DE LA SECONDE PARTIE
Nous avons passé en revue, dans leurs différentes manifestations, les lois générales de l’activité psychique. La première de celles que nous avons étudiées, la loi d’asso-
dation systématique, nous a paru la raison d’être générale de toutes les autres qui lui servent de complément ou même n’en sont qu’une forme particulière. La loi d’inhibition systématisée est la contre-partie exacte de la loi d’association systématique, elle exprime le fait négatif qui correspond exactement au fait positif exprimé par la première, à elles deux ces deux lois expriment tout l’essentiel de l’esprit ; la loi du contraste est une combinaison des deux premières, et les lois de ressemblance et de contiguïté ne sont que des formes particulières de l’association systématique. Ainsi l’esprit nous apparaît comme une sorte de machine vivante extrêmement complexe, s’assimilant sans cesse de nouvelles impressions, les décomposant, rejetant ce qui ne peut lui servir, et avec les éléments décomposés, remontant des systèmes nouveaux, combinant sans cesse, et détruisant sans cesse ses combinaisons pour en former d’autres, les défaire encore et revenir aux premières et à de nouvelles aussi — faisant avec les perceptions, les idées, les sentiments, ce qu’un imprimeur fait avec des caractères d’imprimerie, avec cette différence que l’esprit ne se distingue de ses éléments que parce qu’il est leur synthèse et que ce sont ces éléments eux-mêmes qui vivent, aiment, désirent, s’associent et se combattent, s’arrêtent les uns les autres, se décomposent et se recomposent — parfois sans loi
générale qui les dirige, comme des gamins qui vagabondent, quelquefois, au contraire, unis vers une même fin, comme les soldats d’un régiment qui manœuvrent avec ensemble, et se groupant autour d’un élément prépondérant qui les domine et dirige leur activité. L’inhibition est caractérisée par l’abandon que chacun fait, en ce cas, d’un grand nombre de ses préférences particulières, de ses désirs propres, et aussi par l’abandon semblable que chacun impose aux autres. Et, pour reprendre une comparaison qui, à mon avis, met en lumière un fait général identique réalisé dans des ordres de faits particuliers différents à beaucoup d’égards, un élément psychique obligé de renoncer à une partie de ses affinités pour rentrer momentanément dans un système complexe, me paraît semblable à un homme qui sacrifie une partie de ses intérêts particuliers pour obéir à une loi sociale. Le sort d’un élément psychique appelé à faire partie d’un système auquel il n’est pas habitué et qui doit se dégager pour cela d’une association étroite et longtemps combinée, — cela arrive fréquemment lorsque nous apprenons une nouvelle science, ou bien encore lorsque nous avons à renoncer à une croyance, à une illusion, me paraît avoir des analogies sérieuses avec certains évènements de la vie sociale. Et l’élément psychologique, idée ou sentiment, n’est pas toujours aussi discipliné que l’élément social, soldat ou fonctionnaire. Un homme doit renoncer à une croyance qui lui était chère, il cesse, par exemple, de croire à la vie future , c’est dire que des éléments psychiques comme l’idée de sa personnalité, etc., doivent abandonner certaines associations pour en contracter d’autres, ils ne s’associent plus à des idées plus ou moins vagues d’immortalité, de bonheur éternel, de substance permanente, ils prennent place dans d’autres associations ; ils s’associent étroitement avec la conception de l’organisation physiologique, de l’usure vitale, et cela ne se passe pas sans difficulté,
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les éléments qu’on veut séparer protestent et cherchent à se rejoindre. Mais l’organisation supérieure de l’esprit l’emporte, il faut que la systématisation psychique s’accomplisse, la rupture des associations premières apparaît à présent comme la condition nécessaire du maintien de l’harmonie générale de l’esprit, et si l’esprit est fort la dissociation s’effectuera. Verra-t-on une fantaisie dans les comparaisons de ce fait psychologique au sort du conscrit qui est enlevé à ses travaux, à sa famille, à sa fiancée, pour prendre place dans un régiment? Ici c’est l’intérêt social qui exige le relâchement ou la rupture des premiers liens sociaux et si la société est forte, bien organisée, il n’y aura pas de résistance ; l’influence seule de l’idée du devoir suffira à déterminer la dissociation et l’association nouvelle, Nous retrouvons dans ce fait social l’association systématique, l’inhibition, il serait facile aussi d’y voir des traces de l’association par contraste et de l’association par contiguïté et ressemblance.
Mais ce n’est pas en ce moment notre but — nous avons simplement à indiquer le sens général de ce qui précède. Nous avons vu d’abord, dans la première partie, l’activité relativement indépendante des éléments psychiques — nous avons constaté dans le second leur solidarité réelle et les lois de cette solidarité. Les deux modes d’action ne s’opposent nullement. Parmi toutes les formes possibles de l’activité d’un élément psychique , comme parmi toutes les formes possibles de l’activité d’un élément physiologique ou d’un élément sociologique, il en est un certain nombre qui peuvent s’accorder avec celles des autres éléments qui s’associent avec lui, il en est d’autres au contraire qui contrarient un certain nombre de désirs des autres éléments — or, chaque forme de l’activité d’un élément tend à déterminer chez les autres les formes d’activité concordantes, celles qui peuvent s’harmoniser avec elle pour une même fin ou des fins convergentes et à
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inhiber les formes d’activité discordantes. L’harmonie de l’esprit vient de là, et elle est déterminée en grande partie par l’harmonie organique. Celle-ci, en effet, comprend des éléments relativement très stables, bien organisés et exerce une influence considérable pour l’association ou l’arrêt sur les tendances et les phénomènes psychologiques — et c’est la cause du fonctionnement de tous les phénomènes psychiques qui tendent, à des degrés divers, à la conservation générale de l’organisme — de plus chaque organe a ses représentants psychiques et nous avons ici une nouvelle cause d’association et d’inhibition. L’un de ces organes prend part non seulement à la vie individuelle, mais à la vie sociale aussi, à l’amour, à la génération, à la vie de l’espèce. Il est aussi l’élément dominant dans un nombre très important de coordinations psychiques . Le milieu social détermine en nous soit par imitation, soit par besoin de nous mettre en harmonie avec nos contemporains — et l’imitation est un moyen d’y parvenir — une autre série considérable de systèmes harmoniques. Enfin certaines autres coordinations sont déterminées par des faits psychiques formés peu à peu et qui ont imprimé à l’esprit une allure particulière en rassemblant autour d’eux un groupe de tendances et d’idées — par exemple, les tendances qui dépassent le milieu social et qui ont pour but une abstraction, une forme générale, le bien, le beau que l’esprit a extraits de quelques expériences et avec lesquels il a fait une forme idéale dont il poursuit la réalisation. La vie individuelle, la vie de l'espèce, la vie sociale, la vie esthétique, scientifique et morale, voilà les quatre formes principales de la systématisation psychique, déterminées chacune par l’influence d’éléments différents, parmi lesquels les plus stables, paraissent toujours les moins élevés, mais aussi les plus forts, comme étant la condition des autres qui les impliquent.
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Ces quatre formes principales de la systématisation psychique donneraient lieu à de nombreuses subdivisions, je suis obligé de rester ici dans les lignes les plus générales, en disant seulement ce qui est nécessaire pour donner un sens précis à la loi de systématisation qui resterait sans cela trop vague. C’est à la psychologie du caractère à étudier les différentes tendances, leur signification, leurs combinaisons possibles, la détermination des principaux types intellectuels et moraux. Mais il est un autre point sur lequel nous avons du insister : ces différentes systématisations psychiques comportent des formes générales semblables de groupement des éléments : les perceptions, les images, les idées, les sentiments, les émotions, les tendances, les voûtions. Quelle que soit la forme concrète de la systématisation psychique, elle implique l’existence de toutes ces formes abstraites qui restent invariablement les mêmes au point de vue abstrait quelle que soit cette forme concrète. Un raisonnement, un sentiment, comme formes générales de la mentalité, ne diffèrent pas chez un gourmand et chez un artiste, chez un savant et chez un magistrat — malgré les différences concrètes qui peuvent exister dans le mode de raisonner ou de sentir de chaque personne et de chaque groupe social. Nous avons donc pu préciser encore la loi d’association systématique en montrant ses diverses formes générales concrètes, et les diverses combinaisons d’éléments psychiques qui servaient à la vie de l’esprit. Nous avons ainsi passé en revue et ramené à des formes particulières de l’association systématique, la perception, l’image, l’idée, le jugement, le raisonnement, la volition, la réflexion, etc., entachant de déterminer la nature caractéristique, pour chaque espèce de faits psychologiques des éléments et de la manière dont ils sont associés. Nous avons ensuite vu la part que prend l’inhibition à la formation de ces diverses modalités de l’activité mentale, enfin nous avons étudié, au
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même point de vue, le rôle du contraste et celui de la contiguïté et de la ressemblance. Tout a été ainsi ramené dans l’esprit à une forme essentielle : la systématisation, à une action parallèle à la première : l’inhibition, et à des formes secondaires. Nous avons vu également que les associations systématiques de plus en plus hautes étaient des parties de plus en plus considérables de l’esprit, que la personnalité enfin n’était que le cas idéal — et chacun de nous est d’autant plus une personne qu’il s’en rapproche davantage — où tous les éléments psychiques s’harmonisent en vue d’une fin, variable selon les genres de personnalités et les tendances principales, où l’inhibition est, comme l’association , parfaitement systématisée. Cette harmonie vivante, cette systématisation toujours à l’œuvre, cette direction générale qui détermine l’évolution et la dissolution, la mise en activité et l’arrêt des phénomènes psychiques plus ou moins complexes, c’est l’esprit même. Nous avons maintenant à le considérer en lui-même, c’est-à-dire à étudier l’action combinée, synthétique , concrète des lois dont nous venons d’étudier le fonctionnement abstrait.