FACULTÉS
(données et résultats), en commençant par la dernière, plus une multiplication de trois chiffres et une soustraction de vingt-sept chiffres qu’il avait faites précédemment, sans hésitation et presque sans erreur. 11 ma dit qu il
pourrait se rappeler encore ces chiffre? pendant quelques jours, mais que, à part les chiffres, il n’avait pas une bonne mémoire.
La sensibilité est spécialisée comme la mémoire, j’entends ici par sensibilité l’excitabilité en général; je veux dire, par conséquent, (pic chez le même individu certains systèmes sont plus facilement que d’autres mis en activité. 11 n’est guère besoin, sans doute, d’appuyer sur cette considération ; chacun a souvent remarqué combien certaines personnes discourent volontiers sur certains sujets, combien elles sont sensibles à tout ce qui peut se rapporter à un point spécial, combien elles sont irritées, chagrines, ou au contraire joyeuses et épanouies à chaque allusion qui peut réveiller le système particulièrement sensible. 11 est très important de remarquer que ce système ne tient pas bien souvent une place considérable dans la constitution de la personnalité. Le contraire se produit évidemment aussi, mais cela a moins d’importance au point de vue des sensibilités spéciales. C’est un fait bien connu qu’il y a « une manière de prendre les gens » c’est-à-dire d’appuyer sur tel ou tel ressort, de toucher a l’endroit sensible », en flattant une vanité particulière, ou une haine ou une idée fixe. Tel enfant est sensible aux caresses, tel autre à la raillerie, tel autre aux coups; il y en a beaucoup, bien entendu, qui sont sensibles à plusieurs excitants à la fois. De même certains systèmes d’idées , comme certains systèmes d’actes sont éveillés plus facilement chez certaines personnes et l’effet varie d’une personne à l’autre. Tel récit laissera indifférente telle personne qui passe cependant pour sensible et frappera vivement une autre qui, d’une
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manière générale, est plus indifférente, si par des circonstances de constitution ou par suite d’évènements particuliers, il peut réveiller chez la dernière un plus grand nombre d’éléments psychiques ou des éléments mieux exercés, et plus aisément excitables. Tl paraît probable d'ailleurs que la sensibilité et la mémoire ont au moins quelques conditions organiques communes : c’est ce qui est relativement le mieux organisé en nous qui se met le plus facilement en activité. On sait combien les occupations professionnelles et les habitudes, comme la nature première, influent sur la manière de concevoir les choses ; devant un accident un médecin peut être intéressé scicntifiquement, une mère pensera à son lils. La guerre n’est pas la même chose pour un officier ambitieux et pour la fiancée d'un soldat. Un psychologue est porté à analyser, à comparer l’esprit et le caractère des personnes qu’il connaît ; un négociant les envisage ix un autre point de vue ; un mathématicien sera enclin à remarquer si les nombres qui lui passent devant les yeux offrent des caractères de divisibilité par tel ou tel chiffre, etc. Ce n'est pas que les systèmes psychiques n’existent pas à l’état latent chez les personnes même chez lesquelles ils ne se réveillent pas, mais ils n’ont pas le degré de sensibilité voulu pour se mettre en branle à propos d’une excitation qui n’atteint pas un degré éminent de force et de qualité spécifique. Par exemple , le physiologiste qui expérimente sur un chien ou un cobaye sait bien que cet animal peut souffrir, mais son organisation mentale et ses habitudes scientifiques font qu’il 11e songe pas à ce fait, ou que, s’il y songe, ce fait n’éveille pas le système d’impressions qui existerait chez un spectateur on une spectatrice autrement doués. 11 n’est pas sensible en ce sens. En revanche, le spectateur ou la spectatrice qui s’indignent sont moins sensibles à l’importance des recherches scientifiques. Ce 11'est pas qu’ils ne sachent aussi que ces recherches sont
importantes, mais ce point de vue les frappe moins et ne détermine pas chez eux la mise en activité du système qui constitue le zèle scientifique et qui pourrait peut-être être réveillé par des moyens appropriés. On raconte que Fontenelle dînait de temps en temps avec un ami ; ils mangeaient chaque fois, à la saison, une hotte d’asperges dont ils étaient très friands, mais chacun les aimait à sa manière, Fontenelle à l’huile, son ami à la sauce. On apprêtait donc pour chacun sa part. Un jour, au moment de se mettre à table, et comme on allait commencer à préparer les asperges, l’ami est pris d’une attaque d’apoplexie et tombe mort, Fontenelle se précipite immédiatement dans l’escalier : « Toutes à l’huile », cria-t-il. Dira-t-on que Fontenelle n’était pas sensible ? Cela dépend. Il n’était peut-être pas très sensible à l’amitié, mais il serait injuste de lui dénier une vive sensibilité à l’endroit des asperges.
Ainsi la pluralité des sensibilités de l’homme se marque par ces deux faits : 1° que chez un homme certains systèmes sont plus facilement excités que d’autres ; 2° que certains systèmes de sentiments qui sont communs à une grande partie de l’humanité, le regret, le remords, la joie, et certains systèmes d’actes sont surtout déterminés chez chaque individu, par la mise en jeu d’un ou de plusieurs systèmes particuliers, à l’exclusion des autres.
La pluralité de l’intelligence n’est pas moins visible que celle des sentiments : il n’y a pas une intelligence, il y a des intelligences. L’intelligence ne doit pas être considérée comme une faculté ou un pouvoir psychique ou nerveux existant à part des phénomènes et les réglant ; elle fait partie des phénomènes, elle est unie à certains groupes de phénomènes, elle est la loi selon laquelle s’arrangent certains groupes de faits ; mais cette loi peut ne pas être semblable pour tous les groupes de faits qui existent dans un cerveau. Chaque système psychique a sa manière de se coordonner, il comprend d’ailleurs, un
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plus ou moins grand nombre d’éléments et selon que ces éléments seront plus ou moins nombreux et plus ou moins complexes eux-mêmes, selon qu’ils pourront s’abstraire plus ou moins facilement, se séparer les uns des autres, se décomposer en éléments plus simples, et se combiner facilement de différentes manières, selon qu’ils seront plus ou moins bien systématisés, nous verrons naître des intelligences particulières, variables d’un individu à l’autre pour le même système psychique, d’un système psychique à l’autre pour le même individu. Tout le monde, par exemple, n’est pas de la même force au whist ou au jeu de dames et inversement une personne peut être très habile pour ces jeux et assez peu intelligente pour le reste. Les faits de ce genre sont d’une fréquence telle que chacun peut en observer ; certaines personnes sont des commerçants ou des industriels distingués et n’ont, en dehors de là, aucune aptitude remarquable. Il y a des hommes de science qui sont complètement fermés aux lettres, et des hommes de lettres qui ne comprennent rien aux sciences; bien des personnes qui passent pour intelligentes et qui, en effet, le sont sur certains points, ont beaucoup de peine à suivre un raisonnement mathématique. L’inverse se présente aussi. Pour descendre des mathématiciens aux calculateurs, les petits calculateurs prodiges, Mangiamele, Mondeux, Inaudi, etc., ne paraissent pas avoir été remarquablement doués en dehors de leur intelligence spéciale, qui même dans ce domaine du calcul reste très spécialisée.
L’intelligence que nous étudierons plus loin avec plus de précision est, en somme, une manière particulière de coordination des éléments psychiques abstraits. Résoudre un problème, c’est trouver des résultats qui se combinent de manière à s’accorder avec certaines données ; gagner une p'artie d’échecs, c’est combiner de telle manière les mouvements de ses pièces que l’échec et mat soit donné au roi de l’adversaire ; guérir une maladie, c’est combiner
diverses influences de médicaments, de diète, de repos, d’exercices, etc., de manière à rétablir ou à laisser se rétablir le bon fonctionnement de l’organisme. Il y a évidemment dans tout acte intelligent une coordination plus ou moins consciente d’images, de sensations et d’idées ; cette coordination se distingue de celle qui produit les sentiments par un trouble psychique moins considérable, par une systématisation plus parfaite, de l’activité volontaire par le manque ou l’affaiblissement de certains éléments, impulsion et attention qui caractérisent les voûtions, et de l’activité automatique par une systématisation moins parfaite et relativement plus compréhensive. Mais il n’est pas nécessaire d’entrer ici dans ces distinctions et d’autres qu’on pourrait trouver, et nous pouvons nous en tenir au sens un peu vague dans lequel on prend vulgairement ce mot : faculté de compréhension et de combinaison.
La pluralité des intelligences dans un sens comme dans l’autre paraît indiscutable ; tout-le monde a vu avec quelle facilité chacun combine et comprend. Dans une certaine sphère, avec quelle facilité il se trompe et raisonne faux dès qu il en soi t. Il est en chacun des éléments intelligents et généialcment il y en a un plus grand nombre qui ne le sont pas. On raisonne bien sur un point, on raisonne faux sui d au ti es , cela se marque dune manière frappante chez les personnes qui veulent juger des théories appartenant à des ordres de connaissances qu’elles possèdent mal : généralement elles sont incapables de faire le moindre raisonnement juste. Ce fait facile à constater est peut-être celui qui, si on l’examine un peu attentivement, montre le mieux combien l’intelligence n’est pas, bien souvent, une faculté générale de l’esprit ou du cerveau, mais une manière d’être particulière de systèmes. psychiques qui peuvent rester isolés. Je prendrai comme exemple le fait suivant : J’ai assisté cà des séances données par
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un liseur de pensées, Pickman, l’émule de Cumberland. Je ne parlerai pas ici de l’interprétation que l’on doit donner de ces phénomènes ; les expériences que j’ai vues ne m’ont pas paru suffisamment concluantes pour que je me sois fait une opinion bien arrêtée ; peut-être la suggestion par le tact et le sens musculaire ne peut-elle pas tout expliquer, mais je ne l’affirmerai pas. Je ne voudrais pas non plus nier qu’une partie des phénomènes ne fût due au talent de prestidigitateur de Pickman. Quoi qu'il en soit, un certain nombre de spectateurs ne voyaient en tout cela qu’une mystification et comme Pickman commettait parfois des erreurs, j’ai entendu dire : si c’était de la suggestion, il ne se tromperait jamais. C’était là une raison en faveur. Cependant les personnes qui la présentaient, si elles vont parfois à la chasse, doivent savoir qu’on manque parfois le gibier, si elles ont fait des problèmes elles ont pu voir qu’on arrivait quelquefois à des résultats erronés et qu’on peut se tromper même en faisant une multiplication, sûrement elles n’en concluent pas que le chasseur qui tue une pièce est un prestidigitateur ou que la table de Pythagore est une mauvaise plaisanterie. Mais ici, elles s’avancaient sur un terrain qui ne leur était pas connu et les éléments psychiques qui s’éveillaient en elles dans ces conditions manquaient complètement de cohérence générale et s’unissaient en des systèmes qui ne s’harmonisaient pas avec l’expérience. Une intelligence abstraite n’eût pas manqué de remarquer que : 1° une force quelconque peut atteindre un certain degré et ne pas être capable d’aller au delà ; 2° que le phénomène dont il était question était trop mal connu pour qu’on pût dire comment il devait être au cas où il serait réel ; 3° que des circonstances particulières pouvaient quelquefois obscurcir la faculté particulière de Pickman au cas où elle existerait, comme des circonstances particulières amoindrissent toutes les facultés possibles, etc. Ce n’est pas à
dire que cette intelligence abstraite ne se puisse acquérir jusqu’à un certain point et nous verrons tout à l’heure, comment on doit l’interpréter. En somme, elle ne paraît exister que par une bonne systématisation de tous les éléments psychiques, c’est-à-dire qu'elle fait bien encore partie intégrante de ces éléments, mais qu’elle est partie intégrante de tous ou de presque tous.
L’illogisme qui est si fréquent dans les raisonnements humains, comme chacun sait, n’est pas autre chose qu’une illustration du même principe. Un homme illogique est celui chez qui coexistent ou se succèdent fréquemment des idées qui ne sont pas en harmonie, c’est-à-dire qui ne sont pas dans un rapport parfait de finalité , mais ces idées ne sont que des systèmes d’images, de résidus moteurs, sensitifs, etc. ; chacune existe à part, chacune a son intelligence propre, elle a son intelligence en soi, parce qu’elle est coordonnée et que l’intelligence n’est pas autre chose qu’une forme particulière de coordination de certains éléments ; les systèmes pris à part sont intelligents, l’individu, leur somme, ne l’est pas.
Remarquons, en passant, que les idées les plus contradictoires en apparence peuvent très bien s’adapter l’une à l’autre quand on les conçoit d’une certaine manière, c’est-à-dire quand on leur retranche ou qu’on leur ajoute certains éléments sans les modifier sensiblement. Par exemple, on peut trouver que telle ou telle coutume est bonne et mauvaise à la fois, si on complète la pensée en entendant qu elle est bonne dans certaines conditions, mauvaise dans d autres. C’est ce fait qui a fait probablement la fortune de l’identité des contradictoires, absolument insoutenable quand on la présente comme on le fait parfois. Mais bien souvent les idées ne sont pas mises en harmonie quoiqu’elles puissent l’être sans trop de peine; d autres fois encore elles ne peuvent réellement pas l’être. Les idées sur les objets de la religion, Dieu, la vie future,
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etc., présentent souvent, non pas dans les catéchismes ou les cours d’instruction religieuse (où déjà elles sont passablement illogiques), mais chez les individus, une incohérence remarquable. La même personne vous dira selon les moments : on n’a jamais vu revenir un mort, quand on est mort c’est pour longtemps, etc. ; d’un autre côté, elle s’indignera contre « ces doctrines qui nous assimilent à des bêtes » et qui nient l’âme et l’immortalité. L’homme est manifestement considéré après sa mort, à la fois, comme pourrissant dans la terre et comme vivant dans le ciel, mais il ne s’agit pas ici bien souvent d’une séparation radicale entre le corps et l’âme ; on donne presque toujours un corps à l’âme — il faut avoir l’imagination abstraite et l’esprit cultivé pour la concevoir ou s’imaginer qu’on la conçoit autrement — et aussi une âme à ce corps. Le séjour sous la terre épouvante un peu, il semble que réellement quand on sera en elle, on en sentira le poids. Il n’est pas difficile de voir dans ce fait la coexistence de deux systèmes d’idées, issus d’expériences différentes d’abord et ensuite d’expériences et d’enseignements divers, systèmes qui coexistent dans l’esprit sans s’unifier, et qui se composent chacun d’idées et aussi de raisonnements, car chaque système aboutit de temps en temps à des imaginations nouvelles, à des actes, à des exclamations. Ici encore chaque système est intelligent, pris en soi ; leur somme, l’individu considéré comme un tout, ne l’est pas au même degré. Les religions et les théories sur la, vie future anciennes et nouvelles donnent une bonne collection de faits de ce genre L II faut les prendre surtout évidemment non chez les philosophes
1. Voir les ouvrages sur les civilisations inférieures et les civilisations primitives. Lubbock, Origines de la civilisation ; Tylor, la Civilisation ; primitive ; Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient ; Perrot. Histoire de l’Art ; Réville, Prolégomènes de l’Histoire des Religions et les Religions des peuples non civilisés , etc.
ou les théologiens qui ne sont pas, cependant, exempts de contradictions, mais chez les gens incultes ou chez les peuples plus rapprochés des origines, chez qui les systèmes divers entrent moins en rapport et où la contradiction est plus nette et moins masquée.
Comme il y a des mémoires, des sensibilités et des intelligences, il y a aussi des volontés. Chaque système se souvient, sent, pense et veut pour son compte, ce n'est que par leur harmonie et leurs combinaisons que l’individu pense et agit à son tour. On a souvent dit que toute idée était une tendance à un acte, cette loi qui peutêtre gagnerait en exactitude et en précision à être quelque peu modifiée, est assez vraie pour que je fasse remarquer ici combien elle s’accorde avec tout ce que j’ai dit. Toute idée tend à un acte ; il en est de même pour tout sentiment, c’est-à-dire en somme, que tout système psychique tend à se compléter par des voûtions et des phénomènes moteurs 1, que chaque système a sa volonté. « L’homme le plus vertueux, dit M. Renan 2, ne peut empêcher que, dans les profondeurs de son organisation, des millions de créatures rudimentaires ne crient : « Nous voulons être. » Ces petits êtres ne sont pas moraux, ils n’ont pas lu Malthus, ils n’aspirent qu’à exister pleinement. » L’observation est juste et Schopenhauer l’avait faite en d’autres termes, il faut seulement la généraliser. Chaque organe représente une volonté, un désir ; le cœur veut battre, les poumons veulent respirer, les pieds veulent marcher, les intestins veulent digérer, la preuve en est que le cœur bat séparé de la poitrine, que les intestins d’un animal éventré, continuent leurs mouvements péristaltiques : c’est que nos organes sont reliés à des systèmes d’éléments nerveux qui fonctionnent harmoniquement, les ganglions du cœur, le
1. Les Phénomènes affectifs et les lois de leur apparition , p. 21.