CHAPITRE II
L’intelligence.
Images, idées, jugements, raisonnements.
La nature des images mentales est bien connue, grâce aux travaux récents d’un grand nombre de psychologues J; nous n’en parlerons ici que pour montrer l’application de la loi d’association systématique. Une image étant, à certains égards, la reproduction affaiblie d’une perception, doit présenter ce caractère essentiel d’être comme la perception une synthèse d’éléments, il n’est pas besoin d’insister longuement sur ce point. Si maintenant nous considérons la formation et la renaissance des images, il ne sera pas difficile non plus d’apercevoir dans ces faits l’application de notre loi. Considérons les images qui viennent se grouper autour d’une perception, nous les verrons s’unir à la sensation pour donner un tout un et concret ; par exemple, les images qui viennent se joindre à une perception visuelle, sont souvent les images tactiles ou sonores représentant les perceptions que peut nous donner le corps dont nous avons encore une perception visuelle, c’est-à-dire que ce sont celles qui, jointes à la perception actuelle, peuvent servir de guide à nos raisonnements, à nos sentiments, à nos actes ; l’unité de fin est
1 Voir surtout Maury, le Sommeil et les rêves. Taine, De V Intelligence. Gai ton, Inquiry into human faculty. V. Egger, La parole intérieure . Stricker, Etudes sur le langage et la musique , et les ouvrages de M. Charcot et de ses disciples : G. Ballet, Le langage intérieur et les formes de l'Aphasie ; Bernard, De l’Aphasie ; Binet, Psychologie du raisonnement , etc.
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manifeste. Elle ne l’est pas moins dans les synthèses d'images qui constituent , par exemple, un souvenir et qui sont composées d’éléments très divers : tactiles, musculaires, visuels, auditifs, olfactifs, etc., combinés en un seul composé apte à entrer comme unité dans une coordination supérieure : raisonnement, sentiment, volonté, activité raisonnée.
Les idées se rattachent aux images par différents intermédiaires. Je ne puis dire ici que quelques mots de leur nature propre que j’ai étudiée longuement dans un autre travail h Les images peuvent être plus ou moins vives, plus ou moins nettes, elles peuvent aller jusqu'à un effacement très marqué, comme divers observateurs l’ont signalé, comme j’ai pu le vérifier par ma propre expérience et comme, je crois, un grand nombre de personnes peuvent le constater en s’observant elles-mêmes. Si nous prenons un complexus d’images, par exemple, la représentation d'un cheval, nous pouvons supposer que certaines de ces images, visuelles, motrices, auditives, s’affaiblissent de plus en plus, il reste alors un complexus d’éléments assez faibles, reliés à des tendances motrices et susceptibles de déterminer, par leur association avec d’autres éléments, soit des sensations, soit des sentiments, soit des actes. C’est là ce qui constitue une idée. L’idée a toujours quelque chose d’abstrait et de général, elle est un commencement d’habitude de l’esprit. Elle réunit en les synthétisant divers éléments, divers résidus sensitifs et moteurs, mais de telle sorte que ces éléments, ces résidus ne peuvent bien souvent être facilement reconnuspar 1 observation directe et que leur vraie nature ne se montre avec évidence que quand elle s’exagère, quand,
1* L Abstractl°n et les idées abstraites, Revue philosophique, 1889.
La première partie seulement a paru dans les numéros de janvier et de février.
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par son association avec d’autres éléments, elle donne naissance à des images concrètes.
Avoir l’idée d’une chose, c’est connaître cette chose, c’est pouvoir soit la décrire, soit la reconnaître, soit s’en servir ; mais la décrire, c’est s’en servir encore, par exemple, s’il faut répondre à une question d’examen, c’est la faire entrer comme élément dans un système; la reconnaître, c’est également lui assigner une place dans notre vie mentale ou dans le monde extérieur, c’est la savoir apte à jouer tel ou tel rôle, à entrer dans telle ou telle combinaison ; s’en servir, c’est la faire entrer dans un système de mouvements. Partout et toujours nous retrouvons dans l’idée une synthèse formée, car elle est composée d’éléments unis et susceptibles d’être employés ensemble en vue d’une même fin. Elle est aussi une occasion de nouvelles synthèses systématiques, si nous considérons ses emplois possibles. L’unité des idées se manifeste par ce fait que tous les éléments qui la composent, sensitifs ou moteurs, sont coordonnés et tendent vers un même but : rendre possible notre action sur l’objet représenté, ou, d’une manière plus générale, l’adaptation à l’objet comme à une des conditions possibles de notre existence. Le caractère de finalité de l’idée est rendu plus évident encore par ce fait que les idées d’une même chose varient avec la nature, la profession, les tendances habituelles des personnes en qui se forme cette idée. L’idée d’un appareil de physique n’est pas exactement le même chez le fabricant qui le vend ou chez le savant qui l’emploie. Mais ici, comme dans les cas de la genèse des perceptions que nous avons vue plus haut, c’est le système général de l’esprit qui intervient pour diriger, soit directement, soit indirectement (en suscitant des expériences particulières), la formation d’un système particulier d’éléments.
Le jugement paraît être une forme spéciale de l’idée, Si l’on dit avecM. Taine que tout jugement est analytique
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et dégage un abstrait d’un concret, 1 idée nous appaiaît comme un complexus d’éléments qui, par leur association avec d’autres phénomènes pourront constituer autant de jugements. Chaque jugement associe un de ces éléments avec un autre système de phénomènes — en particulier avec les mots qui servent à l’exprimer. Si je dis, par exemple, que la terre est à peu près ronde, je sépare un des attributs de la terre de ses autres attributs, et je l’associe à un système particulier, je le rends apte à entrer dans des combinaisons variées et à y prendre, par rapport aux autres parties de mon idée totale, une. place prépondérante. Ma phrase, en effet, s’associera très bien à une série de phrases où les conséquences ou les preuves de cette forme seront examinées — les autres qualités de la terre étant oubliées ou sous-entendues.
Le jugement est donc l’acte par lequel un élément abstrait d’une idée complexe est rattaché à un nouveau système d’éléments. Mais le mot idée s’appliquera aussi bien à un jugement qu’à l’ensemble des éléments d’où un des derniers jugements a été extrait, ce mot équivalant à celui de représentation faible. L’essentiel est de voir qu’il existe en nous des composés très complexes d’éléments psychiques abstraits, et que l’un de ces éléments peut être spécialement associé à un nouveau système qui l’extrait pour ainsi dire du premier, non pas complètement, mais en le mettant du moins spécialement en activité, en le faisant servir de trait d’union entre les deux systèmes. L’acte par lequel l’élément d’un système abstrait est ainsi associé à un autre système, ou du moins mis particulièrement en activité de manière à pouvoir contracter cette nouvelle association, cet acte est un jugement. L’élément ainsi mis en jeu peut s’associer à tout autre chose qu’au système de mots constituant l’expression du jugement.
Examinons à notre point de vue cette opération mentale. Un homme pressé court à travers champ, il se trouve devant
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un fossé, il va le franchir lorsqu'il se dit : ce fossé est trop large, et il s’arrête. Il a porté un jugement sur le fossé — qu’a-t-il fait au point de vue psychologique ? 11 a choisi un des caractères du fossé qui est également plus ou moins profond, plus ou moins rempli d’eau, plus ou moins garni de plantes et de fleurs, plus ou moins droit ou sinueux, etc., et il a choisi ce caractère parce que c’était le caractère qu’il avait besoin de considérer en ce moment. Toutes les associations systématiques qui composent une idée sont, en général, à l’état latent, prêtes à s’éveiller au moment opportun, l’acte par lequel l’esprit évoque une de ces associations, celle dont il a besoin, et lui donne momentanément une existence indépendante, est un jugement. C’est ce qui arrive quand nous donnons un renseignement sur une personne ou une chose, par exemple, quand nous nous déterminons à accomplir ou à ne pas accomplir tel acte à cause de telle réflexion qui nous vient et qui n’est que le souvenir évoqué à propos ou la constatation même d’une qualité d’un objet, d’une manière d’être d’une personne.
Il n’est pas nécessaire, d’ailleurs, pour porter un jugement, que la considération de l’élément isolé d’une idée nous soit immédiatement utile à quelque chose — ceci arrive dans la plupart des cas : si nous pensons qu’un livre est instructif, c’est en général au moment où nous avons à le consulter, ou bien au moment où il nous faut donner notre opinion sur lui. Mais lorsque l’esprit est porté à la rêverie il arrive que des jugements, sans utilité apparente, sans finalité immédiate, viennent s’offrir à lui. La loi de systématisation se manifeste encore en ce cas d’abord dans le jugement considéré en lui-même comme une synthèse, et aussi par ce fait que le jugement exprimé, s’il n’entre pas immédiatement dans un système psychique plus complexe, est susceptible d’y entrer une autre fois et qu’il sera alors plus facilement suscité.
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On a tâché * de distinguer le jugement de l’association des idées. « La pensée humaine, a dit M. Pierre Janet, lorsqu’elle est élevée et complexe, renferme plusieurs sortes d’éléments, des matériaux d’abord, si l’on peut ainsi dire, les sensations et les images juxtaposées, et en second lieu, l’intelligence de leur disposition, l’idée du rapport qui les unit. Dans un jugement, par exemple, il y a évidemment les termes , homme, mortel , chien, mammifère, mais il y a plus que cela ; car, si ces termes se succèdent simplement dans la pensée sans que je puisse voir entre eux aucun rapport, il n’y a pas de jugement. Entendons-nous: des termes successifs sont toujours rattachés par quelque chose, dira M. Binet, une association par contiguïté, une habitude, une vibration commune qui les fait naître lune à la suite de l’autre. Sans aucun doute il y a une raison qui fait naître dans un ' esprit B à la suite de A, mais tant que cette raison n’est pas connue de moi, tant qu’elle ne se présente pas à moi comme la conscience d’un rapport entre A et B, il y a dans mon esprit simple juxtaposition des termes par l’association, il n'y a pas jugement. Ce n’est pas du tout la même chose, et M. Binet l’a parfaitement compris, que l’association par ressemblance et le jugement de la ressemblance. Il y a donc quelque chose de nouveau dans mon esprit quand je conçois ce rapport de ressemblance, et l’association mécanique des termes n’en était que la préparation.
« Pour beaucoup de psychologues, cette différence ne paraît pas très importante, car ils considèrent la conscience comme un épiphénomène dont la présence ou l’absence ne modifie pas la nature des phénomènes. J’avoue ne pas bien comprendre comment une école positive, c’est-à-dire préoccupée avant tout des faits et de leurs plus petits détails, peut négliger ainsi un fait capital comme la présence ou l’absence de la conscience. Quand on fait de la psychologie, quand on analyse les idées de
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l'homme, on ne doit pas trouver indifférent *que l’homme pense ou ne pense pas, comprenne ou ne comprenne pas. Il n’y a donc jugement que lorsque je comprends le rapport de ressemblance entre Pierre et Paul, et expliquer simplement la juxtaposition de Pierre et de Paul dans mon esprit ce n’est pas du tout expliquer le jugement » h J’ai donné tout au long le raisonnement de M. Pierre Janet, car il me semble y voir en même temps qu’une bonne critique de la théorie associationniste anglaise que j’avais moi-même adoptée autrefois, une occasion d’éclaircir la nature du jugement. En fait, le jugement n’est pas une simple juxtaposition ou association d’idées ; supposons que l’idée d’une cruche soit indissolublement unie dans l’esprit d’un homme à l’idée d’un perroquet, le tout ne pourra, à aucun égard, passer pour un jugement. Mais la théorie associationniste prend un autre aspect si l’on remplace les principes de ressemblance et çle contiguïté par le principe de la finalité immanente. Un livre qui est devant moi a une couverture jaune-orangé. Le jugement que je porte sur sa couleur n’est pas seulement une juxtaposition de la couleur jaune-orangé et des autres qualités qui, pour moi, constituent ce livre : c’est une synthèse systématique; et j’entends par là que certains rapports sont établis entre cette couleur et les autres qualités — rapports qui, étant perçus par moi, servent à faire naître en moi certaines autres idées ou à diriger certains actes : je sais, par exemple, que si j’ai le besoin ou le désir de percevoir la couleur jaune-orangé, je n’ai qu’à susciter les sensations tactiles et musculaires appropriées pour prendre et regarder ce livre, je sais aussi que cette couleur peut me faire reconnaître ce livre parmi un certain nombre d’autres. Ce caractère que j’ai isolé et considéré à part, peut me servir à relier ce système d’impressions,