‹ L'action sociale par l'initiative privée, avec des documents pour servir à l'organisation d'institutions populaires et des plans d'habitations ouvrièresChapitre 88 sur 102 · L'AUTO-£LIMINATION DU SOCIALISME · texte numérisé non relu

L'AUTO-£LIMINATION DU SOCIALISME

On entend, à propos du socialisme, les uns parler de schismes dissolvants, les autres de marche ascensionnelle, d'autres de transformation ou d'évolution (<).

Laissons les divisions : tout parti en peut avoir, et toute secte, et toute école. Peut-être est-ce une impression superficielle ou un peu de crédulité que de prendre du bruit pour du gain. Le mot d'évolution ou de transformation ne nous semble pas répondre de manière précise à la réalité ; il se passe simplement ce que les économistes, et avant eux le bon sens, avaient prévu : le socialisme se réfute et s'élimine.

Il y a là une sorte de frappante « auto-annihilation », qu'il semble piquant et opportun d'analyser.

Les premiers signes en ont îipparu dan^ les contradictions que le socialisme s'estdonnées, et qui sont sans nombre. Notons-en quelques unes, à litre de spécimens.

Il fait du travail, ou plutôt du seul travail manuel, !e fonde^ ment exclusif de tout droit ; il met hors la loi ceux qui tirent plus ou moins leurs ressources de vie du produit de l'épargne,— et en même temps il pousse par toules les solutions qu'il suggère & engourdir la masse humaine dans une diminution progressive de travail, à faire par exemple de cette France éprise de liberté laborieuse un peuple de fonctionnai-

(l) Par exemple de très compétents et pénétrants observateurs comme M, J. Bourdeau dans son itnolution ilii aorinlisme ou M. Eug. d'Eiohthal {Reoue politique vC ii'irlemenlaire 10 déCBmhra 1900).

'e de demi-oisifs ('), et de rentiers, c'est-à-dire

la guerre aa sentiment religieux, là le respect religieux (*).

it à la coopération (*), — alors qu'il a toujours

ce dont est faite et vit la coopération, l'épargne its apports, l'union cordiale des divers éléments ctation libre, la conquête patiente de la prolelle, — alors qu'avec Lassalle il flélrissait, il

néant les groupements de Schulze-Delitzsch, développement si prodigieux, et n'admettait orme de coopération que celle à capital d'État, ît demeurée stérile.

(sion de mépriser la philanthropie et de pros- 1 comme un vol aux dépens du surtravaîl, — et, ye de la coopération de production dans la ère, il fait appel au capital, à la philanthropie, X loteries, aux dons...

le suivre ainsi partout ; partout, on retrouverait apparente ou interne.

montré ailleurs (t. II de l' Action sociale par l'in le Bocialisme ae résout ea fonctionaarisnie. leurs, réduction de U journée i huit heures non de tiavail, , et peoBions à trente ou quarante ans d'âge (oongtès de Dana la plupart des industries, las syndicats socialistes ipressioadu trarall aux pièces et exercent une BurTeillance rmUiei les ouvriers i restreindre la productioa indlTiduelle

I II serait mortel du conipriiiier les aspirations religieuses ;e liumaine ; nous TOuions au contraire que tous les homiiever k une conception religieuse de la vie par la science, iiberti!. ■ ~ U. Piaissiéres : i Co à quoi i! faudra aboutir, ;aslon mSme du sentiment relig:ieux... où et sons quelque irodulse. >

raion, cncouriitrée eu France par une Triction importante core en H^lgique de s'accentuer (mars ISOi; au congrès beige des sociétés coopératives socialistes, qui a voté Ift iraain central et conseillé la participation au congrès de ative internationale à Mancbester. ulors que l'Alliance es, wh basps. ses dirigeants, essentiellement antisooiiiliste.

SON ÀUTO-BLIMINATION 681

Les démentis par les faits sont venus ensuite, si essentiels; si énormes^ si multipliés, si accablants, qu'il a dû renoncer à les contester.

Les grands aveux de Bernstein n'ont été que des enregistrements d'évidences acquises pour tout le monde (*). Si ce n'avait été lui, un autre les eût faits : il n'y avait plus moyen de s'y soustraire.

Le socialisme affirmait que les possédants deviennent toujours plus riches et moins nombreux, les non-possédants toujours plus nombreux et plus pauvres. — Il a fallu reconnaître, les statistiques étant là irrécusables, qu'au contraire le nombre des possédants augmente sans cesse et celui des non possédants diminue (^)y et que la concentration industrielle, loin de correspondre à une concentration de la richesse, en facilite le fractionnement.

Le socialisme affirmait que les petites entreprises tendent à disparaître. — Il a fallu reconnaître que la petite industrie, par la loi de conservation, par les progrès techniques, par la coopération, par d'autres causes encore, persiste et s'étend (3).

(1) La masse socialiste parait bien y souscrire, puisqua Bernstein vient d'être élu au Reichstag' par Breslau (mars 1902).

(2; « Il est faux que, dans Tensemble, la condition économique mate- « rielle des prolétaires aille en empirant » f Jaurès, Études socialistea, Paris» Ollendorf, 1902J. Âdler constate l'accroissement énorme du bien-être. En Allemagne, les constatations de l'impôt sur le revenu depuis dix ans permettent de conclure que la répartition des revenus ne sMst pas modifiée dans le sens de la concentration des fortunes. En Franee, il y a près de 11 millions de livrets de caisses d'éparg-ne, les actions et les obligations de chemins de fer sont en mains de 2 millions de personnes ; les actionnaires de la Banque de France ont passé de 16062 en 1870 à 2885S en 1895, ceux du Crédit foncier de 22247 en 1888 à 40339 en 1895. Cette tendance de dissémination, exactement contraire à celle que prédisaient les docteurs socialistes, se retrouve en tous pays.

f 3) Hier encore, en Belgique, on accusait, sur 320.000 entreprises, plus de 300.000 relevant de la petite industîie.

Le socialisme aflirmait qu'un prolétariat ruta) se crée, et se joint à l'industriel pour détruire la propriété iudividuelle . — lia fallu reconnaître que le prolétariat rural décroît, et que la propriété paysanne s'accroit (•).

Le socialisme af&rmait que les crises se multiplient, se rapprochent, préparant celle ou s'anéantira l'oi'ganisation sociale actuelle. — Il a fallu reconnaître que les crises se raréfient, et que la solution catastrophique ne s'entrevoit plus à l'horizon (*).

Et sur combien d'autres points chaque jour apporte la preuve que, par les assertions ou les pronostics, le socialisme s'est trompé du tout au tout (s) !

Mais ce que la réalité lui a répondu, n'était-ce pas justement ce qu'avaient démontré ou prévu les économistes ()) ? Ce sont eux, attestera l'histoire économique, qui ont peu à peu imposé au socialisme ses aveux (").

(i} ' L'adU^ioD despayaana propriétùres d, a dit M. Jaurès, ■ est d'autant < plus nécessaire que. par rapport à. leur nombre, le nombre des prolétaire» ( ruraux va diminuant > .

(S) Il prophétisait la catastrophe pour la flo du XIX* siècle (U. Hyadmau pour la socialisme anglais, S août 1B87), et Uan lui-même l'avait située au moment où s'ouvrirait le XX' : le XIX* siècle a fait place au XX*, l'échéanoe ne piratt pas plus voisine, i 11 devient puéril d'attendre >, a éorit eu propres termes M. Jaurès (Études aocialiatta}, ■ qu'un cataclysme économique 1 provoque reflbndrement de la bourgreoisiu >.

(3) Par exemple, il raisonnait sur une baisse continue des salaires : il est établi, pour les travailleurs ruraux comme pour les uibaios. que c'est la hausse qui a été constante. — 11 déduisait des conséquences de la plusvalue spontanée des capitaux : elln n'existe pas (y. P. Leroy- Beaulien l'a frouvé par les statistiques de l'enregistrement, Èconomitte français, 1 7 août m).

(t) Notamment pour la paupérisation des masses, la loi d'airain, la conception matérialiste de l'histoire, la disparition des petites entreprises (U. P. Leroj-Bcaulieu a même indiqué certaines des causes du phénomène invwM, l'accroisse ment numérique des commerçants et industriels. Économi$le franiait. SB septembre 1901).

(S) V. les controverses de Bemstein et de Kautsky, surtout l'ouvrage d* Bemsteln traduit en français sous le titre Socialiame théorique et SoetcU itémocratie pratique (Paris, Stock, 1900), les f'.tude» Bociiûittes rie M, Jaunis. Un de nos universitaires imitateurs de M. Jaurès, M. Landry, a eonfrsn' aussi quelques-unes des erreurs du système, par exemple sur la procbaioe disparition de la petite propriété foncière, etc.

A travers ces aveux, îl est brusquement apparu à quiconque n'avait pas d'aveuglement voulu comme un amas d'hypothèses gratuites et ruinées. Que reste-t-il du marxisme? a gémi Kautsky ; îl n'avait pas tort. Et qu'importe après cela que Bernstein ou M. Jaurès prétende demeurer socialiste (*) ?

Le voyant miné, les chefs intelligents du socialisme en délaissent silencieusement la substance tout en retenant le nom.

En économique, sous prétexte de « l'adapter à la structure sociale existante », ils le ramènent à la poursuite de réformes et de progrès partiels successifs. En politique, ils visent aie démontrer capable d'administrer et de gouverner dans les cadres de la légalité établie.

La formule est très nette dans le discours de M. Millerand, à Firmîny, le 13 janvier 1902 :

Nous sommes des Français de 1902, et ce n'est pas une notion négligeable que la connaissance du point précis de l'espace et du temps où nous sommes situés. Elle détermine les conditions exactes de notre •activité.

Un parti qui veut transformer le monde se doit d'abord de modifier le milieu où il se meut. Et comment l'essayerai t-il s'il ne commençait par prendre conscience des besoins et des intérêts de ce milieu ?

En vain, il voudrait se payer de mots, lui et les autres. Il court à la banqueroute s'il entend s'acquitter avec des phrases creuses : il n'échappera pas aux réalités qui le pressent.

' Si notre idéal ne doit jamais être absent de notre pensée, il faut pourtant et d'abord garantir la sécurité de la maison qui abrite, avec l'idéal du lendemain, la réalité du jour.

(i) Bernstein au cong-rès de Lubeck (1901), M. Jaurès au congrès de Tours (1992), après avoir soutenu leurs idées, déclarent s'incliner devant les décisions de la majorité. Singulière posture pour des hommes de pensée l Comme si la vérité telle qu'on la conçoit pouvait dépendre du vote d une majorité, et de quelle nature encore ! Quelle condamnation du milieu où Hh sont enlisés, et comme il éclate que ca n'est point une école économique, mais un parti de politiciens avtic ^toutes l^urs pauvretés et leurs servitudes !

... Savoir ailier k recherche cofutanie du mieux, la prtoccupalJon incassante de l'idéal, au souci indUpemable des réalités contingentes : tel est le problème (i).

Nous voudrions qu'on ne mit poiot en doute la sincérité de ce langage, et qu'on allât au fond de la thèse : elle couvre le renoncement du socialisme à lui-même.

On donne souvent (et ce n'est pas plus habile qu'exact, à notre sens) le nom de socialisme à ce qui n'en est pas. Des privilèges aux syndicats ouvriers, la journée maximale, les augmentations de salaires, la représentation des intérêts ouvriers, un lien entre les ouvriers de divers pays industriels, l'impôt progressif, les assurances obligatoires, tout cela n'est pas le socialisme . Encore moins quand on préconise « le devoir pour l'État d'être un patron modèle » et de < doimer l'exemple à l'industrie privée», ou !'« égalité et non l'identité des droits » (*).

m Dana un volume intitulé l'Œuvre de MiUerand, où U. Lavy vient d« condenser les principaux actea du ministre avec qui il eollaïorait, noua ratrouvoDB les mâmas vues : t La dëinoCNtie laborieuae est justement t éprise d'idâal ; mais sa lutte quotidieiine avec ,les difflcultés de la vie lui ' apprend que c'est lentement, par de lon^ et persévérants eSbrts, que se ■ peut modifierrorganisatlon des sociétés,aiQsique s'améliore la oonstltu- < tlDn,reiiBtencederindividu>. — Lesëconomistes ne disent pas autre choee-

(t) U. MiUerand aux agents des postes, à Bordeaux, le il février 19*1 :

< Il est des améliorationa morales qui peuvent être réalisées immédiatement, comme le repos hebdomadaire. Dans ce but, cliaque direction doit examiner l'or^nlsation de cette réforme, car l'État doit avant tout être un patron modèle et donner l'exemple à l'industrie privée.

« Une autre amélioration d'ordre moral est la réforme du conseil de diacipline pour donner à tous les fonctionnaires le maximum de Justice.

< Mais de cesréformea morales.il n'en est pas de plusfrappante que l'exil tence même de vos associations : syndicat des ouvriers, u«X!i«tion des agents et sous-agente, car il ne faut pas compter sur des miracles, mais sur l'uniOD di>B associatlans, lear sagesse, leur persévérance.

( Ce que nous faisons, c'est d'essayer de réaliser la sublime formule dont la grandeur ne doit pas nous cacher le sens profond : liberté, égalité, fra-

< LiberCél C'est en exerçant tous leurs devoirs, en même temps que toua leurs droits, que lee fonctionnaires sont de bons citoyens .

t Égalité et non ldentité,c'est'à-diror]uecoux i;ue la nature a bien doués puissent arriver aux plua liantes Rituatlons. Notre société doit ee donner pour mission de faire diapaisltre non les inégalités contre lesquelles dodb ne

De méme^ la municipal isation de tels ou tels services est une extension à faux du bureaucratisme, un monopole accaparé par le pouvoir qui devrait contrôler les monopoles, une entreprise aux frais des contribuables ; mais ce n'est pas du socialisme.

Le système, petit à petit, se replie et rentre dans la doctrine générale d'une amélioration graduelle de la condition du grand nombre, c'est-à-dire dans la doctrine des économistes.

Et it en va de même partout. En Allemagne, c'est Bernstein, après VoUmar : en Angleterre, Hyndman ; en Italie, Turali ; en Autriche-Hongrie, Adler ; en Belgique, Vandervelde et parfois même Anseele (*).

Qh ! il est vrai que les détails de cette amélioration graduelle, le socialisme les entend mal. En copiant, il gâte. Il

pouvons rien, mais les iniquités et les injustices trop nombreuses que la nature a créées.

c Fraternité l II n'est pas de mot plus profond, car rien ne dure qui ne soit dicté par le cœur et la bonté, qui doivent avant tout inspirer toutes les œuvres humaines. »

(1) Par exemple, dans sa curieuse correspondance avec M. Ernest Solvay {Lettres sur le productivisme et le coUectivisme, Bruxelles, Lamertln,1900), Anseele, dont on sait d'ailleurs les succès capitalistes dans Tordre de la coopération, y déclare < être pour toute œuvre pacifique, pour tout essai de « conciliation » ; il parle de < répandre l'éducation technique, de développer a la productivité de chacun, d'intéresser les travailleurs à la proditetion », toutes choses qui n'ont rien de socialiste ; il est persuadé que c si on réuc nissait des hommes de bonne volonté de toutes les classes et de tous les c partis, on serait étonné de se trouver d'accord sur plus de questions qu'on c ne le croyait possible », impression souvent traduite par dea économistes, mais contradictoire au système de la lutte de classes. — Quant à M. Vandervelde, les trois quarts de son socialisme sont du réformisme ; la socialisation des moyens de production (avec indemnité) n'est plus guère là que pour la forme, pour l'efTet des bruyantes affirmations de tribune (Chambre des Représentants 14 février et 13 mars 1902; ; il cite comme des « applica- < tiens partielles » du collectivisme (ihid. 21 février 1902) toutes sortes de mesures qui n'en sont pas ; il admet un état social c où la propriété et le c travail individuels coexisteraient avec le collectivisme » (Le collectivisme et l'évolution indiistrielle p. 66)^ ce qui est absurde.

(iSG LB KiJCULI^ME

mêle à tout l'action commode et fausse des budgets publics. Mais faire de mauvaise politique ou de mauvaise économique, ce Q'est pas forcément faire du socialisme.

Qu'on lise les conclusions du tout récent congrès de Tours, où le mot d'ordre de < légalité » s'est substitué à celui de « révolution » qualifié d'hypocrisie. Il y a de tout, même quelques idées saines: représentation proportionnelle, électoraldes femmes, référendum, liberté des cultes (à condition d'en supprimer les organes), recherche de la paternité, interdiction du travail de nuit pour les femmes et les enfants, repos hebdomadaire, logements à bon marché, paix, antialcoolisme, que saîs-je ? Rien de tout cela, absolument rien, ne nous vient du socialisme (i). Et il y a aussi les absurdités ; assurance universelle par l'impôt, juges élus, salaire minimum, mainmise sur les biens de mainmorte, destruction de la liberté d'enseicernent, impunité de l'anarchïsme, reprise par l'Étal des chemins de fer, des mines, de la Banque de France, des radineries, de la meunerie, crédit agricole d'État, milices. Mais, même dans ces vieilleries usées jusqu'à la corde, sauf peutêtre la nationalisation de quelques industries (encore est-elle un article de programmes non socialistes), oti ont passé les dogmes du marxisme ?

Ainsi notre conclusion, ou, plus modestement, notre impression personnelle, serait que le socialisme, son erreur et son insolvabilité ayant apparu avant loutt> expérimentation,

(1 1 U. Jaurès lui-même, qui s'entSte pour ne pae se dédite (l'inraillibilîtd eat un des caractères de oe temps) à entrevoir au loin, trèa lom, un ordre de ohoseB dans lequel la {collectivité réglerait seule production et disbnbution tout en agissant par des groupes décentralisés de travailleurB [nouvelle antinomie), donni^t na^âre, à Genève, ces concLuaions à des conférences exposant le socialisme : réglementation de la journée de travail, assurances 'contre les risques de ta vie des travailleurs, munioipalisation de certains Bervices, arbitrage international et pux. Mais encore uu coup, tout cela n'a rien de socialiste.

SON AUTO*KLIMINATION 687

se rend inutile en se dénaturant. Il devient, a-t-on dit, un opportunîsnae : soit, mais un opportunisme fumeux, confus, où tout se môle et se brouille, en général appliqué aux utopies, et qui, pour le reste, n'a rien en propre.

Vidé de sa substance, il vit d'emprunts. Toutes les solutions qu'il propose, il les prend à d'autres. Les mauvaises, il les empire. Les bonnes, il les altère, et dès lors qu'a besoin de lui l'école du progrès pratique pour les réaliser dans leur forme exacte?

17 juin 1902

C'est un phénomène curieux, prévu certes et prédit par ceux que le 6/t£)f socialiste n'intimidait pas, mais qui semble devancer le terme présumable, que l'ébranlement et. la décroissance de la doctrine et des partis socialistes. Le fait n'est pas particulier à tel ou tel pays ; il se produit un peu partout, au milieu ou à l'occasion de circonstances diverses, sous des formes et des aspects qui varient, mais sensible pour quiconque observe avec quelque attention .

On en connaît les symptômes en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Belgique où les élections législatives du 25 mai n'ont pas accusé plus que les nôtres l'avancement annoncé par le socialisme. D'autres indices apparaissent chez des peuples du Nord que l'épidémie socialiste avait atteints.

C'est ainsi qu'aux Pays-Bas l'action du parti de Domela Nieuwenhuis va s'éteîgnant de plus en plus, sous l'empire de causes complexes, parmi lesquelles des Hollandais éclairés et avisés nous en signalaient naguère une bien spéciale, le réveil d'une fidélité passionnée pour la maison d'Orange dans une sorte de chevaleresque mélange de protection et d'attachement pour l'enfant, puis la jeune fille devenue la reine Wilhelmine. Le sentiment joue dans la vie des*

nations un rôle plus important que ne le supposent ceux qui ne croient qu'aux intérêts ou qu'aux idées pures.

Dans une autre contrée septentrionale, où nous avions étudié sur place en î899 et constaté ici même la marche ascensionnelle du socialisme et son adresse à expioiler les grèves, un correspondant informé et aagace nous transmet ces renseignements :

Nous avons récemment subi, en Danemark, une grève gânérale des ouvriers île ports, des marins, des cbaufTeurs de chaudières, etc., pour forcer les patrons, et surtout les fréteurs, à n'engager que les membres des associations socialistes. 1311e a fini par la défaite complète des grévistes.

Les marins, chaulTeur«, etc., ont été remplacés, et tout retard dans l'expédition des vapeurs a été évité. Quant aux ouvriers de ports, aui cochers, etc., les coopératives de production, les laiteries coopératives, les associations coopératives pour l'exportation des œufs, les abattoirs coopératifs, ont prêté aux négociants exportateurs un concours résolu pour faire face aux grévistes. On a organisé parmi les coopérateurs des groupements qui s'apprdtaient & paraître, au premier signal, avec leurs chevaux et leurs voitures, pour assurer la prompte expédition des marchandises. Lu port d'Esbjerg, le plus important pour l'exportation de produits agricoles en Jutland, une troupe de paysans coopérateurs s'est même installée pendant quinze jours près du port, sans prendre part aux travaux, mais survdllant la régularité des départs et prête i intervenir; leur seule présence a prévenu tout cliAmage à Bsbje^, las socialiste* sentant l'écbac certain par avance.

C'est li une dure leçon et un frappant avertissement qu'ont donnés aux partisans socialistes les coopérateurs danois par leur initiative courageuse. La presse socialiste s'en plaint avec rage. L'événement porte le coup le plus grave à l'alliance qu'on maintenait artt6cielleroent entre les agriculteurs (paj'Sanst et les ouvriers isocialiste*) danois.

Ce qui vient de se passer ainsi en Danemark n« mérite pas d'être noté seulement comme signe de recul du socialisme : on y voit éclater une antinomie naturelle que nous avois

plus d'une fois, quant à nous, signalée entre le socialisme et la coopération.

Il y a des esprits prévenus contre tout nouvel arrangement économique, ou superficiels, qui se représentent la coopéralion comme un acheminement vers le socialisme. D'autre part, en certains pays, notamment en Belgique, les socialistes tentent d'accaparer la coopération, en la faisant dévier de ses fins propres, pour la dénaturer en expédient financier susceptible de fournir un fonds de guerre à leur agitation politique.

La vérité est que les formes diverses de la coopération, crédit, consommation, habitation, production, bien loin de nier ou d'affaiblir la propriété individuelle, non seulement la reconnaissent légitime, mais en poursuivent la patiente conquête, la servent et l'étendent. Toutes ont pour but de constituer un capital nouveau au>: mains des travailleurs sans détruire ou réduire le capital existant, fruit et prix du travail antérieur. Toutes visent à mettre plus d'équité ou d'exactitude distributive dans la vie économique, non par des procédés de crise, de divorce et de lutte entre classes, de subversion, mais par des perfectionnements pacifiques et graduels, par l'initiative privée et le dédaigneux rejet des contraintes de l'État, par Teffort personnel, par la discipline sous des chefs choisis, par la prévoyance volontaire et l'épargne, par l'union étroite des éléments sociaux. La coopération n'est pas simplement séparée du socialisme, comme on l'a dit quelquefois, par cet abinie qu'elle est œuvre de liberté et que le socialisme est par définition un régime de coaction légale imposé à tous ; elle est, en outre profondément contraire à tout ce que les socialismes préconisent, elle vit de tout ce que les socialismes repoussent et combattent (').

(ï) Daas les deux pays dont nous venons de parler, rafTaiblissement du socialisme eoïncide avec un développement de la coopération : en Hollande, par exemple, 183 coopératives de consommation en 1900 contre 96 en 1897^ 791 de production en 1900 contre 499 en 1897. La remarque n'est point négligeable. De même en Belgique, on Italie, en Allemagne, en Suisse.

Comment ces incompatibilités substantielles ne se révéleient-elies pas. à l'occasion, par des incidents comme le jurt d'hier entre coopérateurs et socialistes danois? C'est trtout le sens de tels épisodes qu'il est intéressant, au issage, de retenir.

Nous avons essayé plus haut d'analyser comment, en une l'te d' « auto-annihilation » le socialisme se refuie et Himine. Par quelles autres raisons expliquer que de tous tés il vacille, s'arrête en un essor qui avait été rapide, qui prophétisait foudroyant, et que sur plus d'un point il cline ?

Ces raisons sont multiples. Nous en entrevoyons quelquesles qui ne sont guère douleuses :

1' La résistance du sens universel, indéracinable, de la opriété individuelle ;

2- L'impassible obstination qu'oppose la nature des choses 1 qu'on veuille la bouleverser, et la désillusion qu'au bout un certain laps de temps éprouvent les foules auxquelles 'ail été promise une palingénésie prochaine ; elles sentent l'il y avait duperie ou chimère, leur bon sens instinctif prend le dessus ;

3* La division qui s'est manifestée partout entre socialistes volulionnaires préchant une solution catastrophique et les cialistes politiques rêvant, pour échapper au néant qui tes reint, la conquête des pouvoirs publics générauiL ou locaux ir les voies légales ;

4' La série accablante de démentis apportés par les faits IX affirmations fondamentales du socialisme, démentis que ï.aveux de Bernstein ont simplement enregistrés, que les

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économistes avaient prédits ua à un ('}> - ^j^ qui les justifient seulement plus vite qu'ils ne l'avaient cru ; ' 5- Les expériences partielles qui ont motitré les socialistes politiques, tantôt au gouvernement cenlrftl amenés à se satisfaire ou métnë à se vanter de changements de détail plus ou moins exactement combinés, mais en tout cas étrangers' au socialisme (^), tantôt dans les administrations locales désorganisantles finances publiques avec des répercussions cruelles aux contribuables, sans réaliser d'ailleurs aucune partie du programme socialiste (') ;

G' En regard de ces démonstrations d'impuissance, les réformes, les rectiScations, les améliorations ingénieuses que, dans tous les pays civilisés, presque simultanément, une législation étudiée par des techniciens compétents introduite l'avantage de la condition économique du grand nombre; progrès 011 l'on ne retrouve jamais lien d'imputable (si on y regarde avec soin) à une action propulsive du socialisme, dus ilniit entiers à la science, au sentiment plus répandu du.<devoir social, au mouvement naturel de révolution civilisatrice, et qu'au contraire' les socialismes gênent, compromettenti relardent tantôt en provoquant des réactions intermittentes, tantôt en décourageant les bons vouloirs par leur propagande de

. (1) SpéoialemeDt, les. économistes français, filudiantles écoles âoonomiques de notre temps, M . A . Béchaux marque Justemeot dans un premier volume, l'École économique fratiçaite (Paris.QuilItumlii et &ouBBeau,lil01;, la plaoe originale de cette école, scientifiqne par ses procédés rt^ureui d'observation, humanitaire par ses t^ndanees, libérale par la politique sociale qu'elle conseille : i c'est leur méthode qui a- permis aux écolio- • mistes français de s'aflïâncbir dea affiramUoni témérairaa et.dw gendre 1 lisatlons sans preuve. •

'!> Des psychologues qui se piquent de finesse prêtent h M. Waldeck' Rousseau oette secrète conception qu'au point d'eipanilon où en tftalt l'utopie socialiste, le plus eiHcoce moyen d'éclairer les socialistes sincéras sur rininité de leurs vues est de leur faciliter le contact avec les gestions publiques. En debors des risques, l'interprétation semble bien subtile.

(3) Un exemple plus topique que ceux d'autres villes, i cause de la valeur intellectuelle du chef, est celui de la municipalité de Marseille, qui après dix ans de gestion, se dissout dans un ineitrlcable gâchis (ISOi], ajant accumulé impôts et emprunts, laissant un déficit énorme, sans avoir rien fait de proprement socialiste.

haines, tantôt en gâtant les conceptions saines par un mélange d'idées troubles;

7- La répulsion qu'a peu à peu suggérée partout aux esprits Iiabîtués à la liberté de notre temps Ta-perception de plus en plus nette des cdtés tyranniques du socialisme ; beaucoup, qu'avait fascinés le vague du mot, ont de jour en jour eatrevu plus clairement, à toutes les avenues et à toutes les perspectives du socialisme, une réglementation automatique de la vie, l'arbitraire sans limites de l'État, un réseau d'insupportables servitudes.

Et peut-être, cette dernière cause, d'ordre tout moral, d'impression et de sentiment, sera-t-elle une des plus actives parmi celles qui contribuent à la décadence du socialisme.

Rien ne nous afTermit davantage, quant à nous^ dans ta conviction que cette décadence irA s'accentuant. Dans la politique, même dans la science, on a fait k la Un du siècle disparu naguère de grands efforts pour créer un courant favorable aux idées d'extension des fonctions de l'État ; en réalité, l'observation courante et de chaque heure prouve que toutes les tendances modernes vont à l'inverse. A fortiori sont-elles contraires à la suppression de l'autonomie personnelle ou familiale, au despotisme d'une bureaucratie généralisée. Elles vont à l'expansion libre des énergies individuelles ou associées. Il est infaillible que ceci tuera cela.

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