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LIVRE III

Les associations par contiguïté et ressemblance.

Il y a dans tout composé quelque chose qui ne peut se retrouver dans ses éléments, à savoir l’ordre même de ces éléments, leurs relations réciproques et les résultats généraux qui en dérivent. C’est la connaissance de ces faits et de ces lois, résultant de la combinaison des éléments qui constitue véritablement la connaissance d’un composé. Elle n’achève pas cette connaissance mais elle lui est indispensable, et celle-ci n’existe pas sans elle. Je n’hésite pas à croire que l’homme qui aurait en un tas, sous les yeux, tous les matériaux d’une pendule, mais qui ne pourrait les reconstituer soit réellement, soit idéalement, connaîtrait bien moins la pendule que celui qui en verrait simplement l’extérieur et qui saurait que sa fonction est de marquer les heures. La connaissance des éléments, utile, et même nécessaire pour comprendre pleinement la nature du composé, pour en modifier rationnellement le mécanisme, pour en diriger d’une manière éclairée le fonctionnement, doit toujours s’associer à la' connaissance des relations de ces éléments, et de la loi particulière qui exprime la nature propre et spécifique d’un objet en énonçant le résultat général des relations de ces éléments, la fin vers laquelle ils convergent tous.

Deux écueils sont à éviter dans la construction d’une science, l’empirisme et la métaphysique : la métaphysique (en un sens donné, celui que lui attribuait Auguste

Comte, car si l’on entend par métaphysique la recherche des principes généraux de la philosophie, la portée du mot change tout à fait), consiste essentiellement dans une explication vicieuse de l’harmonie des éléments , l’empirisme consistera essentiellement dans la suppression de cette harmonie. En biologie, par exemple, la métaphysique consistera à expliquer l’unité du corps humain et les relations des organes par une entité quelconque, âme, archée, principe vital, etc. ; l’empirisme consisterait à ne tenir aucun compte de la loi d’ordre et de finalité à laquelle se conforment les phénomènes vitaux, à ramener les processus vitaux à des phénomènes physico-chimiques, et ceux-ci à des phénomènes mécaniques, et à croire que l’on a ainsi trouvé tout ce qu’il y avait à chercher. Sans doute, la réduction des phénomènes vitaux aux phénomènes physico-chimiques et de ceux-ci aux phénomènes mécaniques est désirable si elle est possible ; mais alors même que l’on aurait réduit à une formule mathématique tous les phénomènes matériels dont la synthèse constitue la vie, il resterait encore à considérer V ordre même de ces phénomènes, leurs relations réciproques et le résultat général cle ces relations , et c’est là proprement l’objet de la science biologique. — C’est en ce sens qu’il faut interpréter Vidée directrice de Claude Bernard. L’illustre physiologiste ne voyait pas d’autres éléments dans la vie que des phénomènes physico-chimiques, mais le groupement de ces phénomènes lui paraissait appartenir à un autre domaine que celui de la chimie, et malgré les critiques qu’une analyse minutieuse pourrait faire naître à l’égard de quelques-unes de ses formules il a bien distingué la loi, l’idée directrice à la fois des phénomènes dont elle exprime l’arrangement et de la cause occulte dont l’utilité est nulle.

Si nous considérons l’autre science voisine de la psychologie, la science sociale, nous trouvons des occasions

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de remarques semblables. A côté d’idées théologiques : la Providence, le droit divin des rois, etc., on trouve des idées métaphysiques : la société, considérée comme une sorte d’entité mystérieuse ; le progrès, qui est devenu pour certains une manière de dogme métaphysique ou religieux; l’âme de la patrie, qui est pricipalement une conception poétique, et qui, susceptible d’ailleurs d’une interprétation positive très acceptable , semble bien être parfois conçue comme une sorte d’entité vague et mal définie , et des idées empiriques, qui portent à méconnaître les conditions générales de la vie des sociétés, à les considérer comme une sorte de juxtaposition d’éléments semblables par les qualités individuelles desquels l’ensemble paraît entièrement constitué.

Le premier écueil , la métaphysique , est peut-être aujourd’hui plus facilement évité quand il se présente sous ses formes traditionnelles. Le second est peut-être actuellement plus dangereux. L’école spiritualiste n’a pas su toujours se garder du premier, et l’école expérimentale a fréquemment échoué sur le second. Le premier c’est en psychologie l’explication de la synthèse des phénomènes par l’âme et les facultés considérées comme des êtres métaphysiques ; le second c’est la suppression de la synthèse psychique et le fait de ne tenir aucun compte, dans l’étude de l’esprit, de ce qui est l’esprit même. Une des causes des erreurs commises est, sans aucun doute, la prédominance trop grande de l’esprit d’analyse. La grande école de psychologie qui va de Hartley et Hume à Bain et Stuart Mill, a montré avec le talent ou le génie de l’analyse un manque excessif de dispositions à la synthèse. M. Spencer, qui continue à certains égards cette école, en a rajeuni les doctrines et les a en partie corrigées parce qu’il possédait à un degré éminent ce qui manquait à ses devanciers, le don de la synthèse — encore est-il resté quelquefois lui-même arrêté dans l’empirisme.

Au reste, il ne faut pas voir dans la méthode analytique, la seule cause et surtout la cause logique de l’erreur commise- L’analyse, en effet, pourrait s’appliquer aussi bien à l’ordre des éléments d'un fait composé qu’à ces éléments eux-mêmes ; mais en fait, et cela au reste n’est pas très malaisé à comprendre, les philosophes, les psychologues qui s’appliquent surtout à l’analyse, portent leur attention sur les éléments qu’ils dissocient plutôt que sur les relations synthétiques supérieures des phénomènes, — de plus ils prennent souvent un élément qui se présente à eux sans chercher à reconstituer le groupe dont il faisait partie. Les lois abstraites qu’ils dégagent proviennent plutôt de l’abstraction d’un caractère particulier de certains phénomènes considérés isolément, de la comparaison des qualités secondaires de certains faits (comme la loi qui fait de toute idée la copie affaiblie d’une impression !,) ou encore de la considération des rapports d’un certain nombre de faits envisagés dans quelques-unes de leurs relations réciproques un peu superficielles, à l’exclusion des autres faits et des autres relations dont la considération serait nécessaire pour donner à la loi son vrai sens et permettre de comprendre la synthèse réelle des phénomènes (comme les lois de l’association par contiguïté et ressemblance), que de la synthèse abstraite qui réunit en une loi générale les relations réciproques et essentielles, — celles dont les autres ne paraissent que des formes particulières — d’un nombre indéfini de faits (comme la loi de l’évolution de M. Spencer), ou qui, en énonçant une loi particulière s’occupe de la mettre en harmonie avec les autres lois particulières ou avec les lois plus générales de manière à ce que le tout offre bien un système complet ou bien des éléments qui pourront, avec le progrès de la science, se coordonner en système.

1. Hume. Traité de la nature humaine . (Traduit en français par M. Pillon. )

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Les associationistes ont voulu ramener toutes les opérations de l’esprit à des associations par contiguïté et ressemblance- Nous examinerons tout à l’heure la portée réelle de ses lois, mais nous pouvons voir déjà qu’elles ne peuvent en aucune manière avoir la portée qu’on leur a attribuée. Si quelqu’un définissait une pendule en disant que c’est une association de verre, de marbre, d’acier et d’émail, unis suivant les lois de contiguïté de sorte que l’émail est toujours avec l’émail, le verre avec le verre, et les ressorts divers toujours les uns avec les autres, en négligeant de nous dire que l’on se sert du tout pour mesurer le temps, j’imagine que sa description paraîtrait insuffisante et que si jamais nous n’avions vu de pendule nous aurions de la peine à nous faire une idée précise de cet objet. C’est un peu ce que l’on a fait en décomposant l’esprit en états forts et états faibles qui s’associent parce qu’ils se ressemblent ou parce qu’ils ont été une fois ensemble selon le hasard des circonstances. Si nous démontons une pendule, nous avons des rouages et des fragments, nous n’avons plus une pendule, et si nous décomposons un esprit en idées et sensations nous n’avons plus un esprit. Si par exemple nous décomposons une croyance, et nous disons qu’une croyance est une association d’idées, nous n’avons plus une croyance et nous n’en avons pas une définition, mais nous avons des phénomènes dont la réunion, dans certaines conditions et selon une certaine loi, constitue une croyance : c’est cette loi qu’on détruit quand on décompose le phénomène et c’est cette loi qu’on néglige quand on ne voit dans le jeu de l’esprit que des associations par ressemblance et contiguïté. Expliquer psychologiquement un phénomène c’est le rattacher aux lois générales du fonctionnement de l’esprit, c’est-à-dire rechercher quelle est sa fonction dans la vie psychique et de quelle manière cette fonction résulte du jeu de ses éléments — de même

qu’on étudié un organe à la fois en ramenant autant que possible les propriétés de ses éléments aux propriétés générales de la matière vivante, en tâchant de comprendre comment les conditions particulières de leurs manifestations modifient ou compliquent ces propriétés, et quelle place tient l’organe en question dans la coordination générale de l’organisme. On expliquera par exemple un sentiment en montrant à quels organes, à quelles tendances générales il se rapporte, et dans quelles circonstances particulières de l’état de ces organes ou de ces tendances il se produit — et on expliquera un sentiment particulier chez une personne déterminée en le rapprochant des tendances dominantes qui constituent la personnalité au sein de laquelle il se développe , et comment il est déterminé en ce cas par une combinaison particulière de certains éléments, combinaison qui est la caractéristique même de la personne. On ne peut rien expliquer en psychologie que par le mode de groupement des éléments qui constitue soit la finalité générale de l’esprit, soit le mode de finalité particulière d’une personnalité.

Une des causes de l’empirisme, c’est que l’on s’est habitué à regarder les lois comme des choses purement subjectives et sans réalité. Les notions sur le réel ont été profondément perverties par diverses influences, entre autres par l’habitude du concept de substance et l’on en est venu à nier la réalité de ce qui ne possédait pas le caractère où l’on avait cru trouver la réalité par excellence. Il semble qu’il y ait eu ici un effet particulier de l’association par contraste. Ceux qui ont rejeté la réalité de la substance ne l’ont plus guère trouvée que dans les faits, identifiés parfois avec les perceptions, et ils ont tout ramené à ce qui leur semblait la seule réalité possible — c’est ainsi que la sensation transformée a tout expliqué et explique encore trop de choses. Les métaphysiciens ne trouvant la réalité que dans des substances inaccessibles

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à l'expérience, les empiristes sensationnistes ou matérialistes ne l’ont trouvée que dans l’expérience sous sa forme la plus facile à constater. Les premiers n’ont pas vu que la substance est une hypothèse qui n’explique rien et ne sert à rien, les seconds n’ont pas vu qu’un fait sans loi n’est plus un fait, mais une fiction impossible à constater, et même à concevoir ou à imaginer. Le néo-criticisme à peu près seul a tenté de constituer un phénoménisme rationnel, mais la façon dont il comprend le phénomène et la loi, sa théorie de la connaissance ou sa logique générale, ne me paraît pas suffisamment nette encore. Il me semble par exemple qu’elle n’est pas absolument la même chez M. Renouvier et chez M. Pillon, ni même peut-être en divers endroits des écrits, si profonds et suggestifs d’ailleurs, de M. Renouvier. A mon sens, la réalité de la loi et celle des faits sont exactement les mêmes et j’accepte à la fois les deux formules : la loi est l’ordre abstrait des phénomènes, le phénomène est une rencontre de lois L Il semble assez évident, d’ailleurs, que si les faits sont des composés de lois, la loi sera un abstrait des phénomènes. Elle est, à ce titre, partie des faits, et l’on doit remarquer que, si la loi n'a pas d’existence en dehors des faits, le fait n’a pas non plus d’existence en dehors de la loi. Nous ne connaissons pas plus de loi sans faits que de faits sans loi ; et si, par abstraction, nous retirons une loi d’un fait ou d’un groupe de faits — ce qui revient au même, car nous ne connaissons pas de phénomène absolument simple, — le fait n’existe plus en réalité, pas plus que la loi n’existe réellement sans lui. En réalité, les lois ne sont pas , par elles-mêmes , des abstractions isolées , il ne faut pas confondre une loi avec la formule que nous nous

1. On peut voir à ce sujet mes deux notes sur La réalité des rapports et Le rapport de ressemblance dans la Critique philosophique , avril et juin 1885.

en faisons, la formule est une représentation (le la loi, elle est un composé de mots et d’éléments abstraits, mais si l’idée d’une loi est une pure abstraction la loi elle-même existe dans les faits concrets. Du moment que des éléments existent et forment un tout, le rapport (1e ces éléments est aussi réel que l’existence du fait composé qui implique essentiellement l’existence de ce rapport. Un fait en somme est essentiellement une loi d’autres faits. L’existence d’une locomotive est un fait, et c’est la loi même selon laquelle sont assemblées les diverses parties de la locomotive — supprimez l’arrangement, les rapports, la loi, le fait disparaît, la machine n’existe plus, il n’en reste que les éléments ; prenez un de ces éléments : un sifflet, un régulateur, une roue — supprimez encore la loi, l’ordre des phénomènes, le fait disparait, vous n’avez plus que des éléments ou des morceaux — et ainsi de suite. Un fait quelconque est un résultat des rapports de ses éléments et n’existe que par leur réalité. La nature du fait et de la loi ne peut d’ailleurs être examinée à fond qu’avec plus de développements qu’il ne m’est possible d’en donner ici à ce sujet, et nous serions facilement amenés à aborder le problème de la connaissance. Je m’abstiens de m’engager dans cette voie et je me contente d’avoir indiqué ce qui me paraissait se rapporter à notre sujet actuel : la critique des théories empiriques, et l’examen des lois de l’esprit.

Les psychologues associationistes ont tâché de montrer que tous les actes de l’esprit se ramènent à des associations par contiguïté et ressemblance. Je crains un peu que le verbe « se ramener » n’ait causé ou fixé quelques erreurs, — en un sens on ne ramène jamais un fait à un autre fait, une loi à une autre loi, on peut seulement découvrir entre les deux des rapports de finalité ou de causalité, de synthèse ou d’analyse — croire que l’esprit

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se ramène à des associations par contiguïté et ressemblance, ce serait admettre que l’esprit n’est que de telles associations ; c’est croire que ces formes de groupement sont les formes les plus hautes et les plus élevées, comme les plus inférieures de la vie psychique. Mais tout ce que nous avons vu jusqu’ici nous autorise à croire que la théorie ainsi comprise n’est pas juste, les principes généraux de l’esprit dont l’expérience nous a montré la généralité ne sont pas ceux qu’a étudiés l’associationisme anglais. Nous avons vu que la grande loi de l’esprit c’est la finalité, l’association systématique, se présentant à nous sous diverses formes que j’ai tâché de spécifier. Nous avons ici à étudier les lois de l’école anglaise, et ce sera une nouvelle occasion de vérifier la valeur des principes généraux exposés dans le cours de ce travail. En examinant la théorie associationiste nous pourrons voir si les lois de contiguïté et de ressemblance sont de véritables lois, et si elles peuvent nous rendre compte réellement des fonctions de l’esprit ou bien si elles ne seraient pas entièrement subordonnées à des lois synthétiques plus hautes, et si elles ne seraient pas même des apparences illusoires plutôt que des lois réelles.

C’est la physiologie et la sociologie qui nous fournissent la loi de finalité, d’association systématique dont l’application à la psychologie paraît indispensable. De nos jours, en effet, la biologie et la psychologie d’un côté, la psychologie et la sociologie de l’autre deviennent inséparables. Or, l’école associationiste a beaucoup trop négligé les phénomènes physiologiques et n’a pas tiré des phénomènes sociaux tout ce qu’elle aurait pu en tirer. Ou bien les psychologues qui, comme Bain, ont accordé dans leurs ouvrages une place importante à l'étude des phénomènes physiologiques, ont manqué de l’esprit de synthèse et se

sont trop bornés à des descriptions ou à des analyses, a des rapprochements intéressants, utiles souvent mais qui ne se rapportaient pas suffisamment au problème fondamental de la psychologie qu’ils avaient cependant l’intention de traiter. En fait une conception d’ensemble de la psychologie et de ses rapports avec la biologie et la science sociale suffit, alors même qu’on n’entre pas dans le détail, pour faire abandonner ou toutaumoins modifier considérablement les théories acceptées trop généralement dans l’école expérimentale.

La psychologie comprend l’étude des impressions faites sur un individu vivant par son milieu, et les réactions de l’être vivant sur le milieu — toutes les combinaisons internes qui influent à quelque degré sur le mode de réception et sur le mode de réaction, sont de son domaine. Nous reviendrons plus loin sur ce point, en tâchant de synthétiser les faits et les lois qui précèdent en une conception générale et positive de l’esprit. Tous les phénomènes psychiques apparaissent ainsi comme des signes de tendances, de divers processus qui s’accomplissent dans l’organisme et qui constituent la réaction de l’individu ; ce sont essentiellement ces processus , ces tendances et leurs groupements divers qui sont l’objet de la psychologie; les phénomènes subjectifs ne nous intéressent que parce qu’ils sont produits par eux et qu'ils nous les montrent à l’œuvre, un fait psychique quelconque, ne prend un sens, une signification véritable, que lorsque nous avons pu déterminer son rôle dans la réaction de l’individu.

Il paraît évident tout d’abord, que les lois de ressemblance et de contiguïté ne peuvent, à ce point de vue, servir à exprimer synthétiquement l’activité mentale. Elles ne nous donnent nullement la principale forme des actions réceptives et des réactions de l’esprit ; elles ne nous apprennent absolument rien sur la principale fonction de

l’esprit : la coordination des impressions et des actes. Elles font abstraction du caractère principal de notre activité, de celui sans lequel l’esprit ne serait pas l’esprit : la finalité. C’est cette coordination, cette synthèse psychique, qu’il faut constater d’abord et mettre avant tout en lumière. Alors même que l’on retrouverait toujours dans tous les actes de l’esprit, des applications de la loi de ressemblance et de la loi de contiguïté, ce qui d’ailleurs ne se vérifie pas, il faudrait encore constater que ces deux lois elles-mêmes ne se manifestent qu’en se soumettant à une loi supérieure, la loi d’association systématique, sans laquelle l’esprit ne subsisterait plus et qui exprime seule la forme essentielle de l’activité mentale, considérée au point de vue synthétique de la psychologie générale.

Dira-t-on que les lois de l’école associationiste n’ont eu pour but que d’expliquer la coordination de l’esprit en montrant le mode selon lequel cette coordination s’effectue ? Il y a lieu, en effet, d’examiner directement et par les faits, le rôle de la contiguïté et de la ressemblance, et c’est ce que nous allons faire, mais il n’en est pas moins vrai que, au lieu de chercher à expliquer par la contiguïté et la ressemblance la finalité de l’esprit, les psychologues de l’école empirique ont eu très souvent une tendance à remplacer par leurs nouveaux principes, toutes les lois supérieures, et il leur semblait, non pas que les associations par contiguïté et ressemblance étaient pour ainsi dire la matière d’une forme supérieure, mais qu’elles étaient cette forme même et certainement ils ont cru, quand ils y ont pensé, — et ils n’y ont pensé la plupart du temps, que d’une manière assez vague, — que leur associationisme avait pour effet de débarrasser la psychologie de tout principe supérieur — une loi plus synthétique ayant pour eux un aspect quelque peu métaphysique — ou théologique peut-être.

Aussi, le point de vue synthétique a été complètement négligé par eux. Parfois même, on dirait qu’ils n’ont pas seulement aperçu le problème. Il leur est arrivé, quand ils voulaient se faire une idée de l’esprit, de n’en voir que les éléments, la matière, si je puis dire, les impressions, les idées, sans prendre garde à la loi générale qui unit ces idées et ces impressions et sans s’apercevoir que, si ces impressions et ces idées n’étaient pas unies dans un ensemble, dont la forme est précisément ce qui nous importe, elles ne constitueraient pas plus un esprit qu’une carrière de pierre ne constitue un monument. On n’a plus aucun doute sur ce point en examinant les définitions, qu’ils ont donnée. L’esprit, a dit Hume , est un faisceau de perceptions; et Bain: « pour définir l’esprit, il faudrait enfermer dans quelques mots, par une généralisation convenable, toute la famille des faits mentaux, et en exclure tout ce qui a un caractère 'étranger, » et cette phrase, susceptible d’ailleurs d’une interprétation correcte, fait cependant pressentir une façon de ne pas comprendre la question qui aboutit à faire admettre que l’esprit est « l’opposé de la matière, ou pour mieux dire de ce qu’on appelle le monde extérieur». La définition de Hume équivaut à dire que le Parthénon est un tas de pierres, celle de Bain, à expliquer la nature d’un tableau, en affirmant que c’est le contraire d’une symphonie.

M. Spencer a évité l’écueil de l’empirisme, en définissant l’esprit par l’adaptation des relations internes aux relations externes ; sa conception générale, critiquable à certains égards, est, en tout cas, très supérieure à celles que nous venons de voir — de même, les physiologistes ou les pathologistes psychologues, en Angleterre, MM. Maudsley, Ch. Bastian, Ferrier, etc., ont su se garder d’un usage exagéré des lois de l’association. L’école expérimentale française s’est également mieux préservée que l’école anglaise des dangers de l’empirisme , au moins

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depuis Cabanis. On trouve, par exemple, dans les travaux de MM. Taine, Ribot, Espinas , un souci constant des lois générales de coordination, et l’appel aux lois de contiguïté et de ressemblance est bien moins fréquent chez eux, que chez les philosophes anglais, j’en dirai autant des philosophes italiens, par exemple, MM. Lombroso, Caporal!, Sergi et Regalia.

Nous allons voir tout à l’heure l’insuffisance des lois de ressemblance et de contiguïté à rendre compte des phénomènes psychiques considérés en eux-mêmes, mais nous voyons déjà que la conception générale de l’esprit que Ton a fondé sur elles est manifestement insuffisante — et l’on peut multiplier les objections. Rappelons simplement l’activité inconsciente de l’esprit et la difficulté qu’il y a à en rendre compte au moyen des lois de Tassociationisme anglais. On est forcé, logiquement, par l’étude de l’habitude et de l’instinct, d’appliquer aux actes inconscients les lois de l’association. Mais pour Tassociationisme, les phénomènes inconscients ne peuvent guère être que des phénomènes physiologiques, et nous nous trouvons alors en présence de nouvelles difficultés analogues aux précédentes — pas plus dans l’ordre biologique que dans le domaine de la psychologie, les lois de contiguïté et de ressemblance ne sont capables de nous donner les véritables raisons, les modes essentiels de l’enchaînement des phénomènes.

En abordant l’étude directe des lois de contiguïté et de ressemblance et de leurs manifestations dans les phénomènes psychiques, deux questions se posent : la première est de savoir si ces lois peuvent, à elles seules, expliquer les phénomènes de l’esprit ou s’il faut encore admettre l’existence d’une loi de systématisation , de finalité qui en règle l’application ; la seconde est de savoir

si ces lois sont de véritables principes secondaires de l’association des idées, et dans quels cas elles le sont. Il est hors de doute, par exemple, que, dans un raisonnement, nous joignons des idées qui se ressemblent en quelques points : la première question à se poser est celle-ci : n’y a-t-il dans le raisonnement que des associations par contiguïté et ressemblance, ou bien ces associations sont-elles déterminées par une autre loi selon laquelle, parmi toutes les associations par ressemblance possibles , quelques-unes seulement s’effectuent à un moment donné? La seconde question est celle-ci : les associations des phénomènes semblables s’effectuent-elles à cause de cette ressemblance , ou bien la finalité expliquet-elle tout et est-ce a cause de la finalité impliquée en certains cas par la ressemblance que l’association s’effectue ? — De même pour la contiguïté.

On a pu voir que j’ai ramené le raisonnement à un certain mode de systématisation des éléments psychiques, en tâchant de préciser la nature de ce mode et la nature de ce groupement, l'examen que nous avons à faire à présent servira en quelque sorte de contre-épreuve à la théorie exposée plus haut. — Prenons un exemple de raisonnement concret. Un chasseur voit un perdreau passer devant lui en volant, à quarante pas. S’il est assez peu habitué à la chasse pour réfléchir et raisonner au lieu de tirer instinctivement, il se dira, (en abrégeant beaucoup), qu'il doit jeter le coup en avant de l’oiseau et cherchera à viser en conséquence. Il sait, en effet, que pendant le temps qu’il faut pour presser la détente et faire partir le coup, l’oiseau aura fait un certain chemin et que s’il visait juste le coup porterait derrière l’oiseau — il se produit en lui, très rapidement, un certain nombre de perceptions et d’idées qui se combinent, il y a un cas très net de raisonnement. On peut y trouver une application de la loi de similarité. En effet, le vol de l’oiseau

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est assimilé à tous les mouvements que le chasseur a pu observer et les mêmes propriétés lui sont attribuées, de même le chasseur a pu déjà tirer lui-même ou voir tirer des coups de fusil dans des conditions semblables, et a pu observer des phénomènes analogues à celui qui fait la base de son raisonnement. Mais ce que la loi de similarité ne suffit pas à expliquer c’est ceci : comment se fait-il que ce soient ces associations-là qui se produisent et pas d’autres ? Au point de vue de la loi de ressemblance , l’oiseau en volant pourrait suggérer, soit par sa couleur, soit par sa forme, soit par les caractères particuliers de son vol, bien d’autres associations qui ri auraient nullement convenu dans les circonstances supposées. Et voilà précisément pourquoi elles ne se sont pas présentées — ce n’est pas la ressemblance, c’est la convenance qui est la cause directrice, le pourquoi de l’association. Parmi toutes les impressions que la ressemblance aurait pu susciter, parmi tous les états de conscience qu’elle aurait pu faire naître, ceux-là seuls se sont produits qui pouvaient s’harmoniser avec les impressions dominantes au môme moment. Il y a ici une sélection opérée par l’appareil psycho-physiologique, une association systématique et une inhibition que la ressemblance ne suffit pas à expliquer, et la cause du phénomène se trouve, non pas dans une association déterminée selon la loi de similarité, mais dans l’organisation acquise du système nerveux et de l’esprit.

On pourrait multiplier les exemples — j’en choisis un vulgaire et déjà employé : je veux aller prendre le train, j’ai deux kilomètres à faire à pied, je regarde ma montre et je vois que le train partira dans cinq minutes — j’en conclus que je ne puis pas partir. Il y a encore ici des associations apparentes par similarité ; de nombreuses expériences ont pu m’apprendre le temps qu’il faut pour parcourir à pied le chemin qu’il me faut faire et qu’il y a

des chances pour que les trains de chemin de fer partent à l’heure indiquée. Mais pourquoi toutes ces idées s’éveillent-elles en moi à la vue de ma montre ? Tout aussi bien la blancheur de l’émail du cadran aurait pu me faire penser à la neige ou au lis ; ou la vue des aiguilles me rappeler celle des horloges que j’ai pu voir, ou des objets plus ou moins semblables, des aiguilles à coudre, des lances ; ou encore ma montre me rappeler d'autres montres. Aucune de ces associations ne se produit pourtant. C’est qu’il y a ici une orientation de l'esprit, un système directeur et une inhibition systématisée, c’est que je veux savoir si je puis partir et que toutes mes idées convergent vers une même fin. Comme dans le cas précédent il n’y a pas, — ou il n’y a pas seulement — association par similarité, il y a finalité et systématisation.

De même pour la contiguïté. Une sensation, une idée pourraient, au point de vue de la théorie associationiste réveiller par contiguïté un nombre incalculables d’idées différentes. Il est hors de doute, pourtant, qu’elles ne se réveillent pas toutes à la fois. Qu’est-ce qui détermine le choix ? Evidemment c’est l’état momentané ou durable de l’organisme et de l’esprit. Si je prends un livre dans ma bibliothèque pour le consulter, je ne pense pas pour cela à tous les volumes qui sont sur le même rayon — si j’ai égard à eux ce n’est qu’en tant que cela est nécessaire pour prendre celui dont j’ai besoin, — et si ce livre m’en rappelle un autre, ce sera sans doute un autre livre qui pourra me venir en aide en ce qu’il me fournira des renseignements utiles pour le sujet qui m’intéresse en ce moment, et non un livre qui se trouve à côté du premier ou bien qui lui ressemblera parle format et la couverture. Ici encore il y a systématisation plutôt qu’association par ressemblance ou contiguïté. Si le souvenir des livres qui sont à côté de celui-ci s’éveille en moi, c’est que j’ai d’autant plus de chances de trouver mon livre que je saurai

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un plus grand nombre de ses relations de voisinage. Et si l’on m’objecte que la ressemblance ou la contiguïté déterminent parfois la systématisation et le choix, je pense que nous aurons l’occasion d’examiner le cas tout à l’heure.

Au reste, les psychologues associationistes ont bien aperçu ce fait que plusieurs séries d’associations sont généralement possibles (à un point de vue abstrait) et que seule l’une d’elles se réalise. Bain, selon son habitude a bien décrit le phénomène, mais je pense qu’il n’en a pas tiré toutes les conséquences.

« Quand je regarde une montagne, dit-il, plusieurs séries se présentent à moi, dans lesquelles je peux m’engager à propos de l’objet qui est devant mes yeux. En vertu de la contiguïté je peux penser aux autres montagnes de la chaîne, aux plaines et aux villages situés audelà, à la composition minérale de la masse, à la flore, qui s’y étale, à sa structure géologique, aux évènements historiques qui s’y sont accomplis. En vertu de la similarité je peux penser aux montagnes que j’ai vues en d’autres pays, dans des tableaux ou dans les descriptions des poètes, aux formes géométriques avec lesquelles cette montagne a de l’analogie, à des effets artistiques équivalents. Toutes ces voies me sont ouvertes, mais il arrive que je m’engage dans l’une d’elles de préférence et cette préférence a un motif. Tl se peut que l’une des associations ait acquis par la répétition plus de force que les autres, peut-être suis-je habitué à associer ensemble la montagne et le village voisin, et conduit comme par une transition naturelle à suivre cette association particulière. Nous trouvons une autre cause dans la présence d’un second lien d’association. Si je vois la montagne attenante, je peux m’engager dans l’association qui me fait parcourir toute la chaîne. Si j’aperçois le reflet des cascades, j’ai un

double lien de contiguïté qui porte mon esprit à la rivière qui coule du flanc de la montagne, etc.

» Je supposerai un autre cas. Une violente tempête a fait déborder les rivières, arraché les arbres, renversé les maisons et jeté partout la terreur. Les séries de pensées que suggère chacun de ces incidents sont extrêmement variées et dépendent de la disposition mentale de l’observateur à d’autres points de vue, ou des idées spéciales qui se rencontrent avec le caractère qui leur est commun à toutes. La femme du marin pense à son mari qui est sur mer. Le marchand et l’assureur ont aussi leurs pensées attachées sur cet élément. Le fermier calcule la perte de ses récoltes, le meunier entrevoit l’augmentation de la puissance motrice du canal qui fait tourner son moulin. Le météorologiste étudie la direction, la durée, la force de l’ouragan et les compare avec les cas qu’il a déjà observés. Le poète contemple des effets grandioses. L’homme religieux élève ses pensées à Dieu.

« Ces exemples supposent l’existence d’une attitude habituelle de l’esprit, une émotion, une occupation, un plan toujours prêt à servir de point de départ au mouvement de l’esprit, et se combinant avec toute stimulation qui tend à mettre en jeu les séries de l’esprit de façon à constituer un élément de l’effet composé. Les cas où la seconde association n’est présente qu’accidentellement sont régis par le même principe » b Si je ne me trompe, le dernier exemple donné par Bain est très propre à montrer qu’il y a dans l’esprit autre chose que les lois de ressemblance et de contiguïté ; on y voit que le phénomène perçu éveille en chacun de nous des séries et des complexus particuliers de phénomènes selon l’organisation propre de l’esprit qui le reçoit ; et c’est cette organisation que ne nous donnent ici ni la loi de contiguïté ni

1. Bain. Les sens et l’intelligence , p. 517 et 519. Trad. Cazelles.

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la loi de ressemblance, c’est cette organisation qui dirige le développement des phénomènes, c’est elle qu’il faut étudier. Il y a là un système d’habitudes qui accueille tel état de conscience, lui permet de se développer et repousse tel autre ou l’arrête dans son développement, d’après une loi bien évidente de finalité interne. Le fait remarquable dans le cas cité par Bain, c’est que c’est partout la tendance à l’unité qui domine, à l’unité de fin, à la systématisation des états de conscience et des tendances inconscientes ou semi-conscientes, c’est cette systématisation qui constitue ce que nous appelons une personnalité ou un caractère. Chacun a ses systèmes propres d’habitudes, et c’est cette loi générale d’harmonie ou de finalité existant en chacun de nous sous des formes différentes qui détermine et règle le jeu de l’esprit. Le fermier calcule plutôt la perte de ses récoltes que l’augmentation de la force motrice du courant qui fait tourner le moulin parce que cette dernière considération n’a rien à faire dans sa vie, elle ne peut servir à diriger ses actes, elle serait inutile et n’a pas de raison d’être au point de vue de la finalité, ce qui revient à dire qu’elle ne saurait être chez lui systématiquement associée à un certain nombre d’éléments moteurs. La psychologie du caractère serait faite le jour où l'on aurait déterminé toutes les tendances, et toutes leurs associations possibles en vue de fins différentes.

Tl n’est pas très utile sans doute de rappeler ici encore que cette finalité n’est pas absolue et complète — la vie des éléments psychiques nous a permis de le constater souvent. On a dit jadis que la nature ne faisait rien en vain et c’était une absurdité, dire que l’esprit ne fait rien en vain serait moins faux, mais serait faux encore, parce qu’il n’y a pas de personnalité parfaite et que nous sommes tous incomplètement unifiés mais la finalité n’en est pas moins comme nous l’avons vu, une loi générale de

l’esprit et des phénomènes psychiques. Tout ce qui est esprit est harmonie, mais les harmonies particulières de deux esprits ou de deux éléments psychiques qui sont en réalité assez semblables à deux esprits, peuvent ne pas se fondre dans une harmonie générale ; un accord parfait en mi est très harmonieux, un accord parfait en fa l’est aussi, mais si les deux se font entendre à la fois l’ensemble 11e le sera nullement — et l’esprit est un orchestre où les musiciens ne s’accordent pas toujours, où le chef, quand il existe, n’est pas toujours suivi. La raison de l’harmonie psychique ne se trouve nullement dans des formes d’association par contiguïté, et ressemblance, elle se trouve dans ce simple fait que l’esprit est l’expression d’un organisme et que tout organisme suppose une coordination, un fonctionnement harmonique de ses diverses parties. Si l’on voulait expliquer cette finalité , à supposer que cela soit possible, ce n’est pas dans la ressemblance et la contiguïté que l’on pourrait trouver une explication, ce serait plutôt dans les propriétés de la matière qui auraient permis la génération spontanée ou la formation lente d’un premier organisme.

Ce qui précède tend à faire admettre, je pense, que les lois de la contiguïté et de la ressemblance ne peuvent rendre compte de l’organisation psychique ; à supposer même que cette organisation ne se manifestât que par des associations de faits contigus ou semblables, elle se distinguerait encore des autres lois et devrait être examinée à part, car elle seule permet d’exprimer à un point de vue synthétique l’ensemble des lois de l’esprit. Mais il ne semble pas que la loi de systématisation se borne à régler le fonctionnement de ces lois, elle paraît aussi déterminer sans leur intervention la production de certains phénomènes, et même agir quelquefois en un sens absolument opposé. Le mécanisme mental qui détermine un écrivain à ne pas répéter trop souvent le même mot à des

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intervalles rapprochés pour exprimer une même chose me semble être un cas de ce fait général. Ici la contiguïté et la similarité paraissent agir dans le même sens pour faire répéter le mot. Je ne vois que le désir d’écrire avec une certaine élégance qui puisse s’opposer à ce qu’elles réussissent. Sans doute on peut dire que l’exemple des écrivains qui ont déjà agi de la même manière peut, par similarité, exercer une influence sur celui qui tient la plume, mais je ne vois pas pourquoi cette influence ne serait pas compensée par l’exemple de ceux qui écrivent mal si ce n’était que cette dernière influence est annulée ou diminuée par le désir de bien écrire. L’écrivain tâche d’arriver à faire une œuvre qui le satisfasse, et les phénomènes psychiques s’arrangent dans un ordre déterminé par cette cause finale en dépit de la similarité et de la contiguïté. Et ces lois ne sauraient d’ailleurs expliquer cette cause, ou la cause qui l’a produite elle-même — nous serions ainsi amenés à remonter de cause en cause jusqu’au germe et de là jusqu’au premier organisme dont nous ne savons rien. Nous retombons d’ailleurs dans un cas précédemment indiqué, et c’est encore l’organisation physique que nous trouvons comme base et comme cause de l’organisation psychique. Il serait sans doute inutile de dire en faveur de l’associationisme que les différentes associations ont ceci de commun que ce sont des associations par finalité, et que c’est cette ressemblance qui expliquerait leur mécanisme. Une pareille interprétation, plus subtile que solide, se heurterait contre les objections générales exposées déjà, ou bien elle ne pourrait signifier autre chose que ceci : la finalité est la loi générale de groupement des phénomènes psychiques.

Que la loi de finalité soit d’autant plus apparente dans les* phénomènes psychiques que ces phénomènes sont d’ordre plus élevé, cela n’a rien de surprenant, et c’est une vérité dont on se rend facilement compte, si 1 on

songe que la supériorité d’un phénomène ou d’un groupe de phénomènes se mesure précisément à son degré de systématisation. Aussi est-ce dans les formes les plus élevées des fonctions mentales que les adversaires de l’associationisme ont généralement puisé leurs arguments. En revanche les formes mal coordonnées, les rêves, la folie, la rêverie, les rapprochements disparates ont fourni les plus beaux cas de « l’association des idées ». Mais en réservant ces phénomènes pour examiner tout à l’heure l’explication que les psychologues associationistes en ont donnée, nous devons dire quelques mots des formes mentales les moins complexes, mais qui fonctionnent régulièrement. Leur harmonie, si elle est plus imparfaite, comme nous avons eu plusieurs fois déjà l’occasion de le voir, en ce qu’elle résulte du consensus d’un moins grand nombre d’éléments est aussi moins imparfaite souvent en ce que ces éléments sont plus étroitement unis et mieux coordonnés au point de vue de leur fonctionnement.

Cette harmonie éclate dans les réflexes composés, dans les instincts ; mais pour rester à présent sur le domaine de la vie consciente , remarquons que les phénomènes moins complexes qu’un raisonnement ou qu’une volition réfléchie, la perception, l'imagination, témoignent aussi d’une certaine harmonie qui ne paraît pas réductible à l’association par contiguïté et ressemblance. C’est ce qui ressort clairement des théories d’après lesquelles toute sensation, toute perception, toute image est le résultat d’une sorte de raisonnement inconscient. L’esprit, a-t-on dit, est une chose qui raisonne et le mot n’a que le tort de trop généraliser un phénomène particulier — ce qui est vrai c’est que le raisonnement et toutes les autres opérations mentales ont ceci de commun qu’elles sont une coordination d’éléments unis de façon à pouvoir converger vers une même fin. M. Binet, qui a très bien analysé le raisonnement dans les perceptions, a ainsi ingénieusement

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rapproché diverses formes de la vie psychique h Mais une fois que l’on reconnaît cette complication et cette coordination inférieure des phénomènes les plus simples en apparence, il semble bien que le rôle de l’association par contiguïté et ressemblance paraisse de moins en moins important. Dans la perception d’un mot, par exemple, nous avons un complexus d’images nouvelles, auditives, motrices phonétiques et motrices graphiques ; comment ces diverses images se sont-elles réunies ? Ce n’est probablement pas à cause de leur ressemblance. Dirons-nous que c’est par contiguïté ? Ce serait donc parce que l’on entend un mot quand on le prononce que l’image auditive serait associée à l’image motrice de l’articulation. Mais pourquoi l’image visuelle s’associeraitelle à l’image motrice ? Sans doute à cause de l’habitude de lire à haute voix. Il me paraît manifeste que raisonner ainsi serait prendre l’effet pour la cause. L’image visuelle ne peut s’être associée à l’image motrice par la lecture que si la lecture a été possible. Or, ce qui rend la lecture possible c’est justement cette association de l’image visuelle et de l’image motrice — il est donc inadmissible qu'elle serve à l’expliquer. Et si l’on fait intervenir comme intermédiaire l’image auditive qui s’associe d’une part à l’image visuelle, d’autre part à l’image motrice, je demanderai comment l’image motrice a pu s’associer avec l’image auditive? Quand on prononce un mot devant un enfant pour qu’il le répète et qu’il associe désormais telle image motrice et telle image auditive, on suppose évidemment que cette association est virtuellement faite ; car sans les rapports anatomo-physiologiques de l’appareil moteur et de l’appareil auditif, sans la systématisation préétablie des différents centres psychiques, aucune association entre le son et le mot prononcé ne pourrait s’établir. Ici encore,

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