CHAPITRE PREMIER
L’esprit connue synthèse (Vêlements psychiques
et organiques.
L’étude qui précède nous permet, il me semble, de nous faire une idée synthétique et générale de l’esprit — et d’attacher un sens plus précis et plus complexe à cette ancienne conception : l’esprit est harmonie. C’est l’harmonie, en effet, la finalité, la systématisation, que nous avons trouvée partout dans l’esprit et reconnue pour le caractère le plus important de l’activité mentale. Mais ce concept serait resté trop vague et applicable à bien d’autres choses qu’à l’esprit si nous n’avions pas tâché d’établir quelle sorte d’harmonie était l’esprit,, à quels éléments elle s’appliquait, de quelles systématisations partielles elle était la résultante et quelles formes principales elle était susceptible de prendre. Nous n’avons plus qu’à résumer et à interpréter, au point de vue de la synthèse abstraite, les faits et les lois déjà examinés et à en tirer les conséquences qui intéressent la psychologie générale.
11 semble que cette activité synthétique et coordinatrice de l’esprit, reconnue implicitement par les psychologues — sans quoi ils n’auraient pu faire aucune étude psychologique sérieuse — n’ait pas été suffisamment étudiée en elle-même, et n’ait pas pris la place qu'elle doit avoir dans la conception de l’esprit et la psychologie
l’esprit synthèse psycho-organique
générale. J’ai déjà indiqué comment, pour cette raison, les associationistes anglais , dont les travaux ont été d’ailleurs si utiles, sont restés impuissants en psychologie synthétique : les idées et les perceptions les ont empêchés de voir l’esprit. M. Maudsley a émis des idées générales beaucoup plus justes. « L’esprit, dit-il, n’est pas une seule fonction ou faculté non composée et travaillant toujours avec la même simplicité, avec la même unité, mais une confédération de fonctions ou de facultés, qui tout en ayant leur diverses opérations subordonnées, leurs divers intérêts, sont liées ensemble dans l’unité organique d’un tout » 1- Il n’y a à reprendre dans cette phrase que l’expression de fonction et de faculté, ce ne sont pas ou ce né sont pas seulement des fonctions ou des facultés qui s’associent ou se combattent dans l’esprit, ce sont plutôt des touts organisés, ayant chacun leur intelligence, leur mémoire et leur volonté, des systèmes psychiques. M. Spencer a, plus que tout autre psychologue, je crois, développé une conception synthétique de l’esprit 2. Son oeuvre dans son ensemble est très belle. Mais sa loi de correspondance des relations internes et des relations externes ne paraît pas être suffisamment précisée ; elle n’exprime pas assez l’activité propre de l’esprit et la réaction de l’esprit sur le milieu ; l’activité mentale consiste peut-être moins dans son essence à établir une relation interne correspondant à une relation externe qu’à réagir sur le milieu, de manière à déterminer une relation externe correspondant à une relation interne. Si on réfléchit un peu, on voit que c’est ce que nous faisons à propos de tout, partout où nous le pouvons nous dérangeons l’ordre naturel des choses pour les accommoder à nos idées et à nos besoins, et les relations internes que
1. Maudsley. Natural causes and supernatural seemings , p. 156.
2. Spencer. Principes de psychologie , vol. I, partie III. Synthèse générale , p. 295-415. Traduction de MM. Ribot et Espinas.
nous établissons en conformité avec les relations externes — les idées, les croyances, l’intelligence en général — ne sont qu’un moyen d’arriver à la réaction, au réarrangement du monde extérieur L Nous reviendrons sur ce point.
En Italie, je dois signaler la tentative hardie de M. Enrico Caporali, qui a fondé une revue, dirigée et rédigée par lui seul avec un talent distingué et un remarquable zèle, où il applique à l’ensemble des phénomènes une philosophie générale synthétique, une sorte de pythagoricisme renouvelé. Ses opinions générales, malgré des divergences de détail, me paraissent pouvoir s’accorder pleinement avec la plupart des idées exposées ici 1 2. Il faut rappeler aussi la doctrine de M. Sergi, qui a vu dans les phénomènes psychologiques la manifestation d’une loi de protection, de défense 3. La théorie deM. Sergi est intéressante, mais sa conception est trop étroite — à moins que le sens des mots défense et protection ne soit trop élargi. Elle a soulevé les critiques d’un autre philosophe italien, M. E. Regalia, qui dans une intéressante brochure, a soutenu que la théorie de M. Sergi ne pouvait indiquer qu’une loi et non une cause 4 des phénomènes psychiques. Le mot de Wundt : l’esprit est une chose qui raisonne, me paraît sujet à la même critique que la loi de Sergi, de même la théorie de Schopenhauer, qui ne verrait au fond, dans l’esprit et dans le monde, que la
1. Il est à noter que M. Spencer, en certains passages, semble considérer les diverses classes de phénomènes psychiques comme des formes de l'intelligence. Ce fait me paraît venir à l’appui de ce que je dis de sa doctrine.
2. La Nuova scienza, qui parait à Todi (Umbria), depuis l’année 1884.
3. Sergi. L’Origine dei fenomeni psichici e loro significazione biologica. J’ai rendu compte de cet ouvrage dans la Revue philosophique. 1885.
4. Non « Origine » ma una legge negletta dei fenomeni psichici , par E. Regalia, Lettera al prof. Enrico Morcelli. (Estratto dalla Rivista di filosopa scientifica. Sérié 2°. Anno V. Vol. vi, giugno 1887).
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volonté. Dans toutes ces théories on considère surtout dans les phénomènes certains caractères généraux abstraits qui se retrouvent également dans les autres opérations de l’esprit en général et l’on applique à l’esprit entier le nom des faits particuliers que l’on a considérés. La définition ainsi obtenue a l’avantage de frapper l’esprit et de bien attirer l’attention sur ce qu’on veut dire , mais elle a l’inconvénient de donner un nom trop particulier à un mode très général d’activité et de prêter à des équivoques, car le raisonnement, comme l’entendraient les philosophes qui érigeraient en théorie la phrase de Wundt, n’est plus à proprement parler un raisonnement, et la volonté, comme l'entend Schopenhauer, n’est plus de la volonté. Au reste, il est très légitime et souvent utile d’employer de pareilles métaphores en tant que métaphores.
Auguste Comte, auquel on doit tant et qu’on oublie trop, avait bien vu que la science était surtout une condition de l’action, que la systématisation générale était le but dernier de la science, de la philosophie et delà morale, mais en ce qui concerne la psychologie, ses préventions contre cette science, l’ont peut-être empêché de tirer de sa philosophie générale tout le parti possible pour la constituer. Après lui, parmi les philosophes de l’école expérimentale, M. Taine a exprimé un certain nombre de vues d’ensemble sur l’esprit, dont nous avons eu à profiter, en les modifiant quelquefois. Il a mis en relief et a même exagéré la corrélation des facultés dans l’esprit h
1. On sait le parti qu’il en a tiré pour la philosophie de l’art et de la littérature. ( Phil osophie de l’art. Essais de critique et d’histoire , Essai sur Tite-Live , La Fontaine et ses fables , Histoire de la littérature anglaise.) Il est curieux que dans la psychologie abstraite M. Taine ait eu peut-être à un moindre degré l’esprit de synthèse. Nous ne trouvons pas dans le livre de Y Intelligence, dont la valeur est d’ailleurs si considérable, toutes les lois synthétiques abstraites qu’on serait porté à y chercher.
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M. Rihot paraît avoir évité de traiter explicitement la psychologie générale , mais les conclusions qui se dégagent de ses divers travaux me paraissent en général tout-à-fait en harmonie avec la théorie que j’expose. Enfin tout récemment M. Richet, se plaçant surtout au point de vue de la psychologie physiologique, a insisté sur le rôle deda finalité, et M. Espinas, dans son cours à la Faculté de Bordeaux, a retrouvé la finalité dans toutes les opérations de l’esprit L Tâchons de coordonner les résultats acquis en y comprenant ceux que j’ai pu ajouter moi-même à la science psychologique dans ce travail et dans quelques autres, et examinons les conséquences qui en résultent et la conception générale de l'esprit que l'expérience, l'induction et la déduction nous conduisent à former.
L’esprit est la synthèse active des éléments de l’organisme opérée par le système nerveux, de manière à déterminer une coordination cosmique et une coordination sociale. Il est la synthèse systématique des conditions physiques, organiques et sociales. Telle est la conception générale qui paraît résulter de notre étude des éléments de l’esprit et des lois de l’activité mentale. Tâchons de la rendre plus claire et plus précise en la développant.
L’esprit est activité. La réaction qui est, avons-nous dit, sa forme principale, est préparée par la réception des excitations du monde extérieur et, de plus en plus à mesure que l’évolution se poursuit et que les formes deviennent plus élevées , par l’analyse et la synthèse plus ou moins minutieuses, plus ou moins complexes de ces excitations, des phénomènes qu’elles déterminent
1 . J’ai eu connaissance de ces deux derniers travaux seulement après avoir à peu près arrêté les principales parties de cette étude.
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directement dans l’esprit et des éléments de ces phénomènes: Mais ces phases — réception, élaboration, réaction — qui correspondent vaguement à la division classique des facultés de l’esprit 1, et plus exactement aux trois phases d’une action réflexe, impliquent toutes, surtout dans les formes élevées et caractéristiques la réaction qui apparaît ainsi comme la partie essentielle de l’esprit.
Pour ce qui concerne la phase de réception, nous n’avons qu’à rappeler comment les sensations, les perceptions sont modifiées par les idées acquises, par les tendances générales de l’individu quelle différence de complexité il y a entre deux perceptions, dont l’une, ne se rapportant à rien qui nous intéresse, passe presque inaperçue — si même elle se produit, — tandis que l’autre éveille en nous des systèmes innombrables d’images et d’idées. Rappelons-nous encore une cause plus importante de l’influence de la personnalité sur la réception des excitations, c’est que nous nous plaçons toujours dans des circonstances telles que les perceptions soient en harmonie avec la tendance qui domine, nous modifions l’ordre et la série des perceptions, de manière à recevoir principalement celles qui nous intéressent , c’est ce que nous faisons quand nous prenons un livre, quand nous allons en voyage, quand nous rentrons chez nous, etc., — il s’agit toujours d’une modification de la série des perceptions , déterminée par le besoin de satisfaire une tendance, c’est-à-dire que même la phase réceptive est déterminée par la réaction de l’organisme dans le sens
1. La division sensibilité, intelligence, volonté, a l’inconvénient de rassembler des phénomènes de nature toul-à-fait différente sous le titre sensibilité — par exemple les sensations qui sont d'ordre intellectuel au moins autant que d’ordre émotionnel — elles ne sépare pas pas suffisamment les trois phases centripète, centrale, centrifuge, de l’action psychique, et la phase centrifuge est bien incomplètement désignée par le mot volonté.
LESPRIT — SYNTHÈSE ABSTRAITE
de la systématisation entre les tendances dominantes et les perceptions, c’est-à-dire entre l’organisme et le milieu.
Cette réaction est également visible dans la phase centrale — nous ne répéterons pas ce qui a été dit plus haut ; rappelons que les idées ne s’enchaînent pas au hasard, ni même seulement suivant leurs propres affinités, mais aussi et surtout sous l’influence d’une orientation déterminée de l’esprit, d’une tendance dominante qui rattache telle idée à telle autre, soigneusement choisie entre les nombreuses idées que la première pourrait susciter, c’est une influence du même genre qui détermine non seulement l’association des idées entre elles, mais aussi l’association des éléments qui composent une idée et qui sont abstraits d’un grand nombre de perceptions et d'un grand nombre de tendances, aussi l’idée, la même idée pour ainsi dire, l’idée d’une même chose diffère-t-elle toujours d’une personne à l’autre, parce que les perceptions et surtout les tendances ne sont pas les mêmes. Et ce qui est vrai pour les idées et les enchaînements d’idées, est vrai pour les complexus encore moins simples. Toujours nous retrouvons dans l’intelligence le facteur individuel. Darwin tire une sorte de conception optimiste du monde de ses théories sur la concurrence vitale et la sélection naturelle ; il ne voit que les bons effets des phénomènes généraux qu’il a étudiés — d’autres en auraient tiré avec autant de raison pour le moins, une conception du monde entièrement pessimiste, c’est-à-dire que les idées éveillées par la théorie auraient été complètement différentes. Je ne vois guère qu’un esprit infini pour apercevoir toutes les conséquences d’une théorie ou d’un fait, c’est-à-dire pour comprendre complètement un fait. Un esprit fini, un esprit d’homme quelconque, voit toujours incomplètement ; il trie dans la réalité ce qui s’adapte à ses sentiments, à ses idées, à ses tendances, et ce qu’on peut espérer de mieux, c’est de
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voir un peu et en gros les conséquences de diverse nature qui peuvent résulter d’un fait, mais s’il est possible d’arriver ainsi à des idées synthétiques justes (encore ceci soulève-t-il des problèmes de métaphysique que je ne puis examiner ici) ces idées sont toujours forcément incomplètes, et, par ce qu’elles contiennent, comme par ce qui leur manque, elles portent toujours la marque de la personnalité en qui elles naissent et se développent.
En même temps les sentiments qui se mêlent aux idées et aux perceptions, les émotions, les passions, témoignent de la même vérité. Si la conception d’une chose n’est pas la même chez deux personnes, les sentiments qui raccompagnent varient d’une manière plus visible encore, c’est que les sentiments sont, plus que les idées, trop abstraites, l’expression fidèle des tendances de chacun de nous. Un élément abstrait peut encore être le même dans deux tendances différentes, et dans bien des perceptions diverses, mais le sentiment, l’émotion, implique en général la mise en jeu d'une portion de la tendance plus concrète, plus complexe et les différences se marquent davantage. En effet, les vérités les plus abstraites, celles des mathématiques, sont celles qui diffèrent le moins d’une personne à l’autre ; encore ne sont-elles identiques qu’au point de vue logique et abstrait , car quand un écolier ou un mathématicien de génie pensent une même formule, les deux états mentaux ne sont pas absolument équivalents , les formules abstraites n’existent pas isolément, elles éveillent toujours, d’une manière plus ou moins nette, quelques idées qui varient d’un esprit à l’autre. Si nous passons aux vérités moins abstraites la différence est plus grande , mais si nous passons aux sentiments, aux émotions qui correspondent non pas à la mise en jeu d’éléments nombreux, mais isolés, abstraits d’un grand nombre de tendances mais à la mise en jeu d’une tendance spéciale telle que la nature propre de
l’individu, la nature de ses ascendants et les circonstances particulières où il s’est trouvé l’ont faite, alors il n’y a pas de doute que la différence ne devienne plus saisissable encore — et si ce n’est pas encore une vérité commune que chacun a sa manière de percevoir et de comprendre, c’en estime au moins que chacun a sa manière de sentir et d’être ému. Personne n’est ému exactement par les mêmes choses que son voisin, ni n’est ému exactement de la même manière, et nous avons vu, par exemple, les différences considérables que présente un même sentiment, l’amour, selon la personne qui l’éprouvait ou le dépeignait. Le sentiment, l’émotion, la passion, le phénomène affectif en général est donc aussi caractéristique de la personnalité, ou d’une partie plus ou moins considérable de la personnalité, d’un système de tendances qui est seul capable de le produire exactement sous cette forme, il est lui aussi une réaction de l’organisme qui le produit.
Quant à la troisième phase, à la phase motrice, elle est peut-être plus visiblement que toute autre sous la dépendance de la nature propre de l’individu. Nos façons d’agir, de parler, sont bien à nous. — Sans doute les actes réflexes sont moins individuels que nos actions réfléchies, il y a en nous un certain nombre de tendances qui, comme on l’a dit, paraissent se rapporter plus à l’espèce qu’à l’individu — cependant, examinez de près, vous trouverez encore des différences individuelles, plus ou moins de vivacité, de régularité, d’adresse, les fonctions organiques elles-mêmes sont très variables d'une personne à l’autre, le nombre des mouvements du cœur varie comme aussi la fréquence de l’inspiration et aussi la rapidité et la facilité de la digestion. Que sera-ce si nous nous élevons un peu plus haut sur l’échelle des réactions ? les gestes les plus involontaires, les attitudes favorites, la démarche, caractérisent un individu, et l’on a tenté, non sans quelque succès, de
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reconstituer la nature intellectuelle et morale d’une personne d’après quelques lignes de son écriture ; d’une personne à l’autre rien ne paraît absolument identique. Si nous montons encore, les différences paraissent de plus en plus, chaque personne a sa manière d’être aimable, impertinente , grossière , polie , etc. Là même pù la régularité , la banalité semble complète, l'observation fait reconnaître des différences , une originalité peu importante , insignifiante parfois , mais réelle. Enfin, si l’on regarde les manifestations supérieures de l’activité, les différences éclatent au point qu’il n’est pas nécessaire de les signaler plus longuement.
Dire que la nature de la personne se manifeste dans chacun de ses actes, c’est dire que tout se lie, s’organise en nous à quelque degré, que tout fait qui se produit en nous a son but, sa fin plus ou moins complexe et plus ou moins bien remplie, d’autant plus compliquée et d’autant mieux atteinte que les diverses parties de l’organisme, les diverses tendances de l’esprit sont mieux unifiées. Si d’ailleurs on se rappelle comment nous avons expliqué, à l’aide des propriétés des éléments psychiques et des lois d’association systématique et d’inhibition, toutes les formes de l’activité mentale , perception , raisonnement , sentiment, volonté, on se rendra compte, à peu près, de la manière dont une immense quantité d’éléments divers viennent s’unir et converger pour constituer une personnalité, pour concourir en vue de fins déterminées par les tendances dominantes de cette personnalité, par l’orientation psychique principale, et — si l’on tient compte de ce que les éléments organiques, les appareils de la vie de nutrition et de reproduction sont représentés dans l'esprit par des éléments psychiques, et que d’ailleurs les éléments psychiques eux-mêmes ne sont que l’activité d’une partie de l’organisme, et spécialement de quelques points de la substance grise du cerveau — on apercevra comment
l’esprit — SYNTHÈSE ABSTRAITE
il est vrai de dire que l’esprit est un consensus, une synthèse de phénomènes organiques. L’esprit est essentiellement actif, mais ce qu’il groupe, ce sont des phénomènes physiologiques, ce qu’il meut c’est notre organisme, ou plutôt il est la loi môme selon laquelle ces phénomènes organiques s'enchaînent , la forme cle notre activité.
Nous sommes ainsi conduits à examiner un peu plus longuement la question des rapports généraux de l’esprit et du corps. Le problème a été agité assez souvent — surtout il y a quelques années , et il a été parfois déclaré insoluble, parce que, je crois, il avait été mal posé. Je n’ai pas l’intention de l’aborder ici au point de vue de la théorie de la connaissance — mais seulement au point de vue de la psychologie générale. La théorie qui a été un moment le plus en faveur dans l’école expérimentale, faisait du physique et du mental, deux manifestations parallèles d’une même substance inconnaissable ou bien deux formes différentes d’un même fait : l’endroit et l’envers d’une même étoffe ; le côté concave et le côté convexe d’un verre de montre. Bain, Lewes et Léon Dumont ont défendu cette théorie ; celle de M. Taine est, à bien des égards, analogue — seulement elle donne la prépondérance au côté psychique subjectif considéré comme un texte dont le phénomène physiologique est une traduction, une apparence, la manière dont un esprit se manifesterait à un autre dans certaines conditions. Ces solutions, qui, même eu égard à ce qu’en attendaient leurs auteurs, ne me paraissent pas parfaitement satisfaisantes , ne répondent nullement au problème tel qu’il est posé ici.
11 ne s’agit pas ici, en effet, de savoir quel est le rapport, ce rapport que Tvndall et Dubois-Reymond ont déclaré inconnaissable et incompréhensible, entre une émotion ou une idée et le phénomène nerveux qui en est le représentant physique. Cette question serait-elle résolue, la
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connaissance de l’esprit n’en serait pas avancée de beaucoup, et d’un autre côté, nous pourrions avoir une idée très nette et suffisamment approchée de l’activité mentale au point de vue synthétique de la psychologie générale, sans qu’elle ait été définitivement résolue. Que le phénomène nerveux soit un antécédent du fait psychique, ou un concomitant, ou une émanation de la même substance (ce qui d’ailleurs me semble dépourvu de sens) l’idée générale que l’esprit est une synthèse d’activités organiques et de conditions cosmiques et sociales, pourrait subsister également — il n’y aurait qu’à introduire dans la formule les phénomènes psychiques , si on les considérait comme étant essentiellement distincts des phénomènes physiologiques. La question des rapports delà conscience et du phénomène cérébral n est donc absolument pas la même que celle des rapports de l’esprit et de l’organisme. Toutefois, elle se présente ici, et nous devons, en la rattachant autant que possible à notre manière de considérer l’esprit et les phénomènes psychiques, en dire quelques mots.
Je n’ai pas à développer ici les raisons qui ont conduit à donner à tout fait de conscience une base physiologique, il est admis généralement aujourd’hui que tout fait subjectif, perceptible par le sens intime, répond à un fait matériel physiologique (vibration de molécules des cellules de l’écorce cérébrales) , perceptible ou qui pourrait l’être sous certaines conditions par la vue — et dans d’autres conditions, que nous n’imaginons guère, par le toucher1. Une fois le problème posé ainsi, la question du rapport des phénomènes perçus par le sens intime avec ceux que perçoivent ou que pourraient percevoir les
1. Voyez en particulier : Spencer, Principes de psychologie, tome I . Bain, L'esprit et le corps. Taine, De l'intelligence, et Herzen. Le cerveau et l'activité cérébrale .
autres sens, ne semble pas impossible, ni même peut-être très difficile à résoudre. Tyndall, cependant, la déclarait insoluble, disant que nous ne possédions pas même le rudiment de l’organe qu’il faudrait avoir pour passer du phénomène matériel au phénomène psychique.
Je remarque ici d’abord une chose singulière. On oppose couramment la matière à l’esprit comme s’il s’agissait de deux choses absolument différentes et d’ailleurs bien définies chacune de son côté. Cela se comprend dans la philosophie substantialiste où la matière et l’esprit sont des substances , mais il n'en est pas de même pour la psychologie positive. Ce qu’on appelle le corps est, après tout, un complexus de données de perceptions d’ordres très différents et irréductibles les unes aux autres, car je ne pense pas qu’on ait beaucoup mieux déterminé le rapport entre l’onde sonore telle que l’imagination visuelle se la figure, et l’onde sonore telle que le sens de l’ouïe la perçoit, qu’on n’a déterminé le rapport de l’esprit et du corps. Dirat-on que c’est le même problème qui se pose ? On aura peutêtre raison, mais à la condition de remarquer alors que le corps se réduit peu à peu à rien, car il n’est pas douteux que si le son est un phénomène subjectif, une couleur, une forme, une odeur ne le soient exactement de la môme manière et pour une autre raison. Le problème ne fait que changer de forme. Evidemment les corps, quoiqu’ils puissent être en eux-mêmes et pour eux-mêmes, ne sont pour nous que des complexus de sensations, de perceptions, d’images, relevant de différents sens et irréductibles l’une à l’autre, — mais alors de même que certains complexus de sensations visuelles et tactiles, dans certaines conditions sont également, ou indiquent une cause de sensation auditive ou olfactive, pourquoi d’autres complexus de sensations visuelles et tactiles, dans d’autres conditions ne seraient-elles pas aussi ou n’indiqueraient-elles pas également la cause d’un phénomène
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de sens interne ? En d’autres termes, si nous considérons comme faisant un tout, et constituant ou nous révélant un seul objet des perceptions qui nous sont suggérées par la vue, l’ouïe, le tact, l’odorat et le goût, pourquoi ne considérerions-nous pas également comme faisant un seul tout des perceptions de la vue et du tact, et des perceptions du sens intime ? b Si des perceptions visuelles, olfactives, gustatives et tactiles en se synthétisant constituent pour nous une pomme, pourquoi des perceptions visuelles, tactiles et de sens intime, perçues comme celles de la pomme ou perceptibles par différents appareils et réunies en un seul système, ne seraient-elles pas un seul tout, et ne pourraient-elles, par exemple, constituer un cerveau?
Quelle est la raison qui légitime la réunion de plusieurs perceptions en un même complexus, pourquoi puis-je considérer comme formant un porte-plume tel agrégat de perceptions visuelles et tactiles. Il y a ici évidemment des questions de finalité, de causalité, de concomitance. D’abord la sensation visuelle, ou la sensation tactile m’indique que toutes les autres perceptions qui composent l’agrégat sont renouvelables en moi sous certaines conditions déterminées, de plus ces perceptions s’unissent en un système dont tous les éléments convergent vers une même fin, — la sensation tactile, la perception visuelle, etc., sont étroitement unies et combinées en vue de l’acte d’écrire. La concomitance des perceptions, la causalité possible de quelques-unes d’entre elles par certaines autres, dans certaines conditions, l’unité finale de l’agrégat, voilà les conditions qui donnent l’unité au système de
1. J’ai développé cette idée que la perception par le sens intime est, au point de vue de la psychologie générale, entièrement analogue aux perceptions des autres sens, et suppose comme elles une synthèse, une interprétation du phénomène perçu. Voir La perception interne et la conscience . Revue scientifique, 1888, tome I.
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perceptions qui constitue un objet et nous le fait considérer comme étant bien un seul objet en réalité.
Mais quelquefois il arrive que nous ne savons à quelles perceptions, à quel groupe d’images rapporter telle ou telle qualité sensible qui nous arrive naturellement abstraite à quelque degré. En fait, nos notions des choses deviennent de plus en plus concrètes à mesure que nous pouvons rattacher une nouvelle qualité à un agrégat de qualités déjà connu. Ainsi, un enfant a pu voir une flûte dans la devanture d’un marchand d’instruments sans en connaître le son -- d’un autre côté il a pu entendre un voisin jouer de la flûte sans voir l'instrument — le son reste ainsi abstrait, isolé, sans pouvoir être rapporté à un complexus d’images ou de perceptions visuelles, tactiles et autres; d’un autre côté, l’idée de la flûte reste aussi abstraite à quelque degré, ou, si l’on veut, moins concrète. L’expérience qui rend nos idées de plus en plus abstraites, les rend aussi, par un processus inverse et parallèle, de plus en plus concrètes, et chaque jour nous apprenons , nous découvrons de nouvelles qualités des objets qui complètent l’idée que nous nous en faisons, qui augmentent l’agrégat de perceptions, d’images et d’éléments abstraits que, pour nous, est cet objet.
Eh bien , nous sommes un peu, ou nous avons été longtemps par rapport au cerveau et aux phénomènes subjectifs, dans la situation de l’enfant qui aurait entendu la flûte et qui l’aurait vue, mais qui l’aurait entendue sans la voir et qui l’aurait vue sans l’entendre, qui, par suite, n’aurait pu synthétiser les diverses données des sens qui composent l’objet et, si l’on trouve que le son n’est pas une qualité essentielle de la flûte, on peut supposer tel autre exemple que l’on voudra. D’un côté le cerveau a été étudié au moyen de l’œil et du tact, de l’autre côté les émotions, les perceptions, les idées, les sentiments ne sont connus connue phénomènes subjectifs que par la
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perception interne. On n’a pu encore déterminer à quel mode particulier de vibration cérébrale correspond tel ou tel phénomène subjectif, comme on a pu déterminer à quel mode de vibration d’une lame répond le son en général, et à quel mode particulier de mouvement, à quel nombre de vibrations par seconde répond telle ou telle note. Mais actuellement, il semble bien que nous pouvons rapporter le phénomène, pensée ou émotion, à l’agrégatcerveau comme nous rapportons le phénomène son à l’agrégat lame ou vibration de corde pincée. La pensée est à ce titre une partie de l’agrégat cerveau comme le son est une partie des perceptions dont l’agrégat forme une corde de violon en vibration, comme une sensation de résistance est une partie de l’agrégat que nous appelons pierre, — avec cette différence que ce qu’on a appelé les qualités premières de la matière diffèrent des autres parce qu’elles correspondent à des conditions plus stables, à un mode d’activité — car toute matière est active aussi bien que tout esprit est inerte, selon le sens qu’on donne aux mots — plus durable et plus persistant L
La pensée est ainsi rattachée au cerveau, à l’organisme comme à son substratum naturel. Le cerveau nous apparaît comme donné dans un ensemble de perceptions variées, tactiles et visuelles surtout et, à certaines de ces perceptions visuelles et tactiles — que nous ne pouvons d’ailleurs avoir directement, se joignent des perceptions différentes,
1. J’ai dû exposer brièvement toute cette conception du phénomène psychique et j'ai négligé plusieurs objections. On dira peut être que le son est une simple apparence subjective, que le fait objectif est le mouvement, mais le mouvement ne peut guère être conçu que comme un complexus de perceptions ou d’images visuelles ou tactiles, et alors il y a quelque chose de plus permanent, de plus stable dans le mouvement que dans le son (qui ne correspond qu'à certaines formes de mouvements), mais, en somme, rien de plus ni de moins objectif. La question n’avance nullement et l’on ne gagne rien à la prendre par ce côté là.
des perceptions de sens intime, comme à certaines perceptions visuelles et tactiles, réelles ou possibles, qui constituent un violon, vient, dans certains cas, se joindre une perception différente, celle du son. On ne peut pas préciser au juste à quelles perceptions possibles (dans des conditions impossibles d’ailleurs à réaliser) correspondent, soit la pensée en général, soit telle ou telle pensée, et pour certains autres phénomènes, du reste, (l’électricité, par exemple), la synthèse concrète n’est pas beaucoup plus avancée — mais d’une manière générale on ne peut guère nier que le phénomène psychique ne se rattache à des perceptions visuelles comme des perceptions visuelles se rattachent elles-mêmes aux perceptions tactiles, et si nous appelons matière l’abstrait synthétique de nos perceptions visuelles et tactiles, il n’est guère douteux que la pensée soit matérielle au même titre que le son, Todeur, le goût, la couleur et la dureté. Elle est comme les autres données des sens, une vibration perçue d’une manière particulière qui lui donne un aspect particulier et irréductible, au moins en apparence, à tout autre. Si d’ailleurs on pense ramener toutes les perceptions à un même élément, le choc nerveux, — il n’est pas douteux que les émotions ou tout autre phénomène subjectif ne se ramènent exactement au même élément.
Ce qui a fait aussi la difficulté de la question, c’est que les différentes perceptions ne peuvent jamais être simultanées en fait, bien qu’elles le soient virtuellement. Nous ne pouvons communément ni voir, ni toucher un cerveau en activité, de plus, le phénomène cérébral ne pourrait être atteint par notre esprit à cause de la grossièreté relative de nos sens , enfin la personne qui éprouve la perception interne, est celle qui pourrait le moins avoir les perceptions visuelles qui lui correspondent ; toutes ces raisons ont fait que la synthèse de la pensée et des phénomènes physiologiques a été très longue et qu’elle
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est encore imparfaite • — au lieu que le cerveau, agrégat de sensations visuelles , de sensations tactiles , nous paraît un, l’agrégat de sensations visuelles, de sensations tactiles et de perceptions internes nous paraît facilement mal soudé et comprenant des choses hétérogènes. Il y a là une vieille habitude mentale qu’il est difficile évidemment de détruire ; mais la nouvelle synthèse fait des progrès cependant h Toutefois, meme dans l’école expérimentale, dont les doctrines cependant s’accordent parfaitement avec les idées que j’expose ici, on retrouve des traces importantes de l’ancien dualisme. Pourquoi parler, par exemple, d’un processus à double face, l’une psychique, l’autre matérielle.? Ce n’est pas deux faces qu’il faudrait, mais bien autant de faces que nous avons d’appareils différents de perception, et le nombre en augmenterait si de nouveaux sens se formaient chez l’homme.
D’ailleurs, si nous admettons que la théorie qui précède est l’expression de la réalité, nous n’en sommes pas plus avancés au point de vue de la philosophie générale qui a été celui auquel se sont généralement placés les philosophes qui ont traité la question. Nous n’avons pas cherché si la réalité dernière , la réalité vraie, dont les phénomènes seraient une apparence ou une manifestation, était une substance spirituelle, une substance matérielle, un phénomène mental, un phénomène sonore ou lumineux — la question dernière reste intacte ; je ne me suis placé ici qu’au point de vue de la science psychologique, et, à ce point de vue, il me paraît légitime et nécessaire de rattacher étroitement les perceptions de sens intime aux autres perceptions qui constituent ou qui ont formé notre idée du cerveau. La comparaison de la pensée et de
1. Cf. Herzen, Physiologie de la volonté. — Littré, Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine. — Ferrière, Lame est la fonction du cerveau .
l’esprit
l’organisme avec l’harmonie et la lyre, nous paraît après vingt siècles aussi conforme à la réalité, aussi exacte qu’une comparaison peut l’être.
Mais une fois la question des rapports des phénomènes physiques et du phénomène psychique réglée — et elle exigerait beaucoup plus de développement que je n’ai pu lui en donner ici — celle des rapports généraux de l’organisme et de l’esprit n’en serait pas comme, je l’indiquais, sensiblement plus avancée. Le phénomène psychique, en effet, n’est pas l’esprit ; d’abord, les phénomènes matériels qui sont ce que nous appellerions le cerveau en activité, sont l’esprit au même titre que lui, ensuite ces phénomènes même, l’ensemble des fonctions du cerveau ne constituent pas l’esprit à proprement parler. L’esprit est à-la fois plus et moins que l’ensemble des phénomènes cérébro-psychiques qui, d’ailleurs , tous individuellement — et quel que soit le moyen par lequel on les étudie , expérimentation , observation clinique , sens intime — peuvent être considérés comme appartenant à la physiologie.
Mais ces éléments psycho-physiologiques appartiennent à la psychologie par leurs combinaisons. « 11 n’y a pas de phénomènes vitaux, disait Claude Bernard, il n’y a que des procédés vitaux. » Tous les phénomènes de l’activité physiologique sont des phénomènes physico-chimiques. Et nous dirons de même dans le même sens, il n’y a pas de phénomènes psychologiques, il n’y a que des procédés psychologiques ; tous les phénomènes psychologiques sont, en somme, des phénomènes physiologiques — et de même, il n’y a point de phénomènes sociologiques, tous les facteurs sociologiques sont des phénomènes psychologiques (c’est-à-dire des combinaisons de phénomènes physiologiques, c’est-à-dire encore des combinaisons de
l’esprit synthèse psycho-organique
combinaisons de phénomènes physico-chimiques) ; mais il y a des procédés sociologiques, des combinaisons particulières de phénomènes psychologiques qui forment la matière d’une science nouvelle.
La démarcation entre la psychologie et la physiologie est évidemment très peu nette, mais elle ne l’est pas beaucoup moins que la limite entre la chimie et la physiologie et elle l’est au moins autant que la séparation de la psychologie d’avec la sociologie, c’est-à-dire que les phénomènes psychologiques (l'expression est en un sens très légitime) ne sont pas beaucoup plus difficiles à différencier des faits physiologiques que les phénomènes physiologiques eux-mêmes le sont à séparer des phénomènes physico-chimiques, que les phénomènes sociaux des faits psychologiques. De même que les faits physicochimiques synthétisés d’une certaine manière sont des faits psychologiques, de même les faits physiologiques synthétisés d’une certaine manière sont des faits psychologiques, de même les faits psychologiques synthétisés d’une certaine manière sont des faits sociaux. Une bataille entre deux grandes armées est sans nul doute un phénomène social — mais examinez les éléments qui la composent, ils sont tous d’ordre psychologique et physiologique, c’est un ensemble de volontés, d’instincts, de perceptions, de sentiments, de sensations douloureuses ou excitantes, etc. — de même décomposez un phénomène physiologique, ôtez la loi, la forme qui le constitue essentiellement, vous ne trouvez que des phénomènes physico-chimiques.
Analysez aussi un phénomène psychique , vous le trouvez composé d’éléments physiologiques — prenez une sensation, vous trouvez qu’elle consiste essentiellement dans la synthèse d’impressions répétées faites sur un centre nerveux par une excitation venue du dehors par l’intermédiaire des organes des sens et des nerfs conducteurs. Les analyses de M. Taine que j’ai rappelées plus
l’esprit — SYNTHÈSE ABSTRAITE
haut ne laissent aucun doute sur ce point. Il y a une multitude d’éléments physiologiques qui s’unissent et se coordonnent, prennent un caractère d’unité pour constituer un phénomène nouveau, une sensation — prenez une émotion, vous y trouverez synthétisés un grand nombre d’éléments physiologiques : mouvements du cœur , mouvements divers, état de divers organes, tendances diverses sont réunis et représentés dans un phénomène déterminé qui les synthétise dans un ordre spécial, cet ordre est la nature même du phénomène psychologique. Une tendance comprend l'organisation de phénomènes physiologiques très nombreux: sensations, perceptions, mouvements. Un même mouvement (élément physiologique) peut entrer dans des milliers de tendances diverses.
Encore restons-nous ici sur un terrain mixte, où la limite entre la psychologie et la physiologie est impossible à tracer ; mais allons plus loin, plus haut, considérons les vrais phénomènes psychologiques, ils nous apparaîtront comme très distincts des phénomènes physiologiques — j’entends distincts de la même manière qu’un phénomène vital diffère d’un phénomène chimique, qu’un phénomène social diffère d’un phénomène psychique. Au fond, le vrai domaine de la psychologie, c’est l’étude des combinaisons diverses de l’intelligence et du caractère. Si nous disons, par exemple, que telle personne est bien douée pour fes mathématiques ou que telle autre a le type sacerdotal, nous sortons de la physiologie et nous n’entrons pas encore dans la science sociale, mais nous constatons la manière dont certains éléments physiologiques s’arrangent, de manière à pouvoir entrer dans des combinaisons sociales ; et cet arrangement particulier des phénomènes qui les rend aptes à entrer dans des combinaisons sociales, c’est l’esprit même, de même que le corps est une combinaison de phénomènes physico-chimiques groupés de façon à pouvoir entrer dans des synthèses
l’esprit synthèse psycho-organique
psychologiques. La façon dont les phénomènes s’ordonnent pour produire les types intellectuels et moraux, voilà vraiment le domaine de la psychologie — les éléments de ces types sont sur une zone indécise ; ils constituent plutôt la psychologie physiologique. Ce n’est pas à dire, au reste, que la physiologie n’ait pas son rôle dans la psychologie proprement dite ; loin de là, elle apporte, elle apportera des matériaux précieux, de même que la pathologie ; mais la psychologie n’en est pas moins autre chose que la physiologie. L’esprit est une synthèse de phénomènes organiques, ou plutôt une synthèse de synthèses. Il n’est besoin que de rappeler ici comment tout phénomène psychique un peu important, exprime un état physiologique déterminé , ce que nous avons tâché d’établir en traitant de la personnalité physique, et comment aussi les états les plus élevés de l’esprit, les plus complexes, sont des systèmes d’éléments psychiques complexes eux aussi, et représentant, soit des tendances concrètes (sentiments, passions) ; soit des éléments abstraits de tendances (idées, perceptions, raisonnements). Partout le caractère qui nous a semblé le plus important, celui qui constitue essentiellement l’esprit, celui sans lequel l’esprit n’est plus, c’est la synthèse systématique, d’autant plus complexe et rigoureuse dans ses formes que l’esprit est plus élevé. Comme les éléments derniers de l’esprit sont empruntés toujours à des tendances, c’est-à-dire à des actes réflexes plus ou moins compliqués, mettant en jeu directement des appareils moteurs déterminés et, indirectement, tous ou presque tous les organes, pour peu que l’acte soit important, c’est bien à une synthèse d’éléments physiologiques que l’esprit, enfin de compte, doit se ramener. Et l’esprit n’est, par conséquent, ni indépendant ni séparé de l’organisme, pas plus que l’organisme n’est indépendant ni séparé des substances azotées et des corps ternaires qui le constituent
l’esprit — SYNTHÈSE ABSTRAITE
dont, il est la combinaison ; pas plus que le protoplasma n’est indépendant des atomes d’azote, d’hydrogène, d’oxvgène et de carbone qu’il contient.
« Si nous pouvions, écrit M. Fouillée, nous transporter de plus de deux mille ans en arrière chez les Grecs, au temps de Socrate et assister aux derniers entretiens du sage dans sa prison, nous entendrions ce même problème (le. problème de la cause de nos actes) posé et deux solutions indiquées, l’une toute mécanique, l’autre psychologique. Socrate, en effet, disait que les partisans du mécanisme universel, si on leur demandait pourquoi il était assis dans sa prison prêt à boire la ciguë, ne manqueraient pas de répondre : c’est que les muscles de Socrate, agissant de telle manière sur ses os et sur ses membres, aboutissent à telle et telle situation de son corps. Et Socrate ajoutait : la vraie raison c’est, que j’aime mieux mourir que vivre infâme et parjure » h Nous pouvons ici reprendre à un point de vue quelque peu différent, l’exemple cité par M. Fouillée, et qui est bien propre cànous montrer la différence entre la psychologie et la physiologie et aussi le défaut du matérialisme qui, selon la profonde vue positiviste, consiste à interpréter les phénomènes d’une science au moyen des phénomènes de la science inférieure, Sans séparer autant que l’a fait Comte et que l’ont fait ses disciples , les diverses sciences, on doit admettre que le défaut en question a été fréquemment une cause d’erreur. C’est celui que nous avons dû combattre en le trouvant à l’origine des théories associationistes, telles que l’école anglaise les avait formulées. Ici il se manifeste par le fait de tout ramener aux éléments sans avoir suffisamment égard à la synthèse qui les retient et leur donne un sens. Oui, les muscles et les nerfs d’un homme étant disposés de telle et telle façon, il ne peut pas agir autrement