CHAPITRE V
Critique de l’Actionnariat Ouvrier
Le procédé qui consiste à attribuer gratuitement des actions au personnel d’une société commerciale est le seul qui réalise véritablement l’actionnariat ouvrier! car c’est le seul qui soit fondé sur l’idée que le travail est un apport au même titre que les capitaux et confère à ceux qui le fournissent des droits identiques à ceux des capitalistes. Les deux autres modes tendant à associer les travailleurs aux capitalistes, soit par achat d'actions, soit par conversion en actions de parts de bénéfices, ne peuvent être désignés du nom d’actionnariat ouvrier qu’'improprement et par abus de mot ; sans méconnaître leurs avantages intrinsèques très réels, il convient, lorsque l’on n’a en vue que l’actionnariat ouvrier, de ne voir en eux que des procédés qui ont préparé la formation de la notion d’action de travail. Aussi n’aurons-nous plus à lavenir à nous en occuper que dans la mesure où ils se présenteront sous le même aspect que le dernier. Au surplus, les nombreuses critiques adressées à lactionnariat ouvrier sont toutes dirigées contre le mode de l'attribution gratuite des actions de travail, et, si certaines d’entre elles peuvent s’appliquer aussi aux deux autres modes, ce n’est que par analogie. Ces critiques sont de plusieurs sortes : les unes sont d'ordre économique et social, le point de vue économique et le point de vue social étant inséparables en une pareille matière ; les autres sont d'ordre juridique ; parmi celles de la première catégorie, il en est qui sont formulées par le monde patronal et par les économistes libéraux, tandis que d’autres émanent de la classe ouvrière et des milieux socialistes, et naturellement les griefs exprimés par ces deux groupes rivaux sont totalement différents sinon opposés. Nous nous
trouvons donc en présence de trois sortes d’objections: celles des industriels et des économistes individualistes, celles des salariés et des socialistes, celles des juristes.
SECTION PREMIÈRE. — OBJECTIONS ECONOMIQUES ET SOCIA- LES DES INDUSTRIELS ET DES ECONOMISTES LIBÉRAUX.
L’actionnariat ouvrier a été conçu à la fois dans un but de justice et dans un but de pacification sociale ; l’organisation sociale étant un des facteurs déterminants de la productivité économique des entreprises, son amélioration ne peut qu’assurer une plus grande prospérité des industries. L'intérêt social et économique du système est donc incontestable, et il semblerait que toutes les classes de la nation et les théoriciens de toutes les écoles dussent se trouver d’accord pour l’accueillir avec la plus grande bienveillance. Or il n’en est rien : malgré les conséquences sociales qui doivent résulter de son application, ce procédé a rencontré l'opposition des capitalistes et des socialistes, les capitalistes le jugeant trop socialiste et les socialistes le jugeant trop capitaliste. M. Antonelli, dans son ouvrage sur Les actions de travail, a constaté et exposé les nombreuses critiques adressées à un projet d'organisation des sociétés commerciales qu’il avait élaboré en collaboration avec M. Parsons (1) et qui était conçu de manière à éviter les inconvénients des autres projets d’actionnariat ouvrier ; du reste ces deux auteurs, en publiant leur plan d'organisation des entreprises, s’attendaient à rencontrer un grand nombre d’objections ; ils les prévoyaient déjà et pourtant ils restaient attachés à leur idée en raison de l'intérêt qu’ils découvraient en elle.
Le côté social de la question a été considéré presque exclusivement par le camp socialiste. Les capitalistes ont aperçu surtout les conséquences économiques du système. Cette attitude des deux parties en présence peut être constatée à propos de toute question relative aux rapports du travail et du capital. C’est un fait d'expérience que les capitalistes considèrent comme tout à fait secondaire l'aspect social des problèmes : en présence d’un projet de réforme, leur seule préoc-
(1) L. Parsons et E. Antonelli, Entre le capital et le travail, dans La Revue, 15 mai 1909, p. 212-224, ;
cupation est de rechercher les répercussions que l'innovation proposée peut exercer sur l’avenir de chaque industrie, en tenant compte des conditions du milieu Cconomique ; quant aux avantages sociaux des procédés économiques employés, ils ne comptent pas pour l’industriel, « et si ces avantages sociaux lui apparaissent, ils seront encore envisagés d’une façon particulière, comme subordonnés à des avantages économiques ; s’il admet, par exemple, qu’il y ait une utilité quelconque à encourager certains procédés qui associeront les intérêts des ouvriers et des patrons, ce n'est pas parce que cette intimité est souhaitable en elle-même, socialement, c’est parce qu’elle contribuera à diminuer le nombre des grèves et à augmenter le rendement du travail ; ainsi, entre deux procédés comme l’assurance contre la grève et la participation ouvrière, un capitaliste ne fera intervenir qu’un élément de comparaison : quel est le procédé économiquement préférable ? quel est celui qui me coûtera le moins ? mais que l’un contribue à développer les haines de classe tandis que l’autre pourra les atténuer, que l’un facilite le développement moral de la classe ouvrière tandis que l’autre aura pour résultat de maintenir cette classe dans un état d’infériorité pius accentuée, peu importe ! (1) »
En fait, on ne peut guère envisager le côté social d’un problème sans envisager en même temps l’aspect écononiique du même problème : — d’abord, il faut avant tout éviter la ruine de toute entreprise, car du même coup l'aspect social de son organisation sociale disparaîtrait; or c’est là une question d’ordre économique ; — en outre, tout phénomène social est soumis à des conditions économiques, et inversement tout phénomène économique est soumis à des conditions sociales ; ces influences réciproques obligent le sociologue et l’économiste à collaborer au lieu de s’ignorer ; il est donc impossible de se désintéresser de l’un ou de l’autre des aspects d’un phénomène de ce genre. Aussi les capitalistes et les individualistes ont-ils formulé certaines objections d'ordre social, mais toujours avec des préoccupations d'ordre économique.
Une première objection concerne le fondement même de toute association des salariés aux bénéfices ; on conteste la légitimité de l’admission des travailleurs au partage des bénéfices de l’entreprise, quel que soit le node employé ; à cet égard, la participation aux béné-
(1) E. Antonelli, Les actions de travail, p. 84.
fices est mise sur le même pied que l'actionnariat ouvrier, La critique du principe de lPactionnariat ouvrier se trouve abondamment développée dans tous les traités et dans toutes les revues des économistes de l’école libérale. Elle repose sur l'affirmation que le travailleur ne crée pas les bénéfices : ceux-ci sont l’œuvre de Ja direction, il n’y a qu’un rapport fort lointain entre Île labeur de l'’ouvrier et la prospérité de l'entreprise ; M. Paul Leroy-Beaulieu, songeant au rôle négatif joué par les salariés dans la réalisation des bénéfices de leur patron, établissait dans L’économiste français une comparaison qui devait démontrer lillégitimité de toute participation de ee genre : « J'aurais beau m'’ingénier,. il m'est complètement impossible d’intéresser à mes bénéfices ma cuisinière ou mon valet de chambre, parce que les services qu’ils me rendent n’ont qu'un rapport bien éloigné avec les articles que j'écris ou les leçons que je fais. » M. Vanlaer, dans son ouvrage sur La participation aux bénéfices, citant cette phrase, ajoute aussitôt : « Les agents de la production, dans une entreprise industrielle, ne font pas plus les bénéfices de cette entreprise, que la cuisinière ne fait les articles de cet économiste : ils contribuent seulement à les faire naïitre. » Pour ces auteurs, le bénéfice ne peut résulter que d'un rapprochement des travaux de tous les salariés, et ce rapprochement est opéré par la direction ; or, le plus souvent, les directeurs sont les entrepreneurs de l'affaire; par là se trouve justifiée l'attribution de la totalité des bénéfices à l'entrepreneur ; quand par exception c’est le capitaliste et non le directeur qui est entrepreneur, l'intérêt du capitaliste est d'ajouter, par une convention spéciale avec le directeur, au salaire de ce directeur une part des bénéfices que son activité a créés. Quant au salarié, son travail ne comporte aucune intelligence ct son initiative est inexistante puisqu'il doit exécuter machinalement les ordres de son chef ; il ne lui est dû que l'équivalent de la tâche accomplie sous la tutelle du directeur ; or, de même que son travail est régulier et invariable, sa rémunération doit présenter les mêmes caractères de régularité et d’invariabilité. D’ailleurs le salaire qui lui est alloué est la représentation forfaitaire de sa part dans les bénéfices annuels ; il est donc entièrement payé par ce forfait ; il a accepté librement ce régime qui présentait pour lui l’avantage de la sécurité ; puisqu'il a voulu éviter les risques, il n’est pas fondé à réclamer une rémunération supplémentaire quand les circonstances sont favorables ; si le forfait qu'il reçoit sous forme de salaire est insuffisant pour ses besoins, il peut s’'efforcer d’en obtenir l’augmenta-
tion, mais en aucun cas cette majoration ne doit consister en un supplément proportionnel aux bénéfices, le salarié ayant définitivement renoncé à sa part de profit. La participation est donc en contradiction avec la notion de profit. M. le Professeur Barthélemy, faisant à l’industrie minière l'application de cette théorie, estime que dans les entreprises d’extraction de minerais les salaires doivent être très élevés à cause du caractère pénible et dangereux du travail des mineurs, mais que la participation ne doit pas y être appliquée car lhabileté particulière de chaque travailleur a moins d’influence encore sur la prospérité de ces entreprises que dans les autres industries. Dans les sociétés par actions, l'actionnaire est à la fois capitaliste et chef d’entreprise ; à ce dernier titre il a le droit de s’approprier les profits, même après que son action lui a été remboursée par amortissement ; l’action de jouissance attribuée au porteur d’un titre amorti se justifie donc par la qualité d’entrepreneur que tout actionnaire peut invoquer. Pour toutes ces raisons, on doit déclarer inadmissible le principe de l'association du travailleur au capitaliste : « Que l'industriel favorisé fasse profiter de l'aubaine son personnel, rien de mieux. C’est toujours son droit ; c’est souvent son devoir. Mais ce devoir ne correspond à aucun droit chez l’ouvrier ; c’est un devoir de conscience, car ce n’est pas une obligation de justice. La justice veut qu’à chacun soit payé ce qui lui est dû : il n’est dû au travailleur que son salaire (1). »
Cette critique fondamentale a donné lieu à des répliques diverses. D'abord elle renferme des contradictions: après avoir posé le principe que seul lentrepreneur a droit aux bénéfices parce qu’il remplit les fonctions de directeur, elle admet le même droit pour l'entrepreneur qui, simple capitaliste, ne dirige rien ; après avoir affirmé que le travailleur, n'étant pas un facteur des bénéfices, n’a droit à aucune part des bénéfices, on déclare qu’il renonce à ce droit (qu’il n’a pas) en échange d’un salaire fixe. Ces contradictions sont très apparentes et peuvent être relevées par tout lecteur attentif.
Mais certaines réfutations ont été opposées au principe qui sert de base à l’objection, formulée notamment par MM. P. Leroy-Beaulieu et Vanlaer, d’après laquelle toute participation doit être repoussée parce que seul l'entrepreneur crée les bénéfices. Une réfutation très serrée a été présentée par M. Waxweiler, dans son livre sur La
(1) M. Vanlaer, La participation aux bénéfices, reproduit dans La réforme sociale, 1% avril 1898, p. 561-562,
participation aux bénéfices; le raisonnement de cet économiste, destiné à justifier la participation simple, peut s'appliquer sans modification à lactionnariat ouvrier. Pour cet auteur, la théorie de M. Leroy-Beaulieu manque de base parce qu'il n’est pas question de savoir si les bénéfices sont créés par le chef d’entreprise, car ce qui importe c’est de s'assurer que ces bénéfices reviennent bien au chef d’entreprise. Ecartant l'hypothèse de Pattribution aux directeurs d’une part des bénéfices, simple mesure de bonne administration qui ne saurait rien changer au principe de la répartition des bénéfices, on peut constater que le profit annuel d’une société par actions est réparti entre les actionnaires, c’est-à-dire des personnes qui n’accomplissent aucune des fonctions actives de l’entrepreneur et qui ne peuvent même pas fonder leur droit sur leur fonction de capitalistes, puisque les obligataires, également capitalistes, ne touchent qu'un intérêt fixe ; or le seul élément commun au patron d’une petite entreprise et à l’actionnaire d’une grande entreprise par actions, donc commun à tous ceux qui ont droit au profit, c’est le rôle passif de l'entrepreneur, celui qui consiste à supporter l’aléa de l’opération au cas où les bénéfices seraient absents; cette fonction s’appelle la spéculation, et c’est à titre de spéculateur que l’entrepreneur, petit patron ou actionnaire, recueille les bénéfices. Sans doute le fait d’être capitaliste accroît les titres du spéculateur au profit, car un risque de perte s'ajoute pour lui à l’aléa supporté, mais il n’est pas le fondement du droit au profit, comme le prouve l’exemple des actionuaires remboursés de leur mise qui continuent à toucher des dividendes grâce aux actions de jouissance créées en remplacement des titres amortis, comme le prouve aussi l'exemple déjà cité des obligataires qui apportent des capitaux mais sans courir les risques de l’opération. De même la prestation de travaux de direction grandit l’aléa du spéculateur en ce que les services rendus par lui risquent de ne pas être rémunérés; mais elle ne confère pas par elle-même un droit illimité aux bénéfices, puisque beaucoup de directeurs de sociétés ne touchent qu’un traitement élevé mais fixe; d’ailleurs, en dehors de l’industrie, certaines professions analogues à celles du chef d'entreprise sont rémunérées par des appointements invariables, par exemple le capitaine d'un navire, le directeur d’un établissement d'instruction, le général d'armée; donc « le travail de direction vigilante n’implique pas par lui-même une rétribution variable et illimitée ». Il en est de même du travail d'invention, puisque le savant de laboratoire n’aspire le plus souvent qu’à être salarié de PEtat et que l’inventeur industriel lui-même, s’il n’a
pas de fortune, est obligé de vendre son invention pour une somme fixe. Le véritable chef d’entreprise n’a donc pas droit, en cette seule qualité, au profit; par conséquent, « donner une part du bénéfice aux ouvriers ne serait nullement en exproprier le chef de l’entreprise, vu qu’en fait il ne le touche pas » ; à ce point de vue il serait déplacé de voir dans l’actionnariat ouvrier un sacrifice imposé à celui qui déploie pour diriger l’entreprise toutes ses facultés: en réalité, d’après M. Antonelli, qui semble se rallier à cette thèse, « le salarié fait preuve souvent de plus d'intelligence, d'initiative et surtout de travail que le capitaliste qui a acheté à la bourse une action de société anonyme dont il se contente de toucher les revenus — qui sont une participation aux bénéfices — après avoir assisté, hébété et intimidé, à une assemblée générale... quand il y a assisté, ce qui n’est pas toujours (1) ».
Enfin le spéculateur lui-même n’est pas frustré de la part de profit attribuée aux ouvriers en cas de participation : une augmentation du prix de la main-d'œuvre aurait aussi pour résultat de diminuer sa part, car il ne prend pour lui que ce qui reste des bénéfices après les prélèvements opérés par tous les facteurs de la production; or, en pratiquant l’actionnariat ouvrier, on opère . la réduction de sa part après l’établissement du bilan au Beu de le faire avant; c’est là une pure question de comptabilité, et en réalité l’actionnariat ouvrier ne porte pas plus atteinte au droit du spéculateur qu’une augmentation des salaires. On peut donc conclure de tout ce raisonnement qu'aucun facteur de la production n’est lésé par la pratique de la participation, soit aux bénéfices, soit au capital.
D’autres réfutations, moins approfondies, ont été opposées à l'affirmation tendant à présenter le chef d’entreprise comme seul créateur des bénéfices. Il n’est pas exact de voir dans l’ouvrier un simple instrument de travail, incapable d’exercer une influence sur le succès d’une entreprise: en réalité il contribue puissamment à la prospérité de l’établissement où il est employé et il doit être rémunéré de la même manière que le capitaliste qui apporte son argent; suivant l’importance respective du capital et du travail dans chaque entreprise, l’influence exercée par les salariés sur la prospérité de la maison sera plus ou moins grande et lactionnariat ouvrier sera d'autant plus justifié que le rôle du travail sera plus grand. L’association des travailleurs au capital
eu
(1) E. Antonelli, Les actions de travail, p. 78-79.
est donc légitime: les mêmes raisons qui ont fait admettre dans la plupart des législations le partage des charges résultant des risques professionnels doivent amener le partage des bénéfices et des droits sur la société, car ce qui est vrai pour le damnum doit l'être aussi pour le lucrum.
Quoi qu’il en soit, le monde patronal et les économistes libéraux ne sont pas convaincus par ces arguments et, partant toujours du principe que la participation du personnel au capital n’est légitime que quand ce personnel achète des actions, ils formulent d’autres critiques à l’adresse de l’actionnariat ouvrier.
C’est ainsi qu’ils déclarent que l’actionnariat ouvrier, étant une atteinte aux droits des capitalistes, devrait êre compensé par des avantages procurés à cette classe par l’emploi du système. Or, disent-ils, le préjudice résultant pour les capitalistes de l’octroi @une partie des actions au personnel n’est contre-balancé par aucun profit corrélatif sérieux ; dans ces conditions, il est à prévoir que bien peu d’industriels se résoudront à appliquer lactionnariat ouvrier si le législateur ne l’impose pas. Cette objection a été formulée à propos de la loi de 1917 par la Chambre de commerce de Paris; M. Duplessix ajoute que le sacrifice qui résulterait méême de la simple participation aux bénéfices avec taux indéterminé ne peut guère être accepté par les sociétés industrielles à cause des impôts que l'Etat se permet de prélever sur leurs bénéfices : « La participation discrétionnaire elle-même est appelée à devenir très rare, car l'Etat s’est institué participant au moyen d’impôts sur les bénéfices de guerre et sur les bénéfices normaux. Il fixe lui-même sa quote-part et l’accroît sans cesse. Comment espérer, dans ces conditions, voir les commerçants et industriels permettre à leurs salariés de compter sur l'allocation usuelle d’une part de leurs bénéfices, quand ils ignorent ce que l'Etat leur permet- {ra d’en conserver demain ? (1) »
Cette objection a donné lieu à une réplique de la part des promoteurs des différents systèmes d’association du travail au capital. Les partisans du principe de la participation du personnel estiment qu’il ne faut pas voir dans la participation une institution de pure philanthropie patronale, comme le prétend M. P. Leroy-Beau-
() E. Duplessix, Les sociétés anonymes à participation ouvrière, dans le Journal des économistes, août 1918, p. 179.
lieu, en s’appuyant sur ce fait qu’elle n’est pas due et qu'elle ne correspond à aucun service supplémentaire. Mais il convient de présenter des arguments appropriés contre la théorie de cet économiste : il ne faut done pas dire que l'avantage accordé aux salariés correspond à un surcroît de travail, car on pourrait se demander comment ce surcroît est rémunéré quand il n’y a pas de bénéfice, et, d’autre part, quand la valeur du travail de lPouvrier n’augmente pas, la participation n’est plus justifiable. Pour M. Waxweiler, il importe d'éviter de présenter de semblables raisonnements : sous l’influence de la participation aux bénéfices ou de l’actionnariat ouvrier, le salarié est amené, non pas à travailler plus, maïs à travailler mieux ; son effort est analogue à celui qu’il fournit quand il est soumis à une surveillance plus stricte ; là est la contre-partie de l'avantage accordé au personnel : sans frais de surveillance supplémentaires, on obtiendra du personnel un meilleur rendement, source de profits sérieux pour la société. Nous savons qu’en fait l’actionnariat ouvrier a été adopté le plus souvent afin que les bénéfices fussent augmentés ; généralement ce but a été atteint
rappelons-nous que, dans la Société du gaz du Sud de Londres, par le seul effet de l’actionnariat ouvrier, le rendement de l'affaire s’est trouvé augmenté dans une proportion dépassant 17 % ; il est donc exagéré de dire que les capitalistes ne verront jamais à cette réforme un intérêt suffisant pour la faire réaliser. M. Pascalis, rapporteur de la Chambre de commerce de Paris, affirme qu’il est impossible d'apprécier à l’avance la valeur productive du personnel et que dans ces conditions on n’a aucun moyen de fixer la part qui revient au travail; par là même il semble admettre l’existence d’un droit des travailleurs à une part des profits ; mais l’incertitude du rendement du travail au moment de la constitution d’une entreprise n’est pas si grande qu’il le déclare, « ou alors il faudrait supposer que l’on engageât les actionnaires bien à la légère (1) » ; du reste, même si la valeur ‘du travail du personnel ne peut être appréciée à l’avance, elle existe certainement, puisque sans ce travail le capital demeurerait improductif, et elle pourra être appréciée au bout d’un certain temps de fonctionnement de l’entreprise ; on organisera facilement à ce moment l’actionnariat ouvrier, si l’on veut
(1) Rapport de M. Deloncle au Sénat, p. 572.
bien y mettre un peu de bonne volonté. Mais les capitalistes se laisseront-ils convaincre par ces arguments ? C’est fort douteux ; pour les amener à créer des actions de travail, on a fait valoir d’autres avantages qui doivent compenser le préjudice que leur causerait lapplication de l’actionnariat ouvrier. Ainsi l’admission des travailleurs au conseil d'administration et aux assemblées générales rendra des services à la direction en raison des indications et des suggestions utiles que présenteront les salariés ; cet argument n’est pas de nature à convaincre les capitalistes : ceux-ci redoutent au contraire l’intervention des employés dans la marche de l’entreprise et les conflits qui doivent en résulter. On a également laissé entendre aux industriels que l’actionnariat ouvrier est leur dernière chance de salut en présence du péril de la révolution économique et sociale ; cet argument n’a pas plus d’effet que le précédent : les patrons ont encore une grande force de résistance, et, même si leur chute est proche, ils n’y croient pas. Enfin on attire l’attention des capitalistes sur les avantages fiscaux qu’ils pourront tirer de lapplication de l’actionnariat ouvrier, notamment en vertu des dispositions du nouvel article 80 de la loi du 24 juillet 1867 ; mais ces avantages ne sont pas en rapport avec les sacrifices résultant du système si l’on estime que ces sacrifices existent. Le seul argument sérieux est celui de l'augmentation du rendement du travail ; il suffit à réfuter l’objection par laquelle on reproche à l’actionnariat ouvrier d’entraîner pour les capitalistes un préjudice sans compensation ; du reste cette objection est présentée souvent par des personnalités qui, comme M. Pascalis, se déclarent favorables à la participation aux bénéfices, et alors il y a là une anomalie évidente, qui s'explique par le fait que ces auteurs se préoccupent surtout de l’atteinte portée à l’autorité patronale.
Une critique très grave adressée à l’actionnariat ouvrier est l'absence de participation aux pertes corrélative à la participation aux bénéfices accordée au personnel ; au surplus, ajoute-t-on, ce système n’est applicable qu'aux sociétés qui réalisent des bénéfices. Or c’est là une lacune qui suffit à discréditer l'institution: comment admettre que les travailleurs devenus actionnaires aient le droit de profiter de toutes les chances heureuses sans avoir jamais à subir les conséquences des mauvaises chancés ? En toute circonstance, quel que soit le résultat des opérations, l’ouvrier touche son
salaire, qui est un gain assuré ; au contraire le capitaliste se voit souvent privé de toute rémunération pendant des années ou même perd sa mise à la suite d’affaires malheureuses. Ce dernidr cas est surtout fréquent dans les mines : M. le Professeur Barthélemy assure qu’ «une concession de mines, c’est le droit pour celui qui l’obtient d’y engloutir des capitaux à ses risques et périls », et M. Fleurey d’ajouter à cette définition: « Tout demandeur en concession est un joueur. Qui voudra jouer, si l’on supprime la chance des bénéfices excessifs ? (1) » En effet, les risques sont particulièrement importants dans ce genre d'industrie : les accidents imprévus imposent parfois plusieurs reconstitutions successives du capital ; les premières années d'exploitation sont presque toujours déficitaires, alors que les mineurs touchent régulièrement leurs salaires. Cette situation, observée dans la plupart des entreprises minières, est fréquente même en dehors de ce domaine dans l’industrie en général.
L’objection est troublante, mais elle n'a pas déconcerté les promoteurs de l’actionnariat ouvrier. L'absence de bénéfices est évidemment une conjoncture gênante pour lapplication du système, mais M. Antonelli a analysé le cas des sociétés qui ne réalisent pas de bénéltices et son étude (2) lui inspire des conclusions rassurantes pour quatre raisons: — 1° aucune entreprise ne se fonde sans la perspective de revenus supérieurs au taux moyen des revenus sur le marché ; pour trouver des capitalistes disposés à s’y associer, elle doit donner des espérances normales de rendement supérieur à ce taux; les capitalistes peuvent se tromper dans le placement de leur argent, mais presque jamais ils n’accordent leur confiance aux entreprises mal conçues et sans avenir; — 2° il est exact que, d’après les bilans, beaucoup de sociétés anonymes françaises gagnent strictement l'intérêt du capital et par suite ne peuvent distribuer aucun dividende; mais « la comptabilité est un art dont nos administrateurs sont les virtuoses et le bilan d’une société anonyme un clavier dont ils connaissent toutes les ressources »; pour établir, malgré de forts bénéfices, un bilan accusant des bénéfices à peine suffisants pour assurer le versement de l'intérêt du capital, il suffit, par exemple, de constituer des réserves énormes; les action-
(4) G. Fleurey, Participation aux bénéfices dans l’industrie minière, dans La réforme économique, 14 juillet 1911, p. 889.
(2) Les actions de travail, p. 96-101,
paires, accoutumés à toucher de faibles dividendes, n’Opposent aucune objection à cette pratique; — 3° quand la modicité des bénéfices est réelle, l'intervention des actionnaires de travail peut créer des profits nouveaux par une amélioration technique de l’organisation interne et une diminution des gaspillages; — 4° même dans les entreprises qui par suite d'une mauvaise conception originelle ou de conditions accidentelles du marché rémunèrent tout juste le capital, l'existence d’actions de travail ne peut nuire aux capitalistes, puisque avant toute répartition de dividende les actions de capital perçoivent un intérêt assuré; si donc il ne reste aucun bénéfice après le prélèvement de cet intérêt, la présence des actionnaires de travail n’a aucune influence matérielle sur le sort des capitalistes; mais l’actionnariat ouvrier présente alors l’avantage de montrer aux ouvriers que les actionnaires ordinaires ne touchent pas des bénéfices démesurés.
Le même auteur écarte par'des arguments analogues le cas des sociétés qui non seulement ne font pas de bénéfices mais subissent des pertes: dans ces sociétés, les travailleurs actionnaires supportent les pertes de la même façon que les actionnaires capitalistes. Il faut distinguer à cet égard suivant que la société considérée fonctionne encore ou qu’elle a mis fin à ses opérations. Pendant toute la durée de son fonctionnement, on ne peut pas parler de pertes en capital; il n’y a que des variations de revenu pour les actionnaires; les variations du cours des actions sur le marché en sont la conséquence, mais elles sont passagères et ne révèlent pas une diminution eftective de l’actif social; les bilans ne doivent pas non plus faire croire à un appauvrissement, car les procédés de comptabilité généralement employés ont pour effet de laisser dans l'ombre certaines valeurs économiques comme la clientèle; du reste la division d’une opération commerciale quelconque en exercices est factice et ne répond à aucune réalité; donc, tant que la société fonctionne, les actionnaires ne supportent les pertes éventuelles que sous la forme d’une diminution de revenu qui peut devenir inférieur au taux ordinaire de l’intérêt du capital ; mais les actionnaires ouvriers les supportent de la même manière : quand la somme touchée par les capitalistes ne dépasse pas l'intérêt de leur argent, les actionnaires ouvriers ne touchent rien, et pour eux aussi il y a diminution ou absence de revenu. Ce n’est qu'au moment de la liquidation effective de la société que l’on peut parler de pertes en capital ; si à ce moment le capital social est inférieur au capital primitif
augmenté de l'intérêt qui reste dû aux actionnaires, les actionnaires de capital subissent une perte, mais les actionnaires de travail la subissent aussi : outre qu’ils ne touchent rien du capital social, ils perdent leur emploi et l’avantage des services fournis à la société pendant son fonctionnement. Il ne faut pas dire que, s’il y a des pertes sur un exercice, les ouvriers reçoivent leurs salaires tandis que les capitalistes ne touchent aucun intérêt ; presque toujours, la société constitue un fonds de réserve spécialement destiné à assurer le service des intérêts du capital dans les années de déficit ; si elle n’a pas eu cette précaution, ces intérêts sont dus, absolument comme le sont quelquefois les salaires.
Ce raisonnement tend à montrer que la participation aux pertes, telle que la conçoivent certains adversaires de l’actionnariat ouvrier, ne doit pas nécessairement accompagner la participation aux bénéfices des travailleurs appelés à profiter des avantages des capitalistes. C'était déjà l’opinion de M. Souchon, exposée à la séance du 5 juin 1907 de la Société d'économie sociale : «Je ne comprends pas du tout pourquoi, si un patron trouve avantage dans les bonnes années, pour augmenter le zèle de ses ouvriers, pour établir la paix dans son ate- Ber, à leur abandonner une part de ses bénéfices, il s’ensuit quelque chose de nécessaire pour les mauvaises années et pour les années de perte. II me semble qu'il n’y a là qu’une forme de parallélisme logique et verbal auquel on a toujours attaché une beaucoup trop grande importance (1). » M. Souchon va donc plus loin que M. Antonelli, puisqu'il nie la légitimité d’une participation aux pertes quelconque.
M. Deloncle se range à la théorie de M. Antonelli ; il y ajoute même un argument nouveau : si la société fait de mauvaises affaires, la faute en est aux capitalistes, qui l’ont fondée et ont toujours conservé la majorité aux assemblées générales et au conseil d’administration ; rien ne les a empêchés notamment de procéder à des amortissements et de constituer des réserves, au moyen de prélèvements sur les bénéfices, diminuant les dividendes des actions de travail autant que ceux des actions de capital. M. Laguerre estime que ce raisonnement est inadmissible: « Ce raisonnement nous paraît extrêmement dangereux pour la thèse adoptée par son auteur. Si les capitalistes, inventeurs et ingé-
(1) La participation aux bénéfices, dans La réforme sociale, 16 novembre 1907, p. 623.
nieurs, doivent véritablement porter la responsabilité des mauvais résultats, n’est-il pas juste que les bénéfices leur reviennent intégralement si les résultats sont au contraire favorables ? (1) » L'observation de M. Laguerre ne semble pas convaincante, car, quelle que soit la manière dont les actionnaires administrent l’affaire, les salariés peuvent toujours dire qu’ils les ont aidés dans leur tâche en accomplissant consciencieusement leur travail.
D'ailleurs M. Laguerre présente lui-même des arguments en faveur de la théorie qui tend à écarter la participation aux pertes de la participation aux bénéfices. Il constate que l’employé subit une perte quand la maiïson où il travaille vient à faire de mauvaises affaires, car cet employé s’est peut-être contenté jusqu'alors d’une rémunération modeste en raison de l’avenir qu’il attendait de l’entreprise. D’autre part, dans les sociétés anonymes, les risques courus et les services rendus par les actionnaires capitalistes sont assez réduits pour justifier la mise à leur charge exclusive des pertes sociales.
Pour toutes ces raisons, il semble que M. Périssé, dans son projet d’actionnariat ouvrier, a été saisi de scrupules exagérés lorsqu'il proposait qu’une partie des bénéfices des travailleurs fût prélevée par les actionnaires de capital à titre de garantie contre les pertes. La participation du personnel aux pertes de l’entreprise s’effectue tout naturellement, sans qu'aucune disposition spéciale vienne l’organiser.
L’objection qui, dans l'esprit du monde patronal, a peut-être le plus d'importance parmi toutes celles qui sont faites à l’actionnariat ouvrier, est celle du respect dû à l’autorité de la direction et de l'incapacité des travailleurs comme administrateurs. Elle a été présentée par des économistes, tels que M. Germain Martin, et par des industriels, tels que M. André Lebon, Président du conseil du Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie, Censeur du Crédit foncier de France, Président d’honneur du conseil d'administration de la Compagnie des Messageries maritimes, Administrateur de la Compagnie universelle du canal de Suez. La thèse de ces personnalités, dont la haute compétence doit s'imposer particulièrement à notre attention, repose sur le rôle prépondérant joué par les capitalistes dans la marche
() D. Laguerre, Sociétés anonymes à participation ouvrière, thèse, p. 54.
des affaires : contrairement à l'opinion émise par M. J. Godart dans sa proposition sur les actions de jouissance du travail, les qualités des capitalistes sont seules susceptibles d'assurer la prospérité d’une entreprise; du reste, l'incapacité des ouvriers est absolue. L’admission des travailleurs au conseil d'administration est de nature à déterminer dans le monde industriel et commercial une révolution morale qui se traduirait par la destruction de tout esprit d'initiative ; M. Lebon, dans son allocution au banquet de la Fédération des industriels et commerçants français, le 12 février 1910, affirmait que « l'introduction du parlementarisme et de la liberté politique a limité, presque au point de le supprimer, l'esprit des grandes entreprises nationales » ; puis, faisant allusion à lattitude des matelots d’un paquebot qui, un jour de tempête, avaient refusé de quitter le port avant l’apaisement de la mer, il ajoutait : «le jour où vous abandonnerez la direction d’un navire ou la direction d’une affaire industrielle à des considérations aussi mesquines que le souci de la conservation individuelle qui peut animer chacun de nous, ce jour-là, vous aurez tué purement et simplement l’industrie. » La présence de salariés au sein du conseil d'administration, en dehors de ces conséquences lointaines et générales sur l’évolution économique, doit normalement provoquer des conflits continuels entre les représentants du personnel et les administrateurs capitalistes ; quand les délégués ouvriers n’ont pas une attitude de combat, leurs camarades les considèrent comme des traîtres dignes du mépris de tous. Telles sont les conséquences, immédiates et lointaines, toutes également fâcheuses, de l’actionnariat ouvrier.
Cette thèse a été vivement prise à partie par les défenseurs du système. Sans aller, comme M. Antonelli, jusqu’à flétrir le « cynisme » du « Moloch capitaliste », on peut admettre que, le jour .où les travailleurs seront associés dans les bénéfices et dans l'administration des entreprises, ils auront à cœur de faire tous les efforts possibles pour assurer la prospérité des industries ; par là l’atteinte portée à « l’hégémonie sociale des capitalistes » serait plutôt un événement heureux. On ne doit pas non plus invoquer la difficulté et les inconvénients du contrôle des comptes par les ouvriers actionnaires : les sociétés anonymes sont astreintes à une comptabilité rigoureuse qui peut donner satisfaction à tous les intéressés. Quant à l'incapacité des travailleurs, soucieux de réaliser de gros bénéfices immédiats, et hostiles à
l'accumulation des réserves, elle est démentie par le développement et la prospérité des sociétés coopératives de production ; bien au contraire, l’existence de coopératives de consommation nombreuses et importantes prouve que l’ouvrier n’est pas ignorant des choses du commerce ; le développement des caisses d’épargne et des sociétés de secours mutuels atteste l'esprit d'économie et de prévoyance qui l’anime souvent ; M.. Jouhaux, prié pendant la guerre par M. André Lebon d'exposer en présence des industriels et des commerçants son opinion sur les rapports du capital et du travail après la guerre, a montré qu’il ne désirait pas la discorde ; on peut donc faire confiance aux travailleurs ; d’ailleurs, si leur éducation économique est insuffisante, elle se complétera au moyen des actions de travail. Ce n’est pas méconnaître la haute fonction de l'entrepreneur que de vouloir adjoindre aux administrateurs capitalistes, préoccupés surtout de l’adaptation de l’entreprise aux besoins du marché, des administrateurs ouvriers, mieux avertis des questions techniques et de l’organisation interne ; il y a là une division du travail qui ne peut être qu’avantageuse pour tous. Enfin, comme la majorité au sein du conseil d’administration et aux assemblées générales appartient toujours aux possesseurs d'actions de capital, les administrateurs capitalistes peuvent toujours prendre les mesures de prévoyance nécessaires, même si les représentants ouvriers s’y opposent ; comme l’a dit M. Deloncle dans son rapport (p. 572), « le conseil d’administration pourra toujours faire de la bonne administration, en admettant que les représentants de la collectivité ouvrière soient incités, on ne sait pourquoi, à en faire de la mauvaise ».
D’autres critiques, moins importantes, ont encore êté formulées par les industriels. Les ouvriers, a-t-on dit, habitués pendant plusieurs années à recevoir de forts dividendes, compteront sur ce supplément de rémunération et se trouveront dans la gêne quand une mauvaise année se présentera ; leur mécontentement leur fera souvent abandonner l’entreprise. Cet argument est peu sérieux : d’abord rien n’empêche les travailleurs d’affecter, comme les capitalistes, une partie de leurs dividendes à la constitution d’un fonds de réserve pour les mauvais jours ; en second lieu, le dividende annuel attribué à chacun d’eux est une somme assez importante qui n’est pas dépensée avec la même facilité qu’un supplément de salaire hebdomadaire, il sera donc
presque toujours considéré par le salarié actionnaire comme une économie. L'expérience confirme ces raisonnements rassurants ; les variations de dividendes n’ont jamais eu sur le personnel associé l'influence néfaste que l’on craint ; un exemple de cette situation est fourni par la filature Chappe Ringwald, de Bâle (Suisse), qui, ayant organisé la participation en 1907, ne put pas tenir ses promesses en 1908, sans que les ouvriers fissent entendre des plaintes ou des menaces ; la Compagnie du gaz du Sud de Londres, de même, après avoir distribué aux ouvriers en 1889 une part de bénéfices égale à 9 % des salaires, ne put leur remettre en 1890 que 5 %' et en 1892 3 %, or les inquiétudes de la direction ne furent pas de longue durée , les délégués ouvriers ayant spontanément déclaré qu’ils s’efforceraient de diminuer les prix de revient pour accroîi- «tre les bénéfices ; dix ans plus tard, le même fait se reproduisit dans la même entreprise et eut le même dénouement.
On a dit encore que l’actionnariat ouvrier ne pouvait présenter d'avantages qu’en théorie; il repose tout entier sur un système abstrait et tout système doit être accueilli avec défiance ; le succès de certaines expériences, telles que celle des compagnies du gaz anglaises ne prouve rien, car il peut tenir à des circonstances particulières ; il vaut mieux faire confiance aux praticiens, aux patrons, dont l'intérêt bien entendu est de bien rémunérer leur personnel pour être plus sûrs de le conserver ; on invoque l'exemple des houillères Briggs, de Whitwood (Angleterre), où l’échec de la participation fut complet. Mais cette défiance à l’égard des systèmes est injuste : les systèmes ont une force de synthèse et de suggestion incontestable, l’idée précède très souvent le fait ; donc, tout en étant réaliste, il convient d’estimer les systèmes à leur juste valeur. Il ne faut pas dire que les faits démontrent la fausseté du système : l'exemple des houillères Briggs n’est pas pertinent, puisque l’expérience donnait les meilleurs résultats quand les ouvriers se détachèrent de la participation sous la pression des unions ouvrières anglaises. En réalité, cette défiance des systèmes cache parfois une hostilité au système précis de l’actionnariat ouvrier en raison de l'atteinte qu’il porte aux droits du capital ; or cette atteinte est justifiée par les conditions actuelles de l’industrie, qui n’exigent plus, comme au début du régime capitaliste, une autorité absolue du chef d’entreprise ; c’est en voulant ne rien céder de leurs pré-
rogatives que les capitalistes s'exposent à des mouvements violents des ouvriers ; donc, si l’on est réaliste, on doit attacher de l’importance à ce péril, et l’on doit aussi considérer les avantages économiques de l’actionnariat ouvrier ; c’est ainsi que M. Antonelli estime que le système doit être adopté parce que conforme aux données des faits.
Enfin on soutient que l’actionnariat ouvrier est dangereux parce qu’un jour viendra où le législateur voudra l’imposer, ce qui n’est pas démontré, — ou qu’il est inutile parce que d’autres institutions analogues fonctionnent parfaitement, ce que l’on ne peut prouver non plus, —— ou qu’il est insuffisant, puisqu'il ne s’applque qu'aux sociétés par actions, — ou qu’il est inefficace en raison de la modicité des dividendes destinés aux travailleurs, — ou qu’il est injuste, puisque les ouvriers des maisons prospères qui l’emploient sont mieux ser-° vis par le sort que ceux des autres maisons. Ce sont là des critiques accessoires, qui ne sont que des indices des sentiments des industriels à son égard.
La Chambre de commerce de Paris a développé longuement tous ces arguments ; leur abondance montre que la question a soulevé la défiance du monde patronal ; d'autre part, les partisans du système ont élaboré une série d'arguments contraires destinés à réfuter ceux de leurs adversaires ; de part et d’autre, les raisonnements sont puissants et logiques. Ces controverses passionnées suffisent à montrer l'intérêt du problème elles habituent l'esprit à approfondir les différents côtés de la question ; elles préparent aussi les promoteurs des actions de travail à se défendre contre les critiques venues de l’autre camp, du parti socialiste.
SECTION II. —— OBJECTIONS ECONOMIQUES ET SOCIALES DES SALARIÉS ET DES SOCIALISTES
M. Souchon voyait dans l’actionnariat ouvrier « un vague collectivisme (1) ». Ce n’est pas l’avis des socialistes, qui, se plaçant sur le terrain de la lutte des classes, découvrent dans ce système de graves défauts. La plupart des ouvriers, influencés plus où moins directe ment par les théoriciens du socialisme, sont assez mal disposés à l’égard de cette institution qu’ils ne com-
(1) Les actions de travail, dans La réforme soëiale, 16 avril 1913, p, 543.
prennent généralement que très mal : ils la considèrent comme un « emplâtre ». L'opposition est donc presque
aussi vive de la part des salariés que de la part des industriels.
Le principal grief théorique que certains socialistes formulent contre l’actionnariat ouvrier, c’est que ce système a pour effet d’atténuer la lutte de classes et de « créer des unions monstrueuses entre voleurs et volés ». En aucun cas, la classe ouvrière ne doit se prêter aux tentatives de réconciliation qui lui viennent de la classe capitaliste ; ce serait aller contre les intérêts du socialisme et du prolétariat, ce serait agir en sens inverse de la loi d'évolution, ce serait se détourner de la lutte de classes, seul moyen pour le prolétariat de s’émanciper et d'améliorer son sort ; tout ce qui ne prépare pas la révolution sociale est contraire aux intérêts des salariés, et ceux qui s’y laissent prendre sont dupes des machinations du patronat. Au lieu d’essayer de rapprocher la classe ouvrière de la classe capitaliste, il convient de creuser le plus profondément possible le fossé qui les sépare ; la division doit être établie, non entre les groupements ouvriers des différentes cntreprises, mais entre les salariés et leurs patrons, elle doit être horizontale et non pas verticale; ainsi comprise, elle doit être aussi complète que les conditions économiques le permettent. Les socialistes intransigeants repoussent donc l’actionnariat ouvrier, qui tend à faire disparaître cette division dans- une certaine mesure ; les syndicalistes révolutionnaires et les adeptes du nouveau parti communiste, dont tous les efforts convergent vers leur but unique de révolution, ne peuvent guère voir d’un œil bienveillant un système inspiré d’un esprit opposé. M. Deloncle cite un fait caractéristique, qui montre que ce sentiment existe depuis déjà longtemps ; en 1884, un ouvrier de la maison Leclaire exposait à un élu socialiste les avantages de la participation, quand son interlocuteur s’écria : « Ne publiez pas cela, vous reculeriez lheure de la Révolution. » L’échec de l'expérience de M. Furness dans ses chantiers de Hartlepool combla d’aise certains socialistes, qui d’ailleurs avaient provoqué cet échec. Il est donc vrai que, pour beaucoup d'ouvriers, le système des actions de travail a le tort grave de porter atteinte à l'idée syndicale et au développement de la lutte de classes.
Cette objection socialiste est-elle fondée ? M. Antonelli ne le pense pas. On peut d’abord noter que ce
vice dévoilé par les militants des partis d'avant-garde serait au contraire un avantage aux yeux des capitalistes : en fait, l’actionnariat ouvrier a été souvent institué pour affaiblir les syndicats. Mais il ne produit pas ce résultat ; la preuve de cette affirmation est fournie par l’exemple de la Compagnie du gaz du Sud de Londres, qui avait exigé des ouvriers actionnaires l’engagement écrit de ne pas faire partie du syndicat de ja corporation et qui supprima ensuite spontanément cette obligation, reconnue inefficace. D’ailleurs des socialistes notoires ont admis l’opportunité du système. En 1894, le député socialiste Jules Guesde déposait une proposition de loi tendant à créer des sociétés ouvrières destinées à gérer les intérêts de leurs membres et constituées par les travailleurs de chaque entreprise ; ces sociétés avaient donc pour rôle de s’occuper des parts de bénéfices revenant aux salariés, et elles étaient complètement distinctes des syndicats. M. Fournière. directeur de la Revue socialiste, écrivait en 1909 que le parti socialiste pouvait accepter au nom de la classe ouvrière une participation collective des salariés aux bénéfices des entreprises, sans être considéré pour cela comme renonçant à poursuivre le principe du droit de l’ouvrier au produit intégral de son travail. Le député socialiste Marcel Sembat déclarait à la même époque qu'il attachait aux projets d’actionnariat ouvrier le même intérêt qu'aux coopératives. En Angleterre, M. Thomas Burt, du Labour Party, voyait également dans la participation une étape vers la production en coopération. L’opinion de ces socialistes de marque doit rassurer ceux qui redoutent un affaiblissement des syndicats et un obstacle à l’évolution vers le collectivisme. Du reste la politique d'isolement, préconisée par le parti communiste, est nécessairement inféconde, parce que la classe ouvrière n’est pas assez forte pour absorber les autres ; dans ces conditions, il est vain de vouloir éviter toute compromission avec les partis bourgeois. Enfin l’acticnnariat ouvrier peut favoriser le syndicalisme de plusieurs manières : les syndicats peuvent d’abord trouver chez les ouvriers syndiqués titulaires d'actions de travail un concours financier accru du fait que les ressources de chacun sont augmentées : d'autre part les salariés, pour gérer sagement les dividendes annuels que les actions de travail leur rapportent et pour administrer d’une manière satisfaisante la société qu'ils contribuent à diriger, ont intérêt à prendre conseil auprès de leurs syndicats, qui verront par
là leur influence augmenter. On ne peut donc pas dire que l’actionnariat ouvrier affaiblit les syndicats et com-
promet la lutte de classes en unissant les salariés aux capitalistes.
Une critique du même ordre que la précédente consiste à accuser le système de créer des divisions au sein de la classe ouvrière. Celle-ci se trouvera sectionnée en autant de groupes qu’il existe d’usines à participation ouvrière ; plus l’actionnariat se développera, plus la rivalité de ces groupes s’accentuera ; par là lPunité, si nécessaire pour assurer l’affranchissement de la classe ouvrière, sera détruite. D’autre part les actions de travail ne seront créées que dans un petit nombre d'entreprises, car leur création est facultative et les capitalistes n’adopteront pas volontiers ce régime ; du reste les établissements qui ne sont pas organisés en sociétés restent en dehors de l’application du système ; par suite une fraction réduite du prolétariat va seule profiter Ge l'institution, elle comprendra probablement les éléments les meilleurs, et ainsi se formera une aristocratie ouvrière, qui, une fois détachée de la masse, s’ajoutera à la classe capitaliste. À cet inconvénient il faudrait remédier par deux mesures que la bourgeoisie ne voudra jamais prendre : d’une part il conviendrait de rendre obligatoire l’actionnariat ouvrier dans toutes les entreprises ; d’autre part il faudrait attribuer les actions de travail à l’ensemble de la classe ouvrière. Comme ces deux réformes ne seront jamais réalisées, le système des actions de travail sera toujours un facteur de division du prolétariat.
Cette objection, formulée notamment par les théoriciens du parti socialiste Jean Jaurès et Charles Dumas, ne paraît pas décisive. La discipline syndicale ne sera pas affaiblie par la constitution des groupements d'usines ; la rivalité économique n’entraîne pas la rivalité sociale. D’autre part, les actions de travail ne feront pas naître entre les ouvriers une rivalité plus grande que celle qui résulte depuis longtemps de l’inégalité des salaires ; M. Antonelli tire argument de la savante étude de M. Gemahling sur les sous-concurrences ouvrières pour montrer que cette rivalité irréductible qui divise les salariés n'empêche pas l’action collective de la classe ouvrière. Enfin l'aristocratie ouvrière, qui abarndonnera la masse du prolétariat, sera toujours remplacée par d’autres travailleurs. L’émiettement de la classe ouvrière ne doit donc pas nécessairement résulter de Pactionnariat ouvrier.
Une autre objection adressée à l’actionnariat ouvrier par les travailleurs et ceux qui se sont faits leurs défenseurs a pour objet l'influence du système sur le taux des salaires ; le seul but que doit poursuivre la classe ouvrière en ce qui concerne sa rémunération, c’est une augmentation directe des salaires réguliers ; or les capitalistes estimeront avoir fait tout ce qu'il y avait à faire en ce sens lorsqu'ils auront distribué des dividendes à leur personnel en plus des salaires ; non seulement ce procédé empêchera les salaires d'augmenter, mais encore il déterminera souvent une baisse que les salariés accepteront dans la perspective de gros dividendes.
La question se pose dans les mêmes termes lorsqu'il s’agit de la simple participation aux bénéfices ; or Pexamen des effets de la participation aux bénéfices a moniré que la participation n'avait pas pour résultat de réduire les salaires ; il en est de même pour l’actionnariat ouvrier, l'exemple des ateliers de M. Furness montre que des ouvriers ne permettent pas une diminution de leurs salaires, même s’ils ont l’espoir de toucher des parts de bénéfices élevées ; les syndicats veilleront à l'adaptation du taux des salaires aux conditions économiques. Il sera donc inutile de recourir, comme le craint M. Gide, à une tarification obligatoire de ces salaires ; pour qu'on soit réduit à cette mesure, il faudrait que le système se généralise et soit appliqué partout, mais cela prouverait que les expériences auraient été conciuantes et l’on pourrait aviser en toute confiance aux moyens de corriger les inconvénients du régime.
D’autres critiques moins importantes émanent des milieux ouvriers. — Par exemple on a dit que l’actionnariat ouvrier exposait le salarié à des aléas que celui-ci ne pouvait supporter ; cette observation a été faite par M. Charles Dumas dans Le Socialisme en 1998 : « En sus de tous les inconvénients, de tous les dangers précédemment exposés, il y aura encore celui-ci : c’est que les travailleurs ne vendront plus leur force de travail, en quelque sorte, ïls la joueront. » Cette critique, que M. Waxweiler semble émettre aussi, est injustifiée, car les actions de travail n’empêchent pas le travailleur de toucher son salaire, tout comme s’il n’était pas actionnaire. — On ne peut guère affirmer non plus que ce système pousse l'ouvrier au surmenage et à la surproduetion qui aboutit au chômage ; comme la simple participation aux bénéfices, il engendre seulement une meilleure organisation du travail. — L'observation que k profit, œuvre de l’activité humaine, doit revenir à la collectivité tout entière est exacte, mais la réforme proposée se heurte à des difficultés actuellement insolubles.
Bien que toutes leurs objections aient donné lieu à des arguments contraires, les ouvriers et les socialistes ne sont pas du tout convaincus par les raisonnemenis des partisans de l’actionnariat ouvrier. L'institution de l’obligation du système, envisagée pour réduire la résistance dés capitalistes, serait aussi nécessaire pour réduire celle des ouvriers. Pourtant, les expériences déjà faites -ant en général donné pleine satisfaction au personnel des entreprises à participation ouvrière ; mais les critiques théoriques sont maintenues contre le régime proposé, les cas de réussite pouvant être considérés comme des cas particuliers. Il est aussi difficile de convaincre les salariés que de convaincre les capitalistes : les arguments opposés aux critiques sont jugés insuffisants par les uns et les autres,