‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 19 sur 133 · Renan, Dialogues philosophiques · texte numérisé non relu

Renan, Dialogues philosophiques

LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES

centre respiratoire de la moelle allongée, les organes coordinateurs des mouvements dans la moelle allongée, le mésocéphale, le cervelet, mais il existe des systèmes d’éléments nerveux et psychiques semblables qui ne se rattachent à aucun organe en particulier, mais qui n’existent pas moins pour eux-mêmes, sentant, jouissant, souffrant, voulant chacun pour soi. Nous assistons continuellement à une action harmonique et aussi à des conflits de ces systèmes. Une certaine coordination d’éléments psychiques nous pousse à rechercher les honneurs, une autre à chercher le profit, une autre nous mène à la recherche désintéressée de la vérité, d’autres nous poussent au jeu, à des distractions diverses, d’autres encore à telle ou telle occupation, et plusieurs de ces systèmes existent à la fois chez le même individu. Les faits de ce genre, les conflits de ce que nous appelons nos désirs, nos tendances et qui sont l’expression de l’activité séparée et souvent mal coordonnée des systèmes psychiques qui sont liés physiquement à un même organisme, sont tellement fréquents que je n’ai pas besoin d’y insister. Ils sont connus de tous ; on les trouve partout, dans les livres et dans la vie, il me semble bien qu’il n’y a pas pour les interpréter, de théorie plus simple ou plus exacte que celle que j’expose.

Mais il y a encore d’autres moyens de constater la pluralité des volontés. C’est de voir combien le mode de vouloir change quelquefois, selon le système qui est en jeu, comment le même homme peut avoir sur différents points une volonté tantôt ferme, tantôt hésitante, tantôt tenace, tantôt faillie. C’est que le degré d’organisation des systèmes n’est pas le même, ni leur degré de sensibilité. Tel homme restera inflexible sur certains points et vis-àvis de certaines personnes, qui cédera facilement sur d’autres points ou vis-à-vis de certaines autres personnes.

Dire que chaque système a son activité, c’est dire que

chaque système a sa moralité, la moralité n’étant qu’une systématisation parfaite des actes. Je connaissais une personne qui était à la fois zélée pour la religion et pour les devoirs de son état, sa religion lui interdisait de travailler le dimanche, sa profession le lui commandait quelquefois, et généralement ce n’était pas la religion qui l’emportait. Je lui avais fait remarquer le fait sans avoir naturellement de réponse bien satisfaisante. On voit bien ici comment chaque système a sa moralité propre, et cela se voit encore en bien d’autres cas. Les conflits de devoirs sont bien connus, ils répondent précisément à ces conflits de systèmes psychiques qui ont chacun leur moralité propre et une moralité qui ne peut se réaliser sans nuire à la moralité du système voisin. Toute la casuistique, c’est-à-dire une bonne partie de la morale, a pour matière ces conflits de systèmes. Un livre récent de M. Brouardel J, montre quelques cas fort intéressants, les cas où le devoir de l’homme et le devoir du médecin sont en conflit direct. Il n’est pas toujours aisé de dire lequel des deux doit l’emporter et où se trouve la vraie moralité. M. Brouardel même qui penche pour faire triompher, partout et toujours, le devoir du médecin, ne peut s’empêcher de trouver parfois des expédients ingénieux pour donner satisfaction au devoir de l’homme. Il y aurait beaucoup à dire sur cette question du conflit des devoirs ; je dois me borner ici a la rappeler et à la signaler en faisant remarquer qu’elle est une conséquence naturelle de notre conception générale de l’homme.

Tl y a ainsi des mémoires, des intelligences, des raisonnements, des volontés, des moralités : c’est que chaque faculté tient aux autres. Un système psychique est un tout complet a certains égards et selon que nous considérons son activité à un point de vue ou à un autre nous l’appellerons mémoire, intelligence ou volonté ; en fait, ces

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