‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 117 sur 133 · Michelet. Ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Michelet. Ouvrage cité, p

2. Binet. Le Fétichisme dans l'amour. Revue philosophique, 1887, tome II.

l’esprit

système ; soit dans l’amour contre nature une substitution de certains éléments à d’autres dans la coordination psychique, avec l’inhibition des tendances normales ; soit dans l’interversion des sexes, la désharmonie entre la nature des organes et l’orientation psychique h L’association systématique, la sélection et l’activité des systèmes psychiques expriment toutes ces variétés.

Au lieu de l’amour nous aurions pu prendre un autre sentiment, l’ambition, la gourmandise, le résultat eût été le même, et l’analyse semblable — ou bien encore une autre forme de la vie mentale, le langage, ou la religion.

On trouve dans le langage une association systématique entre une idée, un sentiment, une tendance, une perception, une forme quelconque de l’activité psychique et le mot qui sert à l’exprimer — ce mot implique luimême une association d’images visuelles, d’images auditives, d’images motrices, phonétiques et motrices graphiques qui toutes convergent vers un même but : déterminer chez deux personnes différentes des états d’esprit analogues et à quelques égards identiques par l’intermédiaire des appareils de la phonation et de l’audition et des vibrations de l’air. Que ces associations varient d’une personne à l’autre par suite de la prédominance de tel ou tel élément sensible, c’est ce qui est bien établi aujourd’hui 2

1. Voyez outre les ouvrages de pathologie mentale déjà cités: Magnan. Leçons sur les maladies mentales. — Moreau de Tours. Les aberrations du sens génésique , etc. — On trouvera un bon résumé de la question, par M. Gley, dans la Revue philosophique. T. I. 1884.

2. Voyez en particulier les travaux de M. Charcot et de ses élèves : Ballet, Le langage Intérieur et l'aphasie. Feré, Les troubles de l’usage des signes , Revue philosophique, 1885. Bernard, De l'aphasie, et mon travail sur le Langage intérieur et la pensée, Revue philosophique. Tour l'étüde particulière des images auditives voir : Egger, La parole intérieure. Pour les images motrices, Stricker, Etudes sur le langage et la musique.

Les différences individuelles correspondent à des différences dans les associations systématiques qui constituent le langage chez différents individus : chez l’un les idées sont plutôt associées à des images auditives, chez l’autre à des images motrices, chez d'autres à des images visuelles chez d’autres encore, dans la parole intérieure, à des images abstraites. Remarquez également la complication de l’association systématique des lettres pour former les mots, des mots pour former des phrases, des phrases pour former un discours ou un livre — et pensez à ce que suppose d’associations systématiques entre des éléments moteurs graphiques, auditifs ou moteurs phonétiques ou visuels, et des idées, le fait seul d’écrire un livre où tous les éléments tendent à exprimer des idées harmoniques. L’inhibition ne se manifeste pas moins que l’association systématique — tous les éléments qui entrent dans les innombrables combinaisons qui viennent d’être indiquées ont leurs tendances qu’il faut retenir jusqu’à ce qu’elles puissent s’employer utilement. Quand nous traçons une phrase, les mots qui suivront celui que nous écrivons sont présents à l’esprit et tendent à s’associer aux images motrices qui accompagnent l’acte d’écrire — quand nous écrivons un mot les lettres qui suivent celle qui nous occupe tendent aussi à passer avant elle — et nous savons que la moindre inattention, la moindre négligence permet à ces tendances de se manifester, de là viennent bien souvent des hésitations, des lapsus, des oublis de mots ou de lettres, des confusions, qui mettent en lumière l’inhibition qui se produit normalement et qui cesse de se produire en Ge cas. Les associations par contiguïté et ressemblance ne sont pas rares non plus mais elles caractérisent plutôt les déviations du langage, par exemple, quand on prononce un mot pour un autre, — les deux mots ayant quelques éléments communs — ou bien quand un mot entraine à sa suite un mot qui lui est ordinairement

l’esprit — SYNTHÈSES CONCRÈTES

associé mais qui, cette fois, ne vient pas à propos; quant aux associations par contraste dont nous avons vu des exemples pathologiques chez des personnes qui disent juste le contraire de ce qu’elles veulent dire, elles se trouvent parfois à l’état normal chez celles qui emploient volontiers, pour une raison ou pour une autre, le mode ironique de parler ou d’écrire, elles constituent ainsi certaines figures de rhétorique. On aurait entièrement exprimé la nature du langage si on avait énuméré tous les éléments psychiques essentiels qui y prennent part, et indiqué les associations systématiques de ces éléments et les inhibitions exercées par elles — avec les associations par contraste, ressemblance et contiguïté qui viennent en compliquer le jeu — on l’aurait entièrement expliqué si on pouvait donner l’origine de ces différentes combinaisons. Il serait chimérique d'exiger actuellement de la psychologie des explications complètes et même des analyses qui ne laissent plus rien à désirer; toutefois si nous ne pouvons développer ici la question, rappelons au moins que de récentes recherches ont permis de préciser beaucoup plus le mécanisme du langage, et que si son origine première, malgré de brillantes tentatives, reste encore à bien des égards incertaine, on a pu au moins reconnaître l’origine et les variations de certaines formes verbales, et aussi du sens des mots et ramener à des lois une grande partie des faits observés. Dans les cas où une interprétation psychologique est possible, elle se ramène, je pense, aux lois et aux faits généraux que nous avons indiqués. On peut étudier à ce point de vue la transformation du sens des mots sur laquelle de bons travaux 1 ont appelé l’attention. Le mot « ferrer » par exemple, arrive à changer considérablement de sens

1. Darmesteter. La vie des mots étudiée dans leur signification. Voyez aussi : De quelques bizarres transformations du sens dans

dans l’expression « un cheval ferré d’argent, » — examinons cette locution à notre point de vue : le mot ferrer signifie d’abord garnir de fer , dans l’expression ferrer un cheval, sa signification se complique et se particularise ; le mot s’associe à un complexus d’images précis et bien défini, il éveille l’idée d’un morceau de métal de forme particulière que l’on fixe au sabot du cheval dans un certain but d’utilité, pour éviter qu’il ne glisse et pour éviter aussi l’usure de la corne. Dans le complexus d’images et de tendances éveillées par le mot ferrer , on voit que la nature propre du fer devient un élément secondaire, ce qui est important c’est la place du fer, c’est son rôle utile, non sa constitution chimique, un autre métal peut se substituer au fer sans que le complexus d’images soit essentiellement différent, et le mot amené d’abord par l’élément fer, mais qui s’est étroitement associé avec le système d’images avec lequel il a été mis en rapport — ce qui est conforme à la loi d’association systématique, — finit par être associé à la forme du système, à son but, à sa fin, plutôt qu’à tel ou tel de ses éléments, même à celui qui l’a introduit dans sa nouvelle association, il finit par ne pas être plus étroitement associé à la nature propre du fer qu’il ne l’a jamais été au mot cheval il désigne une opération abstraite , c’est-à-dire une opération dont certains éléments peuvent varier pourvu que la forme essentielle reste la même et l’on dira « un cheval ferré d’argent » presque aussi bien que l’on dira « ferrer un âne. » Le mot ferrer est associé d’abord à l’image du fer, puis étant employé dans des

certains mots. Revue philosophique, J 876, n° 1. M. Bréal, L’histoire des mots , Revue des Deux-Mondes, juillet 1887, G. Paris. La vie des mots , Journal des savants, 1877. Littré, Comment les mots changent de sens , publié d’abord sous le titre de Pathologie du langage dans Etudes et Glanures. Cf. Revue critique 1888, tome II.

conditions très spéciales où le fer joue un rôle important, il s’associe à ces conditions si bien que l’élément peut y être remplacé par un autre sans que le mot se sépare du système. L’association systématique s’accompagne d’une inhibition corrélative, car dans l’expression ferrer un cheval, le mot ferrer n’éveille pas toutes les images auxquelles il pourrait être associé, mais seulement un complexus particulier, et dans l’expression « un cheval ferré d’argent » la tendance du mot ferré à éveiller l’image ou l’idée du fer est elle-même inhibée en vue de la précision plus grande du sens, par l’introduction dans le système du mot argent, remarquons que l’ensemble du phénomène a la forme d’une association par ressemblance. Voici un autre exemple : « Mouchoir, du sens primitif, pièce d'étoffe qui sert à se moucher, arrive au sens de pièce d'étoffe que Von croise autour du cou. » Comment s’est faite cette transformation? M. Darmesteter nous l’indique : Le hasard de nos habitudes veut que l’objet avec lequel on se mouche « soit une pièce carrée d’étoffe, soie, fil, coton, etc.. De là, par oubli de la destination, l’idée de se moucher, et par considération unique de la nature et de la forme de l’objet le mot mouchoir s’applique à des pièces d’étoffe du même genre : se mettre un mouchoir autour du cou. Le mouchoir que les femmes mettent autour du cou retombe en pointe tiiangulaire sur leurs épaules. Considération d’un nouveau caractère : de là le sens de mouchoir que le mot prend dans la langue de la marine : « pièce de bois triangulaire » et M. Darmesteter fait remarquer que pour désigner la pièce d’étoffe mise autour du cou on commence à dire «mouchoir de cou» puis, par réaction, quand on veut prendre le mot dans sa signification étymologique qui n’est plus sentie, on ajoute de poche » L

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