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CHAPITRE II

Synthèses générales. — La formation «le la personnalité.

— llarwiu.

Nous avons tous pu remarquer en nous observant nousmêmes, en observant les personnes qui sont en relation avec nous, comment les personnalités se forment — on voit une ou plusieurs tendances nées avec l’individu, croître, s’annexer des tendances secondaires, en faire disparaître d’autres, s’harmoniser entre elles ou se combattre, arriver enfin vers l’âge adulte à former un tout plus ou moins unifié mais mieux organisé à coup sûr, qu’il ne l’était d’abord (sauf dans les cas de dissolution) ou du moins, mieux organisé à certains égards, c’està-dire plus entièrement harmonisé en vue de certaines fins. Chez telle personne c’est le sens des affaires qui se développe, chez telle autre le goût des arts, et à mesure que la personnalité se forme, les tendances dominantes dominent de plus en plus, les tendances opposées sont normalement de plus en plus affaiblies et inhibées. Chez Sainte Thérèse, par exemple, on voit le sentiment religieux se montrer de bonne heure, être partiellement éclipsé par des habitudes de vie mondaine , entrer en lutte avec d’autres formes très vives de la sensibilité, puis peu à peu se fortifier par sa propre influence et, avec l’aide de certaines circonstances , finir par absorber presque en totalité les forces psychiques, et en particulier cette sensibilité affective, si forte chez Sainte Thérèse et qui, après avoir paru enrayer quelque temps la marche de la tendance principale, semble au contraire être venue la fortifier en lui donnant un caractère de vivacité, de

force, de tendresse, de passion, qu’elle n’a pas communément ou tout au moins en augmentant ce caractère. Mais nous avons un exemple plus récent où nous pouvons étudier avec profit cette formation d’un esprit, ce développement d’une forme particulière de l’association systématique qui finit par détourner vers elle presque toutes les forces psychiques, presque toutes les forces vitales, fait disparaître ce qui la contrarie et arrive ainsi à l’unité presque parfaite de la personnalité. Les publications récentes qui ont été faites sur la vie de Charles Darwin, nous permettent d’étudier en lui le développement de l’esprit scientifique en général, de son goût pour la science et de la forme concrète que prirent ses tendances : de ses idées et de ses théories principales. Il est bien entendu que nous laissons forcément de côté, dans cette étude, une partie de la personnalité de Darwin, quelques-unes de ses sous-personnalités : le père de famille, par exemple, l’homme tendre, bon et doux, que nous entreverrons à peine, mais, c’est en somme ce qu’il y a en lui de plus important, au point de vue de l’humanité que nous étudierons, et d’ailleurs la personnalité de Darwin était très unifiée et les qualités de l’homme privé paraissent avoir été en lui celles du savant , s’exerçant seulement dans un autre ordre de faits.

Darwin naquit à Shrewsbury, le 12 février 1809. Son enfance ne paraît avoir eu rien d’absolument remarquable — du moins aux yeux des personnes dont l’opinion nous est parvenue. Cependant ce qui devint plus tard sa tendance dominante se manifesta de très bonne heure et l’on remarqua bientôt en lui un grand intérêt pour les plantes, les animaux et .les collections. Au printemps de 1817, il fut envoyé comme externe à une école de Shrewsbury, où il resta un an. « J’ai entendu dire, raconte-t-il, que j’apprenais beaucoup plus lentement que ma plus jeune sœur Catherine , et je crois qu'à

divers points de vue j’étais un méchant garçon. A l’époque où j’allais à cette école, mon goût pour l’histoire naturelle, et plus spécialement pour les collections, était bien développé. J’essayais d’apprendre le nom des plantes et je collectionnais toutes sortes de choses : coquilles, sceaux, franchises postales, médailles, minéraux.

« L’amour de la collection qui amène un homme à être un naturaliste systématique, un virtuose ou un avare, était très ancré en moi et était incontestablement inné, d’aucun de mes frères ou sœurs n’ayant jamais possédé ce goût» b Une note de M. F. Darwin confirme, d’après le témoignage d’un ancien condisciple de son père, le goût de ce dernier pour l’histoire naturelle.

Il est curieux de voir ainsi le premier genre des tendances qui domineront plus tard la vie d’un homme ; ces premiers germes sont puissants, mais mal organisés : on trouve déjà dans le caractère, dans l’intelligence, quelquesuns des éléments, dont la combinaison et l’influence formeront plus tard l’unité de la personne, mais qui sont mal différenciés encore — le goût des collections, par exemple, se porte sur des sceaux comme sur des coquilles, sur des franchises postales comme sur des minéraux, de plus, ce goût à lui seul ne décèle en rien la supériorité de l’esprit. Tout dépendait de la manière dont il s’appliquerait un jour, c’est-à-dire des autres éléments psychiques dont il caractériserait l’association systématique.

A côté de ces germes qui se développeront, il en est d’autres qui sont destinés à s’atrophier, ou au moins, à se subordonner complètement ; les formes concrètes de l’association psychologique se transforment .D arwin en fan t , é tai t ,

1. La vie et la corr espondance de Charles Darwin, avec un chapitre auto-biographique, publiés par son fils Francis Darwin. — Traduction française par Ilenri-C. de Varigny.

l’esprit — SYNTHÈSES CONCRÈTES

à ce qu’il nous dit lui-même, « porté à inventer des mensonges de propos délibéré et toujours pour le plaisir de faire sensation b » Un fait nous montre cette tendance associée à l’intérêt qu’il portait à l’histoire naturelle. « Je racontai, dit-il, à un autre petit garçon, je crois que c’était à Leighton, qui devint par la suite un lichénologue et un botaniste bien connu, que je pouvais produire des polyanthus et des primevères de teintes diverses en les arrosant avec certains liquides colorés. C’était naturellement une fable monstrueuse, et je n’avais jamais expérimenté la chose. » Pour juger à quel point son désir de faire de l’effet s’était discipliné, combien son imagination avait appris à être dirigée par la raison et l’expérience, et combien sa tendance au mensonge avait disparu ; il suffit de se rappeler qu’il a passé vingt-deux ans de sa vie a développer, à critiquer et à rédiger YOrigine des espèces. A notre point de vue, il y a là une forme intéressante d’inhibition, son imagination n’avait pas faibli, il continuait à imaginer des théories, des faits extraordinaires, il faisait ce qu’il appelait avec une sévérité bien excessive « des expériences d’imbécile », mais ces idées, ces théories ne s’associaient pas étroitement à ses idées acquises sur la réalité, leur développement était enrayé, jusqu’à ce que l’expérienue eût prononcé. Il ne mentait plus ni aux autres ni à lui-même, grâce à cette combinaison d’association systématique et d’inhibition qui permet le contrôle d’une tendance par d’autres tendances, d’une croyance par d’autres croyances, et qui constitue en général le pouvoir personnel — grâce, en un mot, à une systématisation supérieure de l’esprit.

De 1818 à 1825, de neuf à seize ans, Darwin alla à Shrewsbury, à la grande école du docteur Butler ; il y fut

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