‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 122 sur 133 · Page · texte numérisé non relu

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l’hôpital. Dans la seconde année de son séjour, il suivit des cours de géologie et de zoologie qui lui parurent « incroyablement ennuyeux ». Le seul effet, ajoute-t-il, qu’ils produisirent sur moi fut que je pris la détermination de ne jamais lire un livre de géologie ou étudier cette science » b Des faits de cette nature , qui sont d’ailleurs très fréquents, nous font très bien comprendre comment nos facultés 11e sont pas et surtout ne commencent pas par être une chose abstraite, applicable à tout indifféremment, mais une forme du jeu de certains éléments psychiques. Darwin ne pouvait, évidemment, à cette époque, comprendre et apprécier la géologie que sous certaines formes ; ses habitudes mentales n’étaient point assez développées, et 11e s’étaient pas appliquées à un assez grand nombre de faits psychiques concrets pour trier dans l’enseignement qu’il recevait ce qui pouvait lui servir. D’autre part, le goût de la chasse se développait en lui. Peut-être 11e s’y livrait-il pas absolument sans scrupule. En tout cas, son amour des choses de l’intelligence se manifesta ici d’une singulière façon, en tâchant de s’associer à son goût pour la chasse. « Je suppose, dit-il lui-même, que j’ai dû être à demi -honteux de cette ardeur , car j’essayai de me persuader que la chasse était presque une occupation intellectuelle : il fallait tant d’adresse pour juger où l’on trouverait le plus de gibier et pour bien lancer les chiens ». Il paraît que cette association systématique ne fut pas facile, car elle fut remplacée par une inhibition, le goût de la chasse finit par être étouffé pendant son voyage abord du Beagle par son zèle pour les recherches scientifiques — c’est que aussi à cette époque, Darwin n’avait plus simplement un goût vague pour les occupations de l'intelligence, mais un zèle tout particulier pour un exercice déterminé de ses

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facultés intellectuelles, pour l’observation et l’étude des animaux, des plantes, des phénomènes géologiques.

L’époque du choix d’une profession est généralement celle où une des orientations générales de l’esprit se dessine. Les éléments psychiques, les manières d’être, les habitudes mentales qui jusque là avaient été séparées se réunissent, s’associent vers un but commun ; une svnthèse mentale s’organise où tout élément a son rôle spécial et où tous les éléments convergent vers une même fin, ou vers des fins harmoniques (achat et vente, plaidoiries, organisation d’une industrie, etc.). 11 arrive quelquefois que chez des esprits supérieurs cette synthèse est difficile ; quelques tendances fortement enracinées, mais qui n’ont pu trouver à se satisfaire sont en voie de formation, et restant encore à demi-méconnues, s’opposent à ce qu’une synthèse définitive s’établisse où elles n’auraient pas un rôle prépondérant — elles inhibent toute activité régulière imposée et sans qu’on se rende trop compte de la raison, font renoncer successivement aux diverses carrières tentées ou entrevues. C’est ce qui paraît être arrivé à Darwin, le goût de la carrière médicale ne lui vint pas , il savait d’ailleurs que son père avait une fortune suffisante pour qu’il n’eût pas à surmonter ses répugnances pour telle ou telle position sociale, et il ne tâchait pas de les vaincre. Son père lui proposa alors d’entrer dans l’Eglise. « A juste raison, dit Darwin, il s’opposait avec véhémence à ce que je devienne un homme de sport inoccupé, ce qui semblait alors ma destinée. » C’est, en effet, ce qui arrive souvent, quand il n’arrive pas pire et cela dépend pour une bonne part des circonstances ; la flânerie qui n’engage pas l’avenir et permet un exercice des facultés suffisant pour que l’ennui ne vienne pas, insuffisant pour contrarier directement les tendances latentes dont l’organisation se prépare par une sorte d’activité inconsciente, est un état assez naturel

FORMATION DE LA PERSONNALITÉ — DARWIN 49 i

dans ces conditions. Darwin, du reste, sentait que son père avait raison à certains égards, il demanda seulement quelque temps pour réfléchir, au fond le parti qu'on lui offrait ne lui déplaisait pas plus qu'un autre. « D’après ce que j’avais pu penser ou entendre dire sur la question, j’avais des scrupules à l’idée d’affirmer ma foi en tous les dogmes de l’Eglise d’Angleterre. Autrement la perspective de devenir un clergyman de campagne me plaisait. Je lus avec soin On the creeds , de Pearson, et quelques autres livres de théologie, et comme je ne doutais pas alors de la stricte et littérale vérité de chaque mot de la Bible, je me persuadai vite que nos dogmes devaient être intégralement acceptés. »

Pour être clergyman il fallait aller à l’Université et prendre un grade. Darwin passa donc trois années à Cambridge, et nous le voyons à la fois se développer à certains égards, et à d’autres rester invariablement stationnaire. Il y a certaines associations d’idées qui ne peuvent se former et se développer en lui — il se produit un travail d’inhibition continu. Pendant ces trois ans, dit-il « je perdis mon temps en ce qui concerne les études académiques, aussi bien à Edimbourg et à l’école. » Il étudia un peu les mathématiques, reprit les classiques et la géométrie pour se préparer à prendre son dernier grade, celui de bachelier ès-arts. « Pour passer l’examen il était aussi nécessaire de préparer les Evidences of Christianity de Paley et sa Moral philosophij . Ce travail fut fait complètement et je suis convaincu que j’aurais pu transcrire sans une faute, mais non avec la clarté de Paley, les Evidences. La logique de ce livre et celle de sa Natural theoloyy me procurèrent autant de plaisir qu’Euclide. L’étude consciencieuse de ces ouvrages, que je lis sans essayer d’en apprendre par cœur une partie quelconque, a été, comme je le sentis, la seule partie du travail académique dont

l’esprit — SYNTHÈSES CONCRÈTES

mon esprit ait retiré quelque profit » fi Ici nous voyons se former une habitude de raisonnement qui s’appliquera plus tard à de tout autres objets qu’à ceux qui l’ont développée.

Quoi qu’il en soit, son séjour à Cambridge lui fut très fayorable en le mettant en rapport avec des hommes distingués qui l’associèrent à leurs travaux scientifiques. Il continuait à se livrer avec ardeur aux sciences naturelles et aussi à la chasse. Si la vocation scientifique ne se marquait pas encore très nettement, la vocation religieuse ne paraît pas s’être développée, l’orientation de l’esprit ne se formait pas. Ses occupations étaient des plus diverses, et l’on ne voit pas encore très nettement en lui le résultat, la manifestation d’une tendance dominante qui ramène tout à elle, mais bien une activité variée de tendances différentes qui se satisfont chacune de son côté, et qui donnent encore, malgré les germes de talent qu’on voit apparaître çà et là, plus d’agrément que de véritable sérieux à l’existence : « Entomologie, équitation, chasse dans les marais, soupers, parties de cartes, musique dans la chapelle du roi, galeries du Fitz-William Muséum , promenades avec le professeur Henslow, tout cela se combinait pour remplir agréablement une vie heureuse » 1 2.

Malgré tout, l’esprit de Darwin se formait en attendant de se concentrer sur un sujet qui l’absorbât tout entier, et son caractère se formait aussi. 11 se faisait déjà remarquer, un de ses anciens amis, M. Herbert, parle de lui en ces termes : « Il me serait inutile de parler de ses étonnantes facultés intellectuelles, mais je ne puis terminer cette esquisse rapide et décousue sans dire — et je suis sur que tous scs amis de collège encore de ce monde, s’associeront à moi — qu’il était le plus naturel, le plus compatissant, le plus généreux, le plus affectionné des amis.

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