Brouardel, le Secret médical
62 LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
facultés sont des formes différentes de la finalité psychique, et dans l’homme elles correspondent à des éléments différents différemment associés; mais en considérant un système psychique comme un tout, nous pouvons lui attribuer facilement la mémoire, la sensibilité, l’intelligence, la volonté, selon que nous considérons la permanence des éléments qui le composent, la facilité avec laquelle ils entrent en jeu, la manière dont ils se coordonnent et l’action plus ou moins énergique qu’ils exercent sur d’autres éléments psychiques.
Pour le moment nous devons répondre à l’objection qui pourrait être faite aux théories que j’expose, de ne pas tenir compte de l’unité du moi : n’y a-t-il pas réellement, en chacun de nous, une unité de sentiment, de volonté, de personnalité? Il y en a une, quelquefois, et à un certain point de vue, il y a surtout une unité organique, la moins imparfaite chez nous, mais ce fait n’exclut pas l’autre si nous les interprétons bien tous les deux.
11 est des gens qui ont, d’une manière générale, une bonne mémoire, d’autres qui ont une bonne intelligence générale, d’autres qui ont une volonté sans hésitation ni lutte et une personnalité bien nette. Ce fait semble d’abord devoir être extrêmement rare ; si même on pousse les choses à l’extrême il semble impossible, mais supposons-le réel, il ne signifie pas autre chose que ceci : les systèmes psychiques qui ont une existence propre peuvent 11e pas être en conflit et se réunir dans un système supérieur dont ils sont à leur tour les éléments. Ils peuvent aussi, chez une même personne, avoir certaines ressemblances générales au point de vue de la vigueur, de la vivacité dans l’activité, ressemblances dépendant en certains cas des conditions organiques d’existence qui leur sont communes à tous. C’est la règle dans le domaine biologique. Le système d’action du cœur et le système d’activité du poumon sont bien capables, jusqu’à un certain
point, et à un point de vue théorique, de subsister indépendamment l’un de l’autre, mais en fait, dans un organisme donné, ils sont étroitement liés ensemble ; en modifiant volontairement le système de la respiration il est possible de modifier indirectement le système cardiaque, de plus un arrêt complet de la respiration finirait par amener un arrêt des battements du coeur, comme un arrêt prolongé des battements du coeur entraînerait un arrêt de la respiration. L’indépendance visible des associations systématiques, le fait que la systématisation est une propriété des éléments psychiques, n’implique pas que les éléments psychiques soient toujours , ou même le plus souvent, ou même jamais, en désaccord les uns avec les autres, et qu’ils existent en aucun cas complètent 3nt isolés. Souvent ces éléments se réunissent en systomes, ces systèmes en des systèmes supérieurs qui peuvent se comporter à leur tour comme un seul élément et ainsi de suite jusqu’à l’unification complète de la personne qui n’est jamais arrivée et jusqu’à la systématisation de funivers qui n’arrivera probablement jamais. Nous verrons plus tard comment ces coordinations différentes, précédées de différentes décompositions et accompagnées d’inhibitions systématisées , constituent les différentes formes de la vie mentale. Examinons seulement ici comment ces synthèses supérieures s’expliquent avec notre conception de la vie des éléments psychiques.
A côté de l’association systématique des éléments il se produit un phénomène d’inhibition qui complète le premier, et concourt avec lui pour donner une forme définie a 1 élément psychique. Les éléments secondaires qui entrent dans un élément supérieur abandonnent certaines de leurs associations, renoncent au moins momentanément à certaines de leurs activités, — comme des hommes qui, tandis qu ils accomplissent une œuvre commune, négligent au moins certaines de leurs affaires individuelles,
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renoncent à la satisfaction de quelques-uns de leurs goûts. — On comprend que ces deux propriétés générales combinées permettent aux éléments de former des combinaisons de plus en plus complexes et toujours unifiées. Ainsi lorsque plusieurs éléments seront fortement associés ensemble l’un d’eux ne pourra pas contracter une nouvelle association qui ne saurait s’accorder avec le sens général de l’association principale, — l’inhibition dure autant que l’association supérieure persiste sans se relâcher.
Ainsi l’activité des éléments est individuelle, mais, comme nous le verrons plus en détail, elle est déterminée souvent pour une grande part, et on peut le dire, toujours en quelque chose, par la. nature de l’ensemble dont ils font partie — comme l’activité des hommes est toujours une activité individuelle, bien que les formes de cette activité soient souvent déterminées en très grande partie et toujours à quelque degré par la forme même et la nature de la société dont ils font partie.
Nous nous occuperons dans la seconde partie de ce travail des lois générales d’association et d’inhibition, de leur application à tous les phénomènes, et des formes complexes qui les manifestent, pour le moment nous n’avons pas à nous placer à ce point de vue, bien qu’il ait été nécessaire de l’indiquer.
Il y a dans l’esprit des mémoires, des intelligences, des activités ; que ces mémoires, que ces activités s’harmonisent ou se combattent, qu’elles se ressemblent ou qu’elles diffèrent, nous n’en avons pas moins une loi importante du fonctionnement de l’esprit, de même que dans une société les hommes en travaillant chacun pour soi peuvent arriver à l’harmonie ou à l’anarchie, de même les éléments psychiques, en se souvenant, en comprenant, en réfléchissant chacun pour soi, peuvent aboutir à la personnalité une, comprenant, sentant et voulant, ou à tous les désordres, à tous les caprices, à toutes les dépravations.
La loi ne donne donc pas jusqu’ici l’explication de toutes les formes les plus élevées de l’esprit en tant précisément qu’elles sont supérieures, ce sont ces formes supérieures qui nous restent à étudier, mais nous voyons qu’elles impliquent la même propriété des éléments nerveux et psychiques, avec les circonstances particulières où ces tendances de chaque élément à l’harmonie et à la finalité pourraient être en somme le mieux satisfaites.
De tous les faits que nous avons cités, des synthèses partielles que nous en avons faites, il résulte donc ce fait général que sur une unité organique sans laquelle la vie serait impossible, peuvent coexister un grand nombre de systèmes psychiques qui atteignent un degré assez marqué d’incohérence et d’indépendance, chacun existant en soi et pour soi, et travaillant pour soi. Evidemment cette indépendance ne peut être complète, pour deux raisons capitales : la première est une cause efficiente, c’est l’unité de l’organisme qui est le support et, dans une certaine mesure, la cause des phénomènes nervoso-psy chiques, la seconde est une cause finale au sens positif du mot, c’est l'impossibilité pour un organisme de subsister si l’indépendance et l’incohérence des actes devient trop grande. Mais il reste encore assez de marge pour que les laits se chargent de montrer à la fois que la systématisation est la loi la plus générale de l’esprit et que ce caractère de finalité appartient aux éléments psychiques qui peuvent d’ailleurs être plus ou moins compliqués et composés ; dans un cas idéal qui marquerait la perfection de la personne humaine, cette personne ne formerait qu’un seul élément, décomposable seulement d’une manière théorique, mais où l’existence isolée ou plutôt l’incohérence des éléments secondaires ne pourrait se montrer.