Numéro du 28 mai
36 LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
lettre qui passe du discours dans le texte écrit, mais en somme ces erreurs sont rares, à moins de rencontres fortuites, à moins que le même élément ne se rencontre à la fois dans les deux systèmes. Les mots qui forment un vers et les vers qui forment une piège tiennent bien les uns aux autres ; en général, tout en récitant, je me représente d’un trait un ou deux des vers que je dois écrire, après cela, je n’y pense plus, la machine est montée, l’écriture se fait automatiquement, chaque élément étant coordonné avec les autres. De temps en temps je dois m’arrêter d’écrire, mais la récitation que je continue ne me gêne guère pour retrouver le fil de ce que j’écris. En récitant des vers, pendant que je faisais une multiplication très-simple, j’ai pu effectuer les deux opérations dans le temps nécessaire pour en faire une seule, ce qui met hors de doute la simultanéité de l’activité des deux systèmes psychiques et le fait que chacun agit pour soi. C’est un peu — pour recourir encore aux comparaisons avec la sociologie qui pourraient en psychologie être d’un grand usage — ce qui se passe, par exemple, dans une classe où des élèves lisent et calculent, tandis que d’autres font une page d’écriture.
M. Tannery a signalé à la Société de psychologie physiologique, un fait assez curieux : lorsqu’il parle mentalement et que sa pensée vient à être distraite, la parole intérieure se continue quelquefois d’une façon incohérente, mais souvent avec plus de force l. J’ai remarqué aussi chez moi ce phénomène : lorsque je viens à penser un peu malgré moi et par distraction à une chose dont l’idée m’est désagréable, il arrive souvent que le système psychique dont l’activité est suspendue, tâche, si je puis dire, de maintenir sa prépondérance en me faisant
i. Séance du 25 octobre 1886. Voir dans la Revue philosophique, de janvier 1887, p. 103.
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parler tout haut ; c’est du reste un fait analogue a celui de lire volontairement à haute voix pour éviter d être distrait par le bruit ou par des idées ; seulement dans ce dernier cas le phénomène est voulu, dans le premier cas il est involontaire, c’est-à-dire que dans le premier cas il montre l’activité spontanée et indépendante d’un système psychique, dans le second il montre aussi la coordination régulière et l’influence d’un certain nombre de systèmes.
A l'état semi-pathologique ou complètement pathologique, l’intensité du dédoublement et l’action séparée des éléments psychiques sont plus évidentes encore. Les faits de ce genre commencent à devenir très nombreux. L’hypnotisme en fournit un grand nombre. « On place sur une table un pot à eau, une cuvette et du savon ; aussitôt que son regard est attiré par ces objets, ou que sa main touche l’un d’eux, la malade, avec une spontanéité apparente, verse l’eau dans la cuvette, prend le savon et se lave les mains, elle le fait avec un soin minutieux. Pendant qu’elle tourne ainsi le savon entre ses mains, si l’on vient à abaisser la paupière d’un seul œil, de l’œil droit, par exemple, tout le côté droit du corps devient léthargique, la main droite s’arrête aussitôt, mais, chose singulière, la main gauche n’en continue pas moins le mouvement1. » Les expériences de M. Dumontpallier 2 sont encore plus extraordinaires. Je n’ai pas besoin d’insister ici sur les phénomènes de dédoublement de la personnalité examinés par M. Pierre Janet ; ils montrent admirablement cette indépendance relative