‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 103 sur 133 · Bernstein. Les sens, p · texte numérisé non relu

Bernstein. Les sens, p

l’association par contraste successif

gris, par exemple, paraîtra rouge, vert, violet ou jaune, selon que la couleur précédemment perçue était le jaune, le violet, le vert ou le rouge, puisque la même eau paraîtra chaude ou froide à la main, selon que cette main aura été plongée auparavant dans de l’eau froide ou de l’eau chaude.

Les faits déjà cités s’appliquent à l’intelligence aussi bien qu’à la perception, et nous savons qu’il n’y a pas de différence essentielle à établir entre les deux ordres de faits. Ceux que nous allons voir nous montreront réunies l’activité intellectuelle et l’activité affective et motrice — il serait ici sans utilité d’essayer de séparer les divers cas de la loi de contraste, puisque aussi bien la loi est partout la même ; nous étudierons donc surtout les tendances et, simultanément, les phénomènes intellectuels ou affectifs dont elles s’accompagnent.

Dans la vie physiologique, nous trouvons certains faits qui paraissent se rapprocher beaucoup du contraste successif que la psychologie nous montre. L’alternance de la veille et du sommeil paraît bien avoir quelque ressemblance réelle avec les contrastes psychiques. Ici aussi on retrouve la fatigue comme raison principale de l’alternance ; nous examinerons tout à l’heure son rôle dans les associations psychiques par contraste — et de plus, on peut voir ou entrevoir les causes directes de l’alternance des deux états. On connaît la théorie de Preyer, sur l’accumulation des substances ponogènes dans l’organisme. Dernièrement, M. Léo Errera essayait d’établir que « la fatigue est, au sens propre du mot, un empoisonnement dont le sommeil est l’antidote normal » 1, et il ajoutait des réflexions que je cite ici , parce qu’elles peuvent donner lieu à des rapprochements curieux , et à des

1. Léo Errera. Pourquoi dormons-nous? ( Revue scientifique , 23 juillet 1887) p. 114.

IÆS LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE

hypothèses physiologiques qui seront peut-être un jour vérifiables : « Qui sait si beaucoup d’actes physiologiques (respiration, mouvements du cœur, miction, défécation) ne sont pas comme le sommeil, sous la dépendance de corps spécifiques agissant, soit sur les centres nerveux, soit sur les organes périphériques ? Le rythme organique serait dû alors à ce qu’un acte physiologique donné’ engendre des substances qui tendent à provoquer l’acte contraire, comme la descente du pendule fournit l’énergie nécessaire pour le faire remonter. Un travail tout récent de Zuntz et Geppert (Biol. Centralbl. 25 mars 1885) ne conclut-il pas qu’en dehors de la teneur du sang en oxygène et en acide carbonique, il y a encore une substance particulière et inconnue produite surtout par l’activité musculaire qui intervient normalement pour régler les mouvements respiratoires. »

Quoi qu’il en soit, et pour rester sur le terrain de la psychologie, l’existence au moins fréquente de l’association par contraste, ne paraît pas niable, et le contraste successif paraît plus communément admis que le contraste simultané. Certaines formes de cette loi, sont d’observation vulgaire (triste comme un lendemain de fête — tel qui rit vendredi, dimanche pleurera — quand le diable devient vieux il se fait ermite, etc.) Au point de vue scientifique, sauf en ce qui regarde les couleurs complémentaires, le contraste successif a ôté peu étudié ; cependant MM. Binet et Féré ont indiqué avec beaucoup de précision une de ses formes, à propos des faits qu’ils ont désignés par le nom de polarisation psychique : « il existe c’est la conséquence qu’ils tirent de leurs expériences sur les hystériques de la Salpêtrière ) des émotions complémentaires , comme il existe des couleurs complémentaires. L’émotion de la gaîté, par exemple, a pour complémentaire l’émotion de la tristesse, de même que la sensation du vert a pour complémentaire la sensation

l’acsociation par contraste successif 36'J

du rouge. Des deux parts le rapport est le même. C’est l’aimant qui nous permet d’établir ce parallèle, mais la simple observation des faits normaux le fait déjà pressentir. Tout le monde sait que la sensation prolongée d’une couleur amène normalement à un degré quelconque l’apparition d’une couleur complémentaire. C'est ce qu’on appelle la sensation consécutive (négative). Il est également incontestable, quoique le fait soit d’une observation plus difficile, que, lorsqu’une émotion a duré un temps assez long, elle fait place pour un moment à une émotion de genre contraire, qu’on pourrait appeler avec assez de justesse, l’émotion consécutive » fi Et les deux auteurs ajoutent cette remarque intéressante que : « Si la faiblesse ou la fatigue des yeux favorisent le développement des images consécutives, l’affaiblissement ou l’épuisement, produit par l’âge et les maladies, favorise également le développement des émotions consécutives. C’est ainsi que peuvent s’expliquer les changements d’humeur si fréquents des névropathes et en particulier des hystériques qui subissent presque immédiatement l’inversion des émotions et des passions. » On peut rapprocher ces faits généraux de la loi du rythme de M. Spencer 1 2, mais le philosophe anglais n’a peut-être pas donné à sa loi une précision suffisante.

Nous trouvons dans la vie ordinaire ce fait que nous éprouvons souvent un état d’esprit absolument opposé à celui qui l’a précédé. Chez les personnes en qui la domination d’une passion a été très longue et très exclusive , le contraste peut apparaître avec une intensité surprenante. La tentation de saint Antoine parait être le résultat d’une association par contraste successif. Sainte Thérèse nous raconte que parfois elle était, malgré elle,

1. Binet et Féré, In Polarisation psychique (Revue philosophique, premier semestre 1885, p. 401).

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