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et comme il ne voulut pas vendre la coquille , je fus certain qu’il l’avait réellement trouvée dans la carrière. Je racontai le fait à Sedgwick, et il me répondit (sans nul doute avec raison), que cela avait dû être jeté par quelqu’un dans la carrière, mais, ajouta-t-il, si réellement on l’a trouvée en cet endroit, ce serait une grande infortune pour la géologie, car cela renverserait tout ce que nous savons des dépôts superficiels des comtés de Midland.
« En réalité, ces lits de gravier appartiennent à la période glaciaire. Plus tard j’y trouvais des coquilles arctiques brisées.
» Mais au moment même, je fus absolument étonné que Sedgwick ne fût pas ravi de la surprenante découverte d’une coquille des tropiques trouvée à la surface du sol, au coeur de l’Angleterre. Rien auparavant ne m’avait encore fait supposer, bien que j’eusse lu divers ouvrages scientifiques, que la science consiste à grouper des faits de façon à en tirer des lois et des conclusions générales. » Nous apercevons ici bien nettement l’esprit au moment où il prend une nouvelle forme, des associations nouvelles s’établissent, la représentation d’un fait se rattache peu à peu à celle d’autres faits de manière à former un système qui ne souffre pas l’introduction d’éléments hétérogènes, de représentations qui contrarient l’association générale établie. Les faits ne sont plus considérés en euxmêmes et pour eux-mêmes ou bien rattachés à des idées superficielles, ils s’unissent, ils se coordonnent selon une direction générale exprimée par la formule d’une loi naturelle abstraite, — une coquille, au lieu d’être admirée pour sa forme ou sa couleur, deviendra un exemple de telle ou telle faune, un signe de telle période géologique — c’est-à-dire que la représentation est rattachée à des milliers d’autres représentations réelles ou possibles et à des coordinations d’idées très complexes. Il y a là un accroissement manifeste de la systématisation de l’esprit.
l’esprit — SYNTHÈSES CONCRÈTES
Mais la direction de la personnalité n’était pas encore tracée, la forme de l’association systématique dominante restait encore indécise, les éléments psychiques avaient encore une vie relativement assez indépendante. Darwin avait l’âge cependant où les vocations doivent se manifester ; il fallait qu’une circonstance quelconque vint permettre à l’un de ses goûts, et ce ne pouvait guère être, semble-t-il, que son goût pour la science, de déterminer l’orientation générale de la personnalité, ou bien que toutes ses tendances fissent entre elles une sorte d’accord tacite et qu’il se résignât à être un bon clergyman1, s’occupant à ses heures de loisir de
1. Il est assez remarquable que les deux hommes qui ont soulevé peutêtre. claus notre siècle, chez le clergé et chez les croyants, l’opposition la plus vive, Darwin etM. Renan aient été destinés à l’état ecclésiastique. Au fond, il n’y a rien de bien surprenant, chacun de nous porte en lui plusieurs personnalités que les circonstances développent, et d’ailleurs, je ne sais si un croyant de grande valeur n’est pas bien près de devenir un hérétique dangereux, il en faut si peu pour être hérétique, et quand on a commencé a l’être, qui sait si l'on s’arrêtera. Lamennais fut d’abord un fougueux croyant. Mais rien ne me dit que, croyances à | art, M. Renan n’eût pas été un excellent évêque, et quant à Darwin, tout ce que j'ai lu de sa vie donne cette impression, qu’il eût fait un admirable clergyman , de ceux dont la valeur, l’intelligence, la douceur, sert à prouver la bonne influence du christianisme. Je prie le lecteur de croire que cette impression ne s’accompagne en moi d’aucune espèce de regrets. — Quoi qu’il en soit, le projet ne fut jamais formellement abandonné, il disparut pour ainsi dire lorque Darwin s’embarqua sur le Beagle , à titre de naturaliste. Sans ce voyage, pendant lequel il travailla beaucoup, observa le plus possible, recueillit les matériaux de plusieurs livres, et commença à se poser les questions qui devaient l'amener à écrire l'origine des espèces, Darwin n’eut peut-être cultivé qu’en amateur distingué les sciences naturelles, et pour employer le temps que son ministère eût laissé libre. Comment ne pas être disposé à le croire, quand on songe que des phrénologues ont décidé, à la vue de la photographie de Darwin, qu’il avait « la bosse delà révérence assez développée pour dix prêtres? » Le pire, est que la forme de son nez faillit empêcher le voyage, le capitaine Fitz-Roy fut sur le point de le refuser comme compagnon
science surtout, et aussi de peinture, de littérature et de musique. Heureusement une circonstance s’offrit, qui vint offrir à ses tendances favorites une admirable occasion de se fortifier et de déterminer le sens de l’orientation de l’esprit, le caractère de la personnalité définitive. Ce fut le voyage qu’il fit, du 27 décembre 1831 au 2 octobre 1836, à bord du Beagle « à titre de naturaliste non rémunéré. » Ici sa vocation pour les sciences naturelles passée enfin au premier plan, eut l’occasion de s’affirmer et de conquérir toute son intelligence. La force à demi latente qu’elle possédait déjà, se marque par ce fait que Darwin se montra disposé à « accepter immédiatement et avec ardeur l’offre qui lui était faite, » mais ce qui en marque les limites, c’est ceci : « Mon père, dit Darwin, s’y opposa énergiquement, ajoutant heureusement les mots suivants : « Si vous pouvez trouver un seul homme doué de sens commun qui vous conseille d’aller, je vous donnerai mon consentement. » J’écrivis le même soir et je refusai l’offre. » On sait que le voyage fut enfin décidé.
C’est l’opinion de Darwin au reste, que ce voyage décida de sa vocation ; il fut, dit-il, l’évènement le plus important de ma vie, et a déterminé ma carrière entière. » Sur le point de partir, il écrivit au capitaine Fitz-Roy : « Quelle glorieuse journée le 4 novembre (ce devait être le jour du départ) sera pour moi. Ma seconde vie datera de cette époque, qui sera un jour de naissance pour le reste de mon existence. »
il se demandait si le propriétaire d’un semblable nez « posséderait une énergie et une détermination suffisantes pour un pareil voyage. » On voit à quoi il a tenu que les sciences naturelles ne fussent pas bouleversées, et que le nez de Darwin n’offre pas moins matière à philosopher que le nez de Cléopâtre — à moins qu’on ne préfère admettre que la vocation de Darwin n’eùt pas été enrayée pour si peu, et qu’au défaut de Darwin, quelque autre naturaliste aurait porté les mêmes coups à la croyance à l’immutabilité des espèces. Mais c’est un sujet de discussion.
A partir de ce moment, en effet, le travail de coordination mentale s’accélère et nous apercevons aussi son développement en constatant ses effets d’inhibition. Peu à peu le zèle pour la science l’emporte sur tous ses autres goûts, dont quelques-uns étaient pourtant si vifs et si développés chez lui. « Durant les deux premières années, ma vieille passion pour la chasse existait presque aussi forte que par le passé, je tuais moi-même les oiseaux et animaux que je voulais collectionner, mais peu à peu, j’abandonnai mon fusil à mon domestique , car la chasse troublait mes travaux, surtout lorsqu’il s’agissait de reconstituer la structure géologique d’un pays. Je découvris, insensiblement et inconsciemment que le plaisir d’observer et de raisonner était beaucoup plus vif que celui des tours d’adresse et de sport » 1 , et- il écrivait à Henslow en 183G : «Depuis peu j’ai découvert que sans l’aiguillon de la science, le plaisir de visiter des pays nouveaux ne m’est rien » 2.
Le jeu des systèmes psychiques, la lutte, la sélection, l’association systématique et l’inhibition systématisée, tels sont bien les faits généraux et les lois générales que nous apercevons dans cette genèse d’une personnalité ; et nous les comprenons mieux par ce que nous dit Darwin lui-même de sa vie pendant son voyage scientifique — en même temps que nous y trouvons un effet de la coordination mentale déjà établie, nous y trouvons une cause très puissante de son développement. Darwin travaillait de diverses façons mais, dit-il, « les études variées que je viens de signaler ôtaient sans importance à côté de l’habitude du travail énergique et de l’attention soutenue que j’acquis à cet exercice. Comme sujets de méditation et de lecture , je ne choisissais que ceux qui me faisaient