‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 128 sur 133 · Idem, page · texte numérisé non relu

Idem, page

l’esprit

semble que mon esprit est devenu une espèce de machine propre à extraire des lois générales d’une grande multitude défaits, mais je ne puis concevoir pourquoi cette faculté a causé l’atrophie de la partie du cerveau, de laquelle dépendent les jouissances et les goûts en question » h

Son goût pour la littérature ne disparut pas complètement, il éprouva une transformation singulière — l’émotion esthétique s’affaiblit ou s’annula, évidemment il devait avoir trop de force mentale à dépenser afin de lire ses anciens auteurs favoris, pour y prendre plaisir, mais il lui resta quelque chose de son amour pour la lecture — cette tendance enrayée sur certains points se développe à d’autres, de façon à ne pas nuire à la tendance qui avait pris la direction générale de l’esprit, et de façon à s’accorder avec d’autres tendances très fortes aussi, les sentiments de l’homme privé. Darwin se mit à lire ou à se faire lire des romans et y prit le plus grand plaisir — il éprouvait ainsi une douce excitation de ses bons sentiments, en même temps qu’il se reposait de ses travaux et qu’il satisfaisait les restes d’un ancien goût pour la littérature. « Les romans, qui sont des œuvres d’imagination, écrit-il dans son autobiographie, ceux même qui n’ont rien de remarquable, m’ont procuré pendant des années un prodigieux soulagement, un grand plaisir, et je bénis souvent tous les romanciers. Un grand nombre de romans m’ont ôté lus à haute voix, je les aime tous, même s’ils ne sont bons qu’à demi et surtout s’ils finissent bien. Une loi devrait les empêcher de mal finir. »

« Un roman suivant mon goût, n’est une œuvre de premier ordre que s’il contient quelque personnage que l’on puisse aimer, et si ce personnage est une jolie femme, tout est pour le mieux. »

Nous pouvons résumer l’évolution mentale de Darwin :

] . Idem, page 104.

une tendance à observer, à collectionner, se manifeste dès l’enfance, elle se développe, le désir de comprendre vient se joindre au plaisir de voir et d’assembler; d’autres goûts très variés naissent aussi plus tard et se développent parallèlement, le goût de la science peut d’abord être pris pour une aptitude moyenne comme les autres, cependant nous le voyons se former de plus en plus, la conception de la science s’élargit, les habitudes mentales de coordination et de généralisation des phénomènes naturels se forment. Cette tendance à demi favorisée, à demi enrayée par les circonstances, paraît plusieurs fois sur le point d’être réléguée au second plan. Enfin, une occasion se présente de la faire passer au premier, l’occasion est saisie, dès lors, pendant un temps assez long, presque toutes les occupations, toutes les recherches, toutes les méditations sont concentrées vers le même but, l’esprit s’organise, les théories générales et particulières concernant l’ensemble d’une science ou quelque point spécial, naissent et se développent, inspirent des observations, des réflexions, des expériences ; l’orientation définitive de l’esprit est déterminée, les goûts secondaires s’atrophient et disparaissent ou se déforment pour ne pas nuire à la tendance dominante, qui désormais détermine à peu près seule, la direction du grand courant de la vie intellectuelle — la personnalité scientifique de Darwin est faite.

Mais il y a en Darwin autre chose que le savant, et au point de vue intellectuel, Darwin est un des esprits les mieux: unifiés qu’il y ait. En réalité, pour mieux montrer la synthèse psychologique, j’ai pris un des cas les plus simples et je l’ai volontairement simplifié encore en négligeant, de parti pris, certains côtés de la personnalité que j’étudiais. On voit les restrictions qu’il faut apporter à la théorie de la faculté maîtresse et du fait dominateur, que M. Taine a développées avec tant de force et d’éclat. Cette théorie n’est jamais complètement applicable, et

l’esprit — SYNTHÈSES CONCRETES

dans les cas où elle l’est partiellement, elle s’applique au résultat d’une longue évolution, d'une concurrence vitale et d’une sélection longtemps continuées. 11 n’y a pas de personnalité où tout soit harmonique, et les parties harmoniques des personnalités que nous pouvons observer, se sont formées peu 'à peu, malgré beaucoup d’obstacles, et souvent elles gardent encore des traces de leurs luttes. 11 n’en reste pas moins que la systématisation complète , l’unité de lin reste l’idéal de l’esprit — mais ce n’est qu’un idéal. D’ailleurs, le point de vue sociologique nous aide à compléter ce que le point de vue psychologique peut-être trop étroit , rendait imparfait. L’homme ne fait pas un tout à lui seul ; il a besoin d’être complété par d’autres, qu’il aide à compléter à son tour. Mais il est possible, c’est ce qui arrive constamment en fait , que le même homme ait à remplir socialement des fonctions diverses — il est père et il est savant, par exemple, nous avons vu les inharmonies, les dédoublements qui résultent de ces exigences sociales. 11 en résulte que l’harmonie et la systématisation devraient se trouver plutôt dans l’ensemble des individus que dans un individu quelconque — bien que dans l’individu même elles puissent acquérir un très haut degré. Disons d’ailleurs que la coordination sociale est restée aussi très imparfaite.

Ainsi, après avoir examiné la vie des éléments psychiques, nous avons étudié les lois de l’activité mentale, c’est-cà-dire la combinaison de ces éléments, et nous avons essayé d’expliquer par elle toutes les formes abstraites de l’intelligence et du caractère, la volonté, la personnalité. Passant du point de vue analytique et abstrait au point de vue concret et synthétique, nous avons tâché de montrer la vie de ces éléments, et les lois de leur combinaisons amalgamées dans un sentiment concret : l’amour: dans une forme importante de la vie psychique : le langage. Enfin, nous avons étudié au même point de vue, la

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