compliquer, et d'affermir la conflance au lieu de la troubler par des arguties, devant ceux qui peuvent promouvoir des organismes aptes à écarter par leur jeu naturel le besoin simulé et à aider le vrai besoin sans amoindrir la dignité, sans détendre le ressort du vouloir,dans le plein respect de la liberté responsable,sous la forme du salaire bravement gagné.
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jae sera la râinunération du travail provisoire constauint tenu à la disposition des chômeurs pour leur permettre ttendre le reclassement dans le travail normal? Un salaire de taux moindre (nous allons voir pourquoi), lis un salaire.
Prenez garde, dit-on, si vous prononcez ce mot, l'œuvre nnera prise au soupçon de mercantilisme ou au reproche ivilîr les salaires; mieux vaut parler de secours, puisque bienfaisance couvre l'écart entre la valeur du produit et le ix du travail accru des frais généraux, — H n'y a qu'à jfire si on accuse de mercantilisme ce qui vit de dévoue- ;nt sous toutes les formes, et quant à avilir les salaires, nous rrons, en examinant les objections, si celle-là a un sens, confond deux choses distinctes : la provenance et la nature prix du travail. Parce qu'un industriel calculant mal ou xligue surpayerait ses ouvriers, quitte à équilibrer son an sur son patrimoine ou sûr sa commandite, ses ouvriers icberaient-ils moins un salaire ? Dès qu'il y a travail fourni irix convenu, il y a salaire.
Et de même que l'esprit d'institutions qui tendent à aiaïulir le ressort moral de la volonté doit faire préférer à la vie losplce ou d'asile le labeur accompli dans la liberté responble, de même la notion fondamentale en doit demeurer la bstitution d'un salaire virilement gagné à l'aumône rerue )s effort et déprimante. Des notions secondaires ne sauent eftkcer celle-là.
liais il est vrai que le salaire sera tenu avec soin bien au- "isous du taux normal. Pourquoi? Pour trois raisons très ires :!• pour le faire correspondre le moins inexactement . ssible à la valeur vraie d'un travail qui, pris, quitté, repris, ivent exécuté par un alTaibli, est forcément peu productif; pour pousser, pour contraindre le chôniuur à rechercher le