Luys, ouv. cité, p. 14G
CAUSES QUI FAVORISENT LEUR ACTIVITÉ
le rôle de l’intensité ; ce sont ceux où nous voyons un état d’esprit d’abord faible devenir de plus en plus intense et son efficacité s’accroître à mesure que son intensité augmente. Tel est, par exemple, le cas suivant que j’emprunte à M. Mandsley. Un homme de cinquante ans, d’une grande vigueur physique, énergique, éloigné depuis plusieurs années de toute occupation active, éprouvait une impulsion au meurtre telle qu’il s’était vu forcé de se séparer des siens, de peur d’en devenir le meurtrier ; l’impulsion « variait d’intensité mais elle ne disparaissait jamais entièrement. Quand elle était le moins forte ce n’était qu’une idée occupant constamment sa pensée, mais sans inclination positive à la mettre à exécution ; une idée homicide plutôt qu’une impulsion homicide ; de temps en temps elle acquérait une énergie plus grande et atteignait au paroxysme. Cela durait peu, mais alors le sang lui montait à la tête, il éprouvait une sensation de plénitude et de trouble dans cette partie, ainsi qu’un affreux sentiment de désespoir et un tremblement violent de tout le corps qui se couvrait d’une abondante sueur. La crise se terminait par un déluge de larmes, suivi d’un épuisement profond. Ces accès survenaient souvent durant la nuit et, alors, cet homme sautait hors de son lit dans un état de frayeur mortelle, frissonnait avec tant de violence que la chambre en tremblait ; en même temps la sueur ruisselait sur son corps » h L’influence de l’intensité n’est donc pas douteuse. Mais qu’est-ce au juste que l’intensité? Nous n’avons pas absolument besoin de le préciser, car ce mot a, par lui-même, un sens suffisamment clair, toutefois il est intéressant de
1. Mandsley. Le crime et la folie , p. 137. Spencer et Bain ont étudié à leur point de vue les efiets de l’intensité. Voir aussi à ce sujet un article deM. Binet, L'intensité des images mentales dans la Revue philosophique de mai 1887 .
LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
voir l’idée que nous pouvons nous en faire. Physiquement, l’intensité d’un son est proportionnelle à l’amplitude des vibrations. Psychologiquement, il est plus difficile de dire â quoi correspond l’intensité d’une sensation ou d’un sentiment. Y a-t-il quelque rapport entre cette qualité et le mode de vibration de molécules nerveuses? On est tenté de le penser, mais ces rapprochements si séduisants qu’ils puissent être ne sont guère que des déductions a priori trop hasardées et en somme ne nous offrent que des images qui plaisent à l’esprit sans lui rien apprendre et sans lui être fort utiles.
Un fait plus positif, c’est que l’on risque de confondre souvent la cause et ses effets, l’intensité et la plus grande complexité de l’organisation. Une image est un phénomène plus vif, plus intense qu’une idée abstraite, mais l’image renferme des éléments que l’idée abstraite ne renferme pas, la sensation est plus vive que l’image, mais l’image paraît bien être, en termes généraux, un abstrait de la sensation, de même un sentiment fort contient des éléments que le même sentiment affaibli ne contient plus, si bien que cette question peut se poser : le fait devient-il plus complexe parce qu’il est plus intense, ou, au contraire, nous apparaît-il plus intense parce qu’il est plus complexe? On voit que l’intensité se laisse, au moins en partie, ramener à l’organisation. 11 semble bien, cependant, que l’expérience nous montre dans l’intensité du phénomène quelque chose qui diffère de la complexité de l’organisation. 11 semble bien que le même élément psychique peut être mis en jeu plus ou moins fortement. On peut admettre, avec M. Binet, qu’il se produit dans le cas de l’intensité plus grande, une désintégration d’une plus grande quantité de matière nerveuse et une production de chaleur plus considérable. Mais cela paraît impliquer encore une complexité plus grande de phénomènes chimiques et de phénomènes biologiques, et l’intensité
CAUSES QUI FAVORISENT LEUR ACTIVITÉ
nous paraîtrait encore une lorme supérieure de 1 oiganisation. Le problème ne me paraissant pas susceptible d’être actuellement résolu, et 11e nous intéressant pas d’ailleurs d’une manière essentielle, je 11’y insiste pas davantage.
La répétition a son influence aussi : d’une manière générale, et toutes choses égales d’ailleurs, un système psychique a d’autant plus de chances de s’imposer a l’esprit, de s’associer à ceux qui existent déjà, et, une fois établi, il sera suscité d’autant plus facilement qu’il aura été répété un plus grand nombre de fois. L’influence delà répétition 11’est pas contestable. Un de mes amis, écrivant une lettre dont le destinataire habitait une ville renommée pour ses vins, remplaça sur l’enveloppe le nom du département par la date de l’année. L’habitude de faire suivre d’une date le nom de la ville, employé souvent pour désigner le vin qu’011 récolte dans les environs, avait, grâce à l’inattention de mon ami, facilité un système qui ne s’harmonisait pas avec les autres systèmes en jeu. Les exemples de ce genre sont très fréquents, et à force de répéter un mot, une expression, on en vient à la placer dans des circonstances où elle 11’est nullement en situation. On sait aussi combien il est utile de répéter certaines choses à certaines personnes pour arriver à les leur faire comprendre, et à les leur faire retenir. Un écolier apprend sa leçon en la répétant, en la relisant plusieurs fois de suite , si le sens d’une proposition, d'un théorème lui échappe, si un problème lui présente quelque difficulté, une nouvelle lecture lui facilitera le travail. Quand nous relisons un livre nous découvrons toujours de nouveaux faits, de nouvelles idées qui nous avaient peut-être frappés autrefois, mais que nous avions oubliés et auxquels la répétition donne plus de chances pour résister aux causes
76 LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
d’oubli et se faire une place dans notre organisation mentale.
Nous avons vu précédemment l’intensité être une cause de persistance et de répétition, nous voyons aussi la répétition être une cause d’intensité, et dans les deux cas le résultat est un accroissement de l’organisation, non pas toujours de l’esprit en général, mais de certains éléments psychiques. Il arrive, par exemple, que jusqu’à un certain point auquel le phénomène s’arrête, la répétition nous rend les plaisirs plus vifs, souvent on en vient à faire avec plaisir des; choses qui ont été au début indifférentes, il est des ouvrages qu’on a généralement besoin de relire pour les bien apprécier , un opéra, surtout si l’on n’en connaît pas la musique à l’avance, offre généralement plus d’intérêt à une seconde représentation qu’à la première, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’on se blase. Le phénomène de l’augmentation du plaisir avec la répétition n’est nullement en contradiction avec le phénomène inverse qui est très fréquent et qui succède souvent au premier ; tant que de nouveaux éléments psychiques sont engendrés par la répétition, tant qu’elle suggère de nouvelles idées, de nouveaux sentiments, tant que l'adaptation n’est pas parfaite, le plaisir augmente, se maintient ou diminue selon le nombre et la qualité des nouveaux éléments formés, une fois que l’esprit a tiré d’un ouvrage tout ce qu’il en pouvait tirer, une fois qu’il ne naît plus de nouvelles idées, de nouveaux sentiments (à moins que les anciens n’aient été assez oubliés pour que leur réapparition ait les effets d’une apparition), la satiété arrive, et l'indifférence, ou le dégoût et l’ennui.
Nous voyons se produire, sous l’influence de la répétition, des effets analogues à ceux de l’intensité. Une fois qu’un système a été suffisamment répété, il acquiert une sensibilité telle qu’il entre en jeu à la moindre excitation. M. Binet endormait habituellement un de ses sujets
CAUSES QUI FAVORISENT LEUR ACTIVITÉ
en lui montrant une clef à laquelle il avait associé la suggestion du sommeil ; « cette suggestion, dit-il, avait si bien réussi, qu’il me suffisait, tout en causant avec elle, de jeter négligemment la clef sur la table pour qu'elle tombât en catalepsie » b L’influence de la répétition sur les actes est depuis longtemps reconnue, c’est en répétant un acte qu’on le rend plus facile et plus correct , le système d’éléments que l’on associe ainsi acquiert une cohérence et une précision qu’il était bien loin d’avoir tout d’abord. Et l’inlluence de la répétition est bien manifestée par ce qui arrive lorsque les conditions de l’activité sont quelque peu modifiées et qu’il s’agit non plus tant de répéter que de modifier et de systématiser à nouveau. Une plume qui ne ressemble pas à celle dont nous nous servons, nous gêne pour écrire, le chasseur qui tire avec un fusil qui n'est pas le sien, et dont, par exemple, la crosse a une courbure différente de celle à laquelle il est habitué, risque de manquer fréquemment ; les mots d’une langue étrangère qu’on n’a pas souvent répétés sont facilement mal prononcés ; l’ouvrier qui se sert d’outils différents de ceux dont il se sert d’ordinaire, toutes choses égales d’ailleurs, travaillera moins bien, etc.
Pourquoi, comment la répétition d’un acte, d’une pensée, rend-elle cet acte, cette pensée, plus précise, plus forte, plus facile à répéter une autre fois ? C’est évidemment. à un accroissement de l’organisation, de la coordination que cet effet est dù et ce processus a une double face ; d’un côté, le phénomène répété s’associe mieux, comme nous l’avons vu à ceux des autres phénomènes psychiques qui peuvent s’harmoniser avec lui, d’un autre côté, il devient lui-même plus cohérent, plus logique, mieux systématisé. Il faut examiner ce dernier fait où nous retrouvons l’activité des éléments psychiques.
1, Revue philosophique , mai 1887, p. 475.
LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
Souvent, la première lois qu'une idée est exposée , qu’un ouvrage est lu, qu’une symphonie est écoutée cette idée, les théories exposées dans le livre, les images des mélodies et des accords de la symphonie ne prennent pas dans l’esprit une forme nette, c’est-à-dire que les systèmes éveillés ont quelque chose de vague, d’incohérent , de mal défini ; une idée , par exemple , éveille de petites idées accessoires qui n’ont rien de commun avec elle au point de vue logique ; une mélodie se confond avec une autre, elle est défigurée par les éléments étrangers qui viennent se joindre à elle, etc. A mesure que le système psychique est répété , si l'idée est exposée encore à la même personne, si la mélodie est entendue de nouveau, les éléments qui composent le système s’unissent, ils travaillent à se coordonner, on peut dire qu’ils font sans que nous nous en doutions des efforts pour se systématiser, comme le prouve ce fait qu’une mélodie déjà entendue, mais que nous avions vainement tâché de nous rappeler, vient un jour à chanter en nous, sans l’intervention de notre volonté ni même de notre désir. Mais les éléments, par cela seul qu’ils se coordonnent, écartent, tendent à supprimer les éléments parasites qui s’étaient introduits dans l’ensemble en s’attachant à l’un d’entre eux et le rendaient incohérent, et chaque fois que le système est remis en activité par les circonstances qui le favorisent est une nouvelle occasion de lutte et de sélection. Même chose arrive pour le système considéré dans son ensemble, l’intensité nouvelle que lui donne le fait d’être suscité de nouveau lui permet de s’associer de plus en plus étroitement aux autres éléments qui composent l’esprit, et de lutter avec plus d’avantage contre ceux qui s’opposeraient a lui. On comprend que la répétition, en favorisant l’organisation interne et externe d’un système psychique, est une condition très favorable dans sa lutte pour l’existence.
CAUSES QUI FAVORISENT LEUR ACTIVITÉ
Il y a des exceptions au moins apparentes a 1 inlluein e de la répétition, quelquefois la répétition d un acte, dune idée trouve plus d’obstacles que sa première appaiition , cela se produit, par exemple, quand cet acte ou cette idée a provoqué une réaction de la part d autres systèmes psychiques importants, lorsque, par exemple, 1 acte a eu des conséquences imprévues et fâcheuses. Mais il suffit, pour que la règle indiquée soit exacte, de tenir compte, comme nous l’avons fait, de la différence possible des conditions de production des phénomènes h
La persistance d’un phénomène psychique a des effets analogues à ceux de la répétition ; la persistance, enelïet, est une sorte de répétition à des intervalles de temps nuis ou très petits. Quand les causes qui ont produit l’apparition d’un système psychique continuent à agir, le système psychique, par le mécanisme déjà décrit, a d’autant plus de chance de s’imposer à l’esprit, et, s’il disparaît ensuite momentanément, de réapparaître encore plus tard. Un son qu’on a longtemps entendu est rappelé très facilement et souvent même se représente à l’imagination sans qu’on le veuille. « Lorsque dans la soirée je me suis livré à un travail opiniâtre, dit M. Maury, les hallucinations (hypnagogiques) ne manquent jamais de se présenter. 11 y a quelques années, ayant passé deux jours consécutifs à traduire un long passage grec assez difficile, je vis, à peine au lit, des images si multipliées, et qui se succédaient avec tant de promptitude que, on proie à une véritable frayeur, je me levai sur mon séant pour les dissiper. Au contraire, à la campagne, quand j'ai
1. On confond souvent la répétition et l’habitude. L’habitude est plutôt une manière d’être de l’organisme, préparée par une première apparition d’un phénomène, développée par ses répétitions — nous n’avons donc pas à la considérer à part. V. Léon Dumont. De L'habitude , Revue philosophique, avril 1876.
LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
l’esprit calme, je n’éprouve que rarement ce phénomène » h « On sait, dit M. Baillarger, que les personnes qui se servent habituellement du microscope voient quelquefois reparaître spontanément, plusieurs heures après avoir cessé leur travail, un objet qu’elles ont examiné très longtemps ; il en est de même quelquefois quand on s’est appliqué à une longue préparation d’anatomie. J’ai moi-même éprouvé une hallucination très remarquable de ce genre et qui s’est reproduite pendant plusieurs jours : avant de trouver pour mesurer les surfaces cérébrales un procédé qui me permit de déplisser le cerveau sans tiraillement et de le mouler, j’avais essayé d’obtenir cette mesure en appliquant une gaze très line sur les circonvolutions ; je faisais pénétrer cette gaze dans toutes les anfractuosités, et la maintenais de distance en distance avec des épingles doubles. Ce procédé, outre qu’il était moins exact que le moulage, exigeait une extrême patience ; il ne me fallait pas moins de quatre ou cinq heures pour couvrir un seul hémisphère. Le second jour de ce travail, je vis tout à coup la gaze couvrir à chaque instant les objets qui étaient devant moi ; c’est surtout dans une demi-obscurité et quand je cessais d’appliquer mon esprit, que ce phénomène se produisait » 1 2. On retrouve ici les caractères de l’activité incohérente des éléments psychiques ; la demi-obscurité est évidemment une condition favorable aux images qui ne sont pas en harmonie avec les excitations venues du dehors, puisqu’elle atfaiblit la force, l’intensité de celles-ci, de plus, le relâchement de l'attention, en affaiblissant les liens qui réunissent et coordonnent le phénomène, permet à d’autres phénomènes de se produire plus librement. Dans ce cas-ci l’image renaissante acquérait, grâce à la persistance précédente de la sensation, assez de force pour