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CHAPITRE II

L’esprit connue élément «social et synthèse (le produits

sociaux.

Si l’esprit est une synthèse, il est aussi un élément. Synthèse de phénomènes organiques, il est un élément du corps social. Comment l’esprit participe-t-il à la synthèse sociale, quel est son rôle et sa fonction, c’est ce qu’il convient d’indiquer ici, mais brièvement, car la question relève autant de la sociologie que de la psychologie. J’ai, d’ailleurs, indiqué déjà la nature de l’activité sociale de l’esprit en plusieurs endroits de ce livre.

Les cellules et les fibres qui se forment dans l’organisme ne sont pas immédiatement aptes à remplir leurs fonctions vitales, il leur faut un certain degré de développement pour qu’elles puissent prendre part au consensus des éléments anatomiques. De même il faut que la personnalité de l’homme se soit développée, qu’elle ait manifesté ses qualités dominantes, son orientation ou ses orientations principales pour qu’elle puisse prendre part au consensus social. Pendant quelque temps l’enfant vit d’une vie presque purement nutritive, plus tard il passe à la vie psychique, plus tard seulement il est réellement un élément actif de la société. A ce moment-là, l’homme n’est plus seulement un complexus de phénomènes physiologiques et de processus psychiques , il ne vit plus pour lui-même, mais dans et pour un tout plus élevé et plus complexe , et ce qui caractérise sa personnalité , c’est surtout la fonction sociale qu’il a à remplir et la

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manière dont il s’en acquitte. Et c’est ainsi que se vérifie, après la première, la seconde partie de notre définition, l’esprit est une synthèse active de phénomènes biologiques, apte à servir d'élément dans l’activité sociale.

Que dit-on, en effet, quand on veut caractériser une cellule : on indique sa composition, ses formes et ses fonctions, et quand nous voulons caractériser un homme? Nous indiquons son occupation habituelle et la manière dont il s’v livre, c’est-à-dire les qualités et les défauts de son caractère et de son esprit. Et chaque défaut, chaque qualité, soit de l’esprit, soit du caractère, en même temps qu’elle indique la prédominance de certains éléments psychiques et les formes, lente ou vive, complexe ou simple de la tendance dominante, indique aussi l’aptitude de l’esprit à entrer dans tel ou tel complexus social, à jouer tel ou tel rôle dans le complexus supérieur dont il fait partie et à le jouer de telle ou telle manière. Et ces différentes choses sont indiquées, mais à un faible degré et d’une manière très vague, et parfois même complètement inexacte par la profession même de la personne dont il s’agit. De là vient qu’il faut tenir compte jusqu’à un certain point, dans beaucoup de cas au moins, mais seulement jusqu’à un certain point, de la profession, de la position sociale de la personne que l’on veut connaître, et surtout du mode d’activité sociale auquel elle se livre et dont la position officielle n’indique souvent qu’une faible partie. En effet, il arrive souvent, d’autre part, que les circonstances ont empêché la vraie vocation de se déclarer et que l’activité sociale d’un homme ne nous indique pas pleinement et exactement ce qu’il est, au moins au commencement de sa carrière, car, plus tard, il est possible qu’il ait fini par devenir ce qu’il paraît être réellement. Tl est hors de doute que la société laisse perdre beaucoup de forces psychiques, beaucoup d’aptitudes dont une société mieux organisée aurait pu tirer un bon parti. La

l’esprit élément social

profession est, non pas seulement le résultat de l’aptitude del’esprità entrer comme élément dans le tout social, mais en grande partie, et surtout, peut-être une des formes de la réaction de la société sur l’esprit. Ce qui caractérise réellement l’esprit, ce qui indique l’élément social qu’il doit être, ce sont les formes et les aptitudes de l’intelligence et du caractère.

Chacun de nous est appelé à jouer un rôle quelconque dans la société, l’oisif même n’est pas, je ne dirai pas sans utilité, mais du moins, pour peu qu’il dépense, sans influence sur le consensus social , et cette influence bonne ou mauvaise s’accroit s’il se marie, s’il a des enfants, s’il a des relations l, etc. Dans une certaine mesure, ce rôle sera déterminé par la constitution mentale de chacun de nous — il n’est pas ordinaire de voir un homme exceptionnellement doué pour la poésie s’adonner à l’étude des mathématiques, et une personne incapable d’apprendre les mathématiques ne pourra embrasser une carrière exigeant le passage par l’Ecole polytechnique. En cela, il y a déjà un premier fondement, un peu vague, pour une théorie des types sociaux, mais l’examen du caractère la précise un peu — ainsi la carrière militaire, la carrière sacerdotale , s’allient certainement mieux avec certaines

1. Y-a-t-il des exceptions à cette règle? En tout cas, elles sont bien rares, et on peut y voir de véritables difformités psychologiques. Quelques griefs plus ou moins légitimes et sérieux que nous ayons contre notre état social, nous sommes bien obligés de le prendre comme il est, sauf à tâcher, dans la mesure de nos forces de l’améliorer et, en attendant, d’en tirer le meilleur parti possible. Certains individus ont tâché de se soustraire à peu près entièrement à l’influence du milieu social, mais on ne peut y parvenir qu’à la condition de se contenter d une vie physique, intellectuelle et morale extrêmement rétrécie. Voir à ce sujet l’histoire de l’homme sauvage du Var, (V . Etude médico-psychologique sur V homme dit le sauvage du Var , par le Dr E. Mesnet, suivie du rapport de M. le D>‘ Causse, lu à l’Académie impériale de médecine. 1865.)

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lies dispositions naturelles qu’avec d’autres. Nous voyons telle personne faire un très bon commerçant qui eût été un médiocre capitaine, il est incontestable que tous les hommes n’apportent pas en naissant, à des degrés égaux, le germe des qualités nécessaires pour être un bon commerçant, un bon prêtre, un bon officier, un bon ministre, malgré les opinions qui paraissent être actuellement en faveur. Chacun de nous, d’un autre côté, n’est pas également organisé pour être bon père, bon mari, etc. De plus, chacun remplit sa fonction d’une manière assez différente et qui peut convenir à des circonstances sociales différentes aussi. Tel homme fera un bon administrateur en des temps calmes, qui en des temps de troubles restera audessous de sa tâche. Inversement, certaines personnalités

qui dans une société réglée sont inutiles, sinon encombrantes ou dangereuses, peuvent, dans une crise sociale, trouver un emploi utile de leurs aptitudes et de leurs dispositions. L’orientation naturelle d’un esprit , le caractère de vivacité, de lenteur, d’obstination, de mollesse que prend l’activité de chaque personne peuvent convenir et doivent convenir à des fonctions sociales différentes, et c’est même trop évident pour qu'il y ait lieu de le développer. La nature d’un esprit le rend propre à être tel ou tel élément de la synthèse sociale.

Nous avons indiqué le rôle de l’esprit dans la société, il faut étudier un peu plus longuement peut-être l’influence delà société sur l’esprit, analogue, sans être identique à celle de l’esprit sur l’organisme, de l’organisme sur les combinaisons chimiques *. Il est, en effet, certaines combinaisons chimiques qui ne paraissent se former normalement que dans les organismes — mais alors même que

1. Les comparaisons entre les phénomènes qui font l’objet de plusieurs sciences et ces sciences elles-mêmes paraissent indispensables. 11 ne s’agit

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la chimie reproduirait toutes les substances de l’être vivant, ce fait n’en resterait pas moins réel que c’est l’être vivant qui, en général, les fabrique — les plantes, par exemple, sont des appareils de synthèse qui opèrent des combinaisons inconnues en dehors des êtres vivants entre l'oxygène, l’hydrogène et le carbone. De même l’esprit combine les phénomènes physiologiques et fait, par exemple, que le mouvement de tel muscle a une signification sociale. De même la société agit sur l’esprit, — et il ne serait pas difficile d’établir des différences très marquées entre les phénomènes de divers ordres dont il s’agit, mais pour le moment, les ressemblances me paraissent offrir plus d’intérêt — et elle agit pour former cet esprit, pour en combiner les éléments, pour en déterminer, pour en fixer l’orientation, pour faire naître et développer certaines associations systématisées, pour provoquer certaines inhibitions, certains arrêts d’activité, et certains arrêts de développement. Et si , dans un être vivant , les complexus de combinaisons chimiques portent la marque de l’organisme qui les a produits, si les éléments de l’organisme, la chlorophylle, la lymphe, le sang, la sève, sont des produits non seulement de telle organisation mais encore spécialement de tel organe, si de même telle combinaison physiologique décèle l’esprit en général, et même tel esprit et telle tendance, de même les esprits portent la marque de la

pas d’ailleurs d’une confusion à établir entre ces phénomènes ou ces sciences. Il y a de l’une à l’autre des analogies non une identité. Quelquefois l’analogie a été forcée. Ainsi, la fameuse phrase «La société est un organisme» présente un défaut que j'ai déjà relevé dans quelques autres définitions — ou y a appliqué à deux faits différents qui présentent un caractère identique le nom particulier d’un de ces faits, au lieu d exprimer seulement par un terme général la partie commune aux deux. La métaphore a d’ailleurs son utilité comme ses inconvénients. M. Espinas a évité ce défaut en appelant la société, dans son beau livre sur les sociétés animales « une conscience vivante, un organisme d’idées », je préfèrerais encore l’expression : un organisme d'esprits.

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société dont ils sont les éléments, mais qui réagit sur eux en mille manières et — malgré les restrictions qu’on peut faire subir aux théories qui ont exagéré l’influence sociale

— il est absolument impossible de concevoir qu’un de nous, n’importe lequel, eut été exactement ce qu’il est s’il était né au xvi6 siècle au lieu de naître au xixe, et en Chine, au lieu de naître en France.

Mais l’influence de la société sur l’esprit va plus loin encore — car l’hypothèse que je viens de faire est absurde

— l’hérédité, dont l’influence est certaine, est en partie caractérisée par les influences sociales qui se sont exercées sur les parents. C’est une vérité un peu vieillie peutêtre à présent que les grands hommes représentent leur temps, et pourtant on ne peut nier qu’ils le représentent en quelque chose au moins. Les trois influences étudiées par M. Taine, la race, le milieu et le moment, sont incontestables, et peut-être pourrait-on dire seulement que M. Taine a exagéré l’influence sociale en négligeant trop l’action individuelle de l’homme sur la société, action qui par l’hérédité est sans doute en partie elle-même, mais non complètement toutefois, sous la dépendance du milieu social — et si elle ne l’est pas complètement, c’est qu’une chose n’est jamais complètement sous l’influence d’une autre et que toujours elle aura sa manière propre d’accepter cette influence et de réagir contre elle. Si la société agit sur l’individu, l’individu agit aussi sur la société, et si la manière même de réagir de l’individu lui vient en partie de l’influence sociale, cette influence sociale ellemême n’est ce qu’elle est que par les éléments psychologiques et individuels qui la composent et qui l’ont toujours composée.

M. T aine s’est placé surtout au point de vue des diverses manifestations de l’art. Nous nous placerons ici au point de vue de l’activité psychique en général. Dès la conception , l’embryon est influencé par la

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société , par le milieu qui l’a produit ; les aptitudes psychiques dont il contient le germe, ne sont certes pas identiques d’un milieu à l’autre. Mais si l’on pouvait contester ce point, il n’est pas en tout cas douteux que pendant la gestation et surtout dès l’époque de la naissance, l’individu ne soit soumis à des influences sociales bonnes, médiocres ou parfois désastreuses. Sans parler des déformations que des sauvages et même des nations civilisées font subir au crâne, en risquant de déformer l’esprit du même coup — il est hors de doute que la manière dont les enfants sont élevés est déterminée en grande partie par les idées régnant actuellement dans la société dont ils font partie, ou plutôt dont ils feront partie un jour. De temps en temps, un esprit novateur se produit et, profitant des leçons que, sans le vouloir et sans s’en rendre compte, lui donne la société, il tente quelques réformes et souvent tombe dans un abus opposé à ceux qu’il veut réformer et est suivi par la foule. On sait le rôle qu’a joué à cet égard Rousseau, au siècle dernier. Il se produit en petit dans des cercles plus restreints — si l’on ne suit pas un écrivain, un philosophe, on imite un ami, un parent, et l’on commence ainsi à former et à déformer avec plus ou moins de conscience ou d’insouciance, le caractère et l’esprit qui grandissent. Bientôt l’état intervient et tâche de déterminer, sinon l’orientation du caractère et des habitudes, au moins l’orientation de l’esprit ; l’enseignement primaire , l’enseignement secondaire , renseignement supérieur, sont des fonctions de l’état ou tout au moins des fonctions sociales et elles ne peuvent pas être autre chose. Selon quels principes enseignerait-on, et avec quels faits et quelles considérations meublerait-on et formerait-on l’esprit, sinon avec les principes acquis et qui dominent la société, avec les faits déjà connus et les considérations généralement acceptées? On ne peut guère demander à un éducateur de refaire toutes les sciences,

de se débarrasser de tous les préjugés (au sens étymologique) de toutes les habitudes mentales, et de n’avoir que des idées et des connaissances personnelles. Il est bien évident qu’une telle besogne est absolument impraticable, et qu’un seul homme ne peut pas refaire bien en quarante ans ce que l’humanité a si médiocrement fait en des siècles dont nous ignorons le nombre — sans être engagée par les générations précédentes. A peine s’il peut arriver, en y consacrant sa vie à se faire quelques convictions personnelles, à trouver quelques vérités , à détruire quelques erreurs — mais ces découvertes n’auront d’influence sur l’éducation des petits enfants et des grandes personnes, qu’en se faisant elles-mêmes, routine et préjugé 1 en devenant un mode de l’influence sociale qui, aussi bien, les a rendues possibles.

Peu à peu, le caractère se forme ; ici encore, c’est en grande partie la société qui fait l’individu — par la littérature, par les exemples proposés, par les exemples donnés sans recommandation et qui sont généralement tout différents, par la prédication, par une foule d’autres influences, le milieu social agit et développe ou arrête un grand nombre de tendances, de manière à faire un composé plus ou moins harmonisé en lui-même, mais capable, à moins que la nature personnelle de l’enfant ne soit décidément trop réfractaire, de s’adapter tant bien que mal aux conditions sociales. Des enseignements variés que la société donne à l’enfant il résulte souvent un développement parallèle de systèmes psychiques peu harmoniques, mais dont les conditions sociales favorisent la production simultanée. L’enfant peut aussi se développer surtout dans un sens ou dans le sens opposé, mais,

1. Cf. Ces remarquables articles de M. Tarde sur la psychologie sociale. Qu’est-ce qu'une société , et L’archéologie et V écononoinie politique (Revue philosophique).

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en ce cas encore, une influence sociale s’exerce, et si le choix de l’influence dirigeante est dû en partie à l’organisme lui-même, outre que cet organisme est en partie aussi le produit des circonstances sociales passées, certaines de ses tendances sont plus ou moins arrêtées ou favorisées par ce milieu, de sorte que son choix est pour ainsi dire contraint dans une certaine mesure et déterminé en partie par le milieu lui-même. D'un autre côté, les rapports de société, les amitiés, exercent leur influence — et comme toutes les personnes avec qui le jeune homme entre en relation, sont formées elles aussi par le milieu social qu’elles constituent ensuite , l'influence sociale ne cesse de différentes manières selon la différence du milieu qui l’impose et de l’esprit sur lequel elle agit. Plus tard intervient un autre facteur très important, la profession qui détermine souvent pour le reste de la vie, s’il est en partie déterminé par elles, la tournure de l’esprit, les habitudes mentales et aussi, à quelques égards, le caractère de l’individu. Nous connaissons tous des personnes à qui leurs aptitudes, soit médiocres, soit distinguées , soit supérieures , auraient laissé le choix entre plusieurs carrières et chez qui la profession a déterminé l’orientation définitive de l’esprit, qui ne s’établissait pas autrement ; le pli de la profession se fait peu à peu, les idées se soudent, l’esprit se forme d’une certaine manière et bien souvent, des causes purement sociales ou quelquefois fortuites, ont fait donner la préférence à telle profession plutôt qu’à telle autre etdéterminéparlà, l’allure subséquente de l’esprit. Les causes sociales qui déterminent les vocations mal marquées et font pencher dans un sens ou dans l’autre, les individus que leurs aptitudes propres ne caractérisent pas suffisamment sont très nombreuses. Selon les époques, grâce à des circonstances particulières, grâceaussi àl’imitation qui estsi naturelle à l'homme

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et qui est une forme de l’influence sociale, delà systématisation psychique et sociologique ; nous voyons telle ou telle carrière être particulièrement en faveur : la carrière militaire, politique, sacerdotale. La littérature, le théâtre, nous montrent bien souvent ces tendances sociales domi' liantes. Le héros des pièces de théâtre a été à une certaine époque, le jeune officier, puis le jeune ingénieur, plus tard, peut-être, plus volontiers le jeune savant ; d’ailleurs les courants se croisent, se combinent et ne s’excluent pas absolument. On a remarqué que certains types le jeune oisif par exemple, tendent à disparaître. Au reste, sur le rôle du personnage sympathique et ses variations, on n’a qu’à consulter la Philosophie de U Art , où M. Taine, malgré les réserves que l’on doit faire à certains égards, a magistralement développé les questions et donné une solution, sinon parfaitement juste, au moins très approchée. Les influences varient aussi selon les milieux, la famille, les relations. Il y a des savants, des ingénieurs, qui sont ingénieurs et savants parce que leur père l’a été, ou qu’ils ont un parent qui a pu leur aplanir les difficultés de la carrière. Ils sont ce qu’ils sont comme ils eussent été autre chose, si les circonstances l’eussent voulu. Enfin, il y a l’influence plus générale de la coordination sociale ; bien que l’équilibre soit assez mal établi dans les sociétés, cependant on ne saurait nier la systématisation qui y règne , et qui détermine un grand nombre de phénomènes sociaux ; l’activité de l’esprit des membres d’une société est déterminée en grande partie, non pas seulement par les désirs de ses éléments , mais par les besoins de l’ensemble. Une nation suffisamment organisée, trouve des soldats en temps de guerre et des travailleurs en temps de paix. De temps en temps, comme nous l’avons vu en psychologie, l’activité indépendante des éléments se manifeste et occasionne des troubles sociaux — mais tant qu’une nation dure, un

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certain consensus est la condition même de son existence en tant que nation et les activités des éléments sociaux sont inhibées à certains égards, laissées libres à d’autres, comme cela se produit pour les éléments psychiques, et orientées dans le sens de la synthèse sociale.

Et l’influence sociale se manifeste encore de mille manières qu’il serait trop long d’énumérer — outre l’orientation générale de la grande société dont nous faisons partie, il y a l’orientation secondaire des petits groupes où presque tout le monde est engagé — religions, sociétés savantes, sociétés coopératives, sociétés pour l’amélioration de la race chevaline, etc., etc. — sans compter les relations et la famille. Le résultat en est pour l’esprit, au point de vue psychologique, l’inhibition d’un grand nombre de tendances, le développement de certaines autres. De même que les éléments psychiques sacrifient quelques-unes de leurs associations pour entrer dans le consensus général de l’esprit, de même font les hommes, d’une manière quelquefois réfléchie et voulue, mais bien plus souvent automatique et inconsciente. On a pu comparer les membres de la société à des hypnotisés — et cette comparaison est juste à bien des égards. L’homme ne se rend généralement compte ni de l’origine sociale, ni du résultat social de ses actes. Ses actes ne sont souvent qu’une partie d’une sorte de réflexe sociologique alors qu’il croit agir en toute indépendance et sans être déterminé. Et sans doute, il agit librement, étant donné sa nature, mais c’est la société qui a fait en grande partie cette nature et c’est elle aussi qui bien souvent en fait jouer les ressorts, met en activité tel mécanisme, arrête le jeu de tel autre. Considérez la même personne à vingt ans et à trente, généralement les conditions sociales de son existence ont développé certaines de ses facultés, les facultés techniques, celles qui lui servent dans sa profession, inversement un certain nombre de tendances ont

été enrayées, telle personne d’opinions indépendantes à vingt ans a pris à trente celles de son milieu, les goûts qui ne sont pas en accord avec la profession ont souvent disparu ou se sont affaiblis — en tout cas ils se sont organisés à part et sont satisfaits à part , quelquefois en cachette, ils ne se mêlent plus comme autrefois à la personnalité tout entière. Nous avons chez Darwin un exemple concret de ce développement et de cette atrophie de certaines parties de l’esprit et nous avons signalé l’immense quantité de faits particuliers, associations systématiques et inhibitions dont elle était l’expression définitive. Le fait se produit d’une manière plus ou moins visible pour presque tous les hommes ; l’exemple concret que nous en avons étudié et qu’on peut généraliser avec les réserves voulues rend inutile tout développement. Remarquons le rôle que joue la société dans le cas de Darwin, où certes les aptitudes individuelles étaient remarquablement fortes. Sans les conditions sociales qui lui ont permis d’abord d’acquérir une certaine somme de science, ensuite de se développer l’esprit dans la compagnie des savants qui devinèrent en lui le futur grand homme, et enfin de faire un voyage dans d’excellentes conditions pour l’observation scientifique, Darwin n’eut pas été Darwin ; son orientation psychique et, par suite, son rôle social ont été déterminés en grande partie par des conditions sociales qui, d’ailleurs, ne pouvaient produire que sur lui l’effet exact qu’elles ont produit.

Toutes les actions qui constituent l’influence sociale sont, prises à part, individuelles et psychologiques. C’est par les perceptions et par les systématisations qui les suivent que la société agit sur l’homme — elle détermine en lui des séries coordonnées de perceptions qui déterminent naturellement , selon le mécanisme déjà étudié des séries coordonnées d’actes. Il y a une harmonie virtuelle préétablie par les générations qui nous ont

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précédé depuis l’origine des êtres — entre la société et l’individu — c’est par le fonctionnement de l’esprit que cette harmonie devient réelle et modifie l’esprit qui est sa condition.

Ainsi nos actions, nos pensées, nos sentiments portent la marque de la société dans laquelle nous vivons. Alors même que nous pensons être en opposition complète avec notre temps et notre milieu nous nous appuyons sur lui, la réaction contre les idées qui nous ont été suggérées est encore une preuve de l’influence de ces idées — (il se produit ici une sorte d’association par contraste déterminée par une influence sociale) — on a souvent remarqué combien les hommes qui ont combattu l’un contre l’autre pour des idées qu’ils pensaient absolument opposées, sont en somme, imbus d’un même esprit général semblable à bien des égards et s’appuient tous les deux sur les mêmes faits, sur les mêmes idées, et même sur des principes analogues. Dernièrement un critique rattachait Joseph de Maistre à ce xvme siècle dont il a si fortement, si âprement combattu les tendances b Si le fond du caractère, si l’essence abstraite de l’esprit peut être la même d’un siècle à l’autre, d’un milieu à l’autre, d’une civilisation à l’autre, (comme des lois plus abstraites sont les mêmes dans l’humanité entière, et des lois plus abstraites encore dans tout le règne animal ou dans le monde entier, — et la forme générale abstraite de l’esprit correspond du reste en ce cas à une forme générale, abstraite, de la société), la forme concrète que prend une tendance, un trait de caractère, une personnalité, les phénomènes particuliers qui en font une réalité pour ainsi dire visible et tangible, sont bien marqués par l’influence de la société dont ils font partie. On a examiné, à bien des

1. Joseph de Maistre , par E. Faguet. Revue des Deux Mondes , 15 décembre 1888.

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points de vue, la nature du grand homme. En un sens il n’est pas contestable que le grand homme ne porte l’empreinte de l’époque où il vit — mais ce qui le fait grand ce n’est pas de résumer en lui les idées et les aspirations de son temps, c’est qu’il fait avec les produits sociaux qui sont ses idées, ses perceptions, quelques-uns de ses sentiments, etc. , des synthèses psychiques inconnues ou presque inconnues encore, c’est qu’il profite des conditions sociales pour découvrir de nouveaux faits ou de nouvelles interprétations , de nouvelles formes esthétiques, scientifiques, industrielles, qu’il produit enfin des systèmes psychiques nouveaux qui, dérivant à quelque degré de l’état social, vont réagir sur cet état et par l'autorité, la sympathie, l’imitation, l’influence sous toutes ses formes de l’homme de génie, iront modifier dans une certaine mesure l’état psychique des autres hommes et aussi l’état de la société.

Ainsi la société existe par la synthèse des esprits et elle existe dans chaque esprit. Les éléments sociaux, unis pour la vie commune, réagissent les uns sur les autres et l’ensemble réagit sur chacun d’entre eux, comme chacun d’entre eux réagit sur l’ensemble. — Si la société vit de nous et en nous, nous vivons d’elle et en elle, c’est par elle que notre esprit existe et c’est par elle que nos actes ont un sens. Dans chacun de nos actes, ou dans chacune de nos pensées, il n’est pas malaisé de discerner non pas toutes les influences sociales qui l’ont produite, ni toutes les fins sociales vers lesquelles tend le fait psychique, et tous les résultats sociaux qu’elle doit avoir, mais au moins quelques-unes de ces influences, quelques-unes de ces fins, quelques-uns de ces résultats.

Si au point de vue de la sociologie, la société doit être considérée principalement comme une synthèse d’esprits,

l’esprit SYNTHESE DE PRODUITS SOCIAUX

ainsi que nous l’avons indiqué tout à l’heure, au point de vue psychologique, nous pouvons envisager la question par une autre face, et considérant l’esprit en lui-même y voir non pas seulement un élément social mais une synthèse de faits sociaux. Ce second point de vue n’est nullement contradictoire avec le premier, il le complète seulement, pour que l’esprit puisse être un élément social il est indispensable qu’il soit une synthèse d’éléments sociaux moins complexes, ou si l’on préfère cette manière de dire, une synthèse de produits sociaux.

Nous avons vu tout à l’heure que l’esprit pouvait être considéré comme une synthèse d’éléments organiques — mais il n’est pas douteux que quelques-uns des éléments organiques ne soient, à quelque degré, des produits sociaux. Le cerveau par exemple, dont les rapports avec l’esprit sont particulièrement intimes, et dont on pourrait dire, quand il fonctionne, qu’il est l’esprit même visible et tangible, si l’esprit ne devait pas être plutôt en somme rapporté à l’organisme entier qu’à une de ses parties, même à celle qui coordonne les autres b le cerveau est en grande partie un produit de la société. Je n’en veux pour preuve que le développement cérébral amené par l’activité sociale systématique prolongée, qui est la civilisation. Certaines parties, par exemple celle qui sert au langage articulé, ne sont évidemment que des produits du fonctionnement social — c’est l’influence sociale qui les a fait ce qu’ils sont. C’est elle aussi qui a développé les conditions organiques de la réflexion (sous quelque forme d’ailleurs qu’on se les représente), mais nous pouvons aller plus loin : sans rappeler ici les traces que laissent encorè sur les descendants les déformations crâniennes exercées jadis, on peut croire que la main n’a pu devenir ce qu’elle est que par suite du mode d’activité que les circonstances sociales ont déterminé. On peut en dire autant

1. Cf. Lewes. Spiritualisme et matérialisme. (Revue philosophique).

l’esprit

pour la forme et la capacité du crâne — et si l’on se rappelle ce qui a été dit sur la personnalité physique, sur la corrélation partielle de toutes les parties de l’organisme et de l’esprit, on verra que tous les éléments physiologiques ressentent secondairement à quelque degré l’influence sociale. Même les organes de la vie végétative sont certainement modifiés par la société. Il est possible aussi que les caractères physiques généraux de certaines races soient en grande partie sous la dépendance de certains modes d’activité d’un groupe ethnique — toutefois il y a aussi des raisons de croire que les pratiques sociales ne déterminent pas toujours des modifications persistantes et d’ailleurs nous n’avons pas besoin de nous attacher ici à démontrer que la nature physique typique d'une race est à quelque degré un produitde son mode d’activité sociologique. Il nous suffit que le cerveau soit comme je l’ai indiqué, incontestablement sous cette influence.

Mais si nous considérons les éléments même de l’esprit, c’est-à-dire le fonctionnement même du cerveau et les produits de ce fonctionnement, la vérité devient plus évidente encore. Tous les éléments de l’esprit sont à quelque degré des produits sociaux ; pour les perceptions, il n’v a guère de doute, non seulement en ce que nos perceptions continuelles sont — à moins que nous ne nous trouvions dans un désert — des perceptions d’objets plus ou moins travaillés par l’homme : la maison où nous demeurons, les objets dont nous nous servons, l’usine, la fabrique qu’on nous fait visiter jusqu’à la campagne où nous nous promenons, et qui n’est guère en général qu’une usine d’espèce particulière , une fabrique de produits spéciaux — les routes, les rues, le sol que nous percevons avec le pied, les mille objets divers qui nous passent par les mains, les voix, les instruments que nous entendons, les parfums divers jusqu’à rôdeur de la rose,

l’esprit synthèse de produits sociaux

tout ou presque tout est un produit de l’activité sociale. Mais de plus, les choses qui n’ont pas été faites par l’homme, les forêts, les fleurs, le tonnerre, nous ne les percevons qu’en complétant nos sensations par des images et des idées que l’activité sociale a seule rendues possibles. Notre perception du ciel n’est sûrement pas celle qu’en a la brute ou même le sauvage ignorant. Si nous passions aux idées, aux images, aux tendances, aux souspersonnalités, à la personnalité entière, nous trouverions toujours ce même fait général, l’activité sociale entrant pour une part plus ou moins grande dans la formation de tous les éléments de notre esprit — c’est même elle qui rend possible les instants où on l’oublie et le plaisir pénétrant qu’on éprouve à vivre quelque temps au grand air, à l’engourdissement momentané de l’esprit grisé et sainement abruti par les odeurs des prés et des bois, par la tiédeur du printemps.

Nous revenons ainsi à ce qui a été dit tout à l’heure, il n’est pas utile que nous y insistions davantage. Si, comme je crois qu’on ne peut se refuser à l’admettre, tous les éléments de l'esprit sont des produits sociaux, l’esprit, qui est un élément social, est en même temps une synthèse de produits sociaux. Et ces produits sociaux sont en même temps des éléments de l’esprit et des synthèses organiques partielles.

Peut-être après avoir indiqué les rapprochements de la sociologie et de la psychologie, faut-il indiquer aussi la séparation. Il est à craindre quelquefois que 'la psychologie ne soit scindée en deux, rejetée en partie d’un côté dans la physiologie, et de l’autre ramenée à la sociologie. — Pour les positivistes, par exemple, les facultés psychiques étaient du ressort de la biologie, les produits : le langage, la religion, les mythes, du ressort de la sociologie. Nous tâcherons de prendre une position différente qui nous permette, tout en sauvegardant les droits des

l’esprit

deux autres sciences, que je pense ne pas avoir méconnus, de faire une place à la psychologie. Nous avons déjà vu en quoi cette dernière science se distinguait de la physiologie, il n’est pas très malaisé de marquer en quoi elle se distingue aussi de la sociologie. La psychologie étudie les phénomènes psychiques dans un esprit isolé, et elle étudie cet esprit même qui en est la synthèse ; — la sociologie étudie les faits et les lois qui résultent du raprochement d’esprits différents. Sans doute, ici encore, comme entre la physiologie et la psychologie la distinction n’est pas toujours nette : elle existe cependant. Pour prendre un exemple, la religion ou l’art, le sentiment religieux, les idées religieuses, en tant qu’ils se manifestent chez un individu, qu’ils sont produits en cet individu par des circonstances particulières, qu'ils présentent tel ou tel caractère, sont du domaine de la psychologie. En tant que la religion constitue une organisation sociale, en tant qu’elle réunit un certain nombre de personnes dans des croyances communes, dans des pratiques semblables, dans un culte célébré en commun, en tant surtout qu’elle est capable de les faire marcher ensemble, de déterminer des actions d’ensemble guerrières, politiques, artistiques, etc. , la religion est un phénomène sociologique. D’une manière générale le phénomène est étudié par la psychologie en tant qu’il se manifeste dans un esprit individuel, ou si on le considère chez une quantité quelconque de personnes — mais seulement au point de vue des ressemblances et des différences d’intensité, de complexité, de composition qu’il peut présenter chez l'une ou chez l’autre, il relève de la sociologie en tant qu’il détermine une activité commune de plusieurs personnes tendant vers une fin unique ou vers des fins convergentes. Et l’esprit ainsi considéré est bien encore à la fois un élément social et une synthèse d’éléments sociaux moins complexes que lui-même, de produits sociaux.

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