‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 3 sur 133 · Voyez Taine. De V intelligence, vol. I · texte numérisé non relu

Voyez Taine. De V intelligence, vol. I

dit : « Le temps est sombre, il va pleuvoir ; » ces mots éveillent en moi un système déterminé d’éléments psychiques, qui, selon qu’il s accordera plus ou moins avec mon état mental présent, aboutira à ces mouvements coordonnés qui constituent l’acte de prendre mon parapluie ou à ces mouvements coordonnés qui constituent le fait de vérifier ce qu’on me dit ou de demander une confirmation. Si, étant allé quelques moments avant à la fenêtre, j’avais vu le ciel clair et senti un air vif, je serais surpris et le système éveillé en moi par les paroles qu’on m’a dites se combinerait avec cet état antérieur pour me pousser à aller encore à la porte ou à la fenêtre vérifier le temps ; si j’avais vu le ciel chargé de nuages, le système nouveau aboutirait ci l’acte sans trouble; de même, si je suis préoccupé, je puis obéir machinalement à la suggestion sans vérification ni doute.

Nous voyons dans des faits comme celui-là des éléments psychiques à l’œuvre , ils s’attirent , se repoussent , s’associent et se séparent, on peut suivre la série des phénomènes à partir d’un phénomène initial. Souvent les faits se compliquent encore davantage. Ouvrons un livre et prenons une phrase quelconque, celle-ci, par exemple : « La science des étoiles a eu son berceau près du berceau même du genre humain, dans les belles plaines de Sennaar » Ces mots, mis à la suite les uns des autres, éveillent en nous diverses idées qui s’associent et forment un tout ; il y a dans le fait de lire une phrase en la comprenant une véritable synthèse psychique, des mots, des sons, des images; des idées s’associent dans un acte unique, convergent vers un même résultat, et le sens total qui provient de l’association de ces différents éléments, est un système et non le résultat de la juxtaposition des mots, des images et des idées, mais l’ordre même que prennent particulièrement ces éléments en ce cas. Et la phrase entière ainsi comprise peut à son tour entrer comme

LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES

élément dans bien des combinaisons diverses. Nous pouvons, par exemple, la faire entrer dans une série de phrases résumant l’histoire de l’astronomie, mais nous pourrions aussi la faire entrer dans une étude de la civilisation chaldéenne. De plus, chacun de ses éléments peut devenir le point de départ d’un nouveau complexus, d’une nouvelle série. L’esprit peut s’arrêter sur la phrase et travailler sur tel ou tel de ses éléments ; nous pouvons remarquer, par exemple, cette image par laquelle le lieu où naît et commence à se développer une science s’appelle un berceau, ainsi que le lieu où commence à se développer un homme. Nous pouvons remarquer, <à un autre point de vue, qu’il est bien douteux que l’humanité ait eu pour berceau les plaines de Scnnaar, nous pouvons examiner la contexture de la phrase, en faire l'analyse logique, nous pouvons prendre chaque mot et en faire le point de départ d’une longue série d’éléments psychiques constituant un commentaire philologique, nous pouvons passer par une série d.’idées éveillées chacune par la précédente et arriver ainsi à des considérations qui paraissent n’avoir plus aucun rapport avec le point de départ. Mille autres combinaisons d’idées ou d’images sont possibles, qu’il serait trop long et d'ailleurs inutile de rechercher.

Dans tous ces cas nous entrevoyons le jeu des éléments psychiques — c’est d’ailleurs à ce seul point de vue que nous devons envisager à présent tous ces phénomènes complexes. Il s’agit de bien voir que l’activité de l'esprit est composée de l’activité d’un certain nombre d’éléments variés, idées, tendances, images, perceptions qui s’attirent et se repoussent, s’associent et se séparent, se combinent et se dissolvent. Le même élément peut passer d’un composé à l’autre, il peut se décomposer en des éléments plus simples qui entreront dans de nouvelles synthèses et pourront rester séparés. Ces phénomènes sont tout à fait analogues à ceux que nous trouvons

dans la vie sociale. On voit, par exemple, des groupes parlementaires se joindre pour voter sur telle ou telle question, tantôt à tel groupe, tantôt a tel autre, on les voit parfois se dissoudre et les éléments qui les composaient entrer dans des groupes différents, et ne plus se retrouver ensemble. On voit des ouvriers, des paysans se réunir, appelés par la loi, dans un régiment, passer d’un régiment à un autre, obéir aux mêmes chefs, participer aux mêmes actes, combattre « comme un seul homme » puis, le temps du service fini, rentrer chez eux, reprendre leur métier, quitter leurs habitudes militaires? ne plus revoir leurs compagnons d’armes. Tout fait social est évidemment la synthèse des actes combinés d’un certain nombre d'hommes, actes tendant vers un même but ou vers des buts harmoniques — de même tout fait psychologique est la synthèse des activités combinées d’un certain nombre d’éléments psychiques. Et les éléments psychiques, comme les éléments sociaux, peuvent aussi bien se combattre que s’associer, et se séparer que s’unir. Je ne veux pas dire qu’il y ait identité complète entre la vie psychique et la vie sociale, mais il existe entre elles des analogies profondes, la psychologie n’a pas moins besoin d’être rapprochée de la sociologie que de la physiologie. La tendance à expliquer la psychologie par la physiologie domine en ce moment, mais si ni la sociologie. ni la physiologie ne peuvent précisément expliquer les phénomènes psychiques, ces deux sciences nous aident certainement à les comprendre , et si la physiologie leur donne une base, la sociologie leur donne un sens. Quant à la ressemblance particulière que nous venons d’indiquer, nous allons voir, par l’étude de la vie des éléments psychiques, qu’elle est parfaitement réelle.

Nous avons vu que les éléments sont, comme les groupes sociaux, de complexité différente, qu’ils peuvent se rattacher à des complexus variables d’autres éléments, que

LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES

les éléments plus simples qu’ils comprennent peuvent eux-mêmes entrer tour à tour, et quelquefois simultanément, dans des combinaisons diverses. — Ces composés psychiques varient évidemment selon les éléments qui les forment et selon la forme propre qu’ils affectent. Ils varient, par exemple, selon qu’ils sont formés d’idées, de sensations ou d’images de telle ou telle nature, et d’impulsions motrices, etc., ils varient aussi selon que les éléments qui les constituent se coordonnent d’une manière ou d’une autre, dans un sens ou dans l’autre, selon telle ou telle orientation — la forme de la combinaison doit dépendre au reste, à quelque degré, de la nature même des composants.

On peut, pour étudier le composé psychique, l’élément de l’esprit, se placer à deux points de vue corrélatifs qui se complètent ou se suppléent l’un l’autre, celui de l'analyse et celui de la synthèse naturelle ou expérimentale. Dans le premier cas, on prend un composé tout formé, et l’on tâche d’en montrer les éléments ; dans le second cas, on part d’un clément et l’on observe comment il se combine avec d’autres pour arriver au composé. C’est-à-dire que l’on produit artificiellement, ou que l’on observe dans sa production naturelle un ou plusieurs éléments psychiques, et que l’on constate la nature des éléments psychologiques suscités par le fait seul de l’existence du premier, et la nature du composé synthétique qui en résulte. Les mêmes lois générales doivent évidemment être retrouvées par les deux méthodes et nous emploierons tantôt l’une, tantôt l’autre, selon les circonstances et les avantages que chacune d’elles présentera. Elles nous serviront, maintenant que nous avons reconnu l’existence des éléments de l’esprit, à voir comment ils agissent.

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