Revue philosophique. Vol. 22, pages
d’images et d’états faibles qui constitue mon idée de ce livre avec un grand nombre d’autres faits, tendances, ou désirs. Le jugement consiste donc bien dans l’isolement relatif d’un des caractères d’un objet, d’un être, dans le fait de considérer à part ce caractère qui deviendra le point de départ d’une nouvelle série coordonnée de phénomènes. Toutes les fois que nous isolons ainsi, que nous considérons à part, dans un complexus systématisé d’attributs, un des attributs et que nous continuons cependant à rattacher cet élément à ce complexus, comme une partie à son tout, tout en le disposant à entrer dans de nouvelles associations systématiques, nous portons un jugement. Il est bien sûr qu’un des éléments essentiels du phénomène c’est le lien logique entre les deux états dont la synthèse constitue le jugement, c’est-à-dire l’aptitude pour ces deux états à se coordonner en vue d’une fin commune. Dire : tel homme est un fripon, c’est associer , synthétiser des états de conscience dans un sens défini, de manière à les rendre capables d’exercer sur la conduite une action précise, de manière à les faire converger vers une fin commune. Le mot et l’idée : fripon indiquent dans quel sens on doit comprendre l’individu dont il est question et de quelle manière il conviendra d’agir avec lui dans telle ou telle circonstance. Par le jugement, on le voit, nous isolons un des caractères d’un être et nous faisons de ce caractère l’élément principal, au moins en certains cas, celui qui, dans des circonstances que l’esprit saura apprécier, devra déterminer le sens de l’orientation de la pensée et de la conduite.
Mais je ne puis admettre que la conscience qui accompagne le jeu des éléments psychiques et des tendances, soit un élément essentiel du phénomène ; ce qui importe ce n’est pas que ce jeu particulier des phénomènes qui constitue un jugement se révèle à nous par des faits subjectifs, c’est qu’il se produise. La perception interne
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nous fait connaître un phénomène, elle ne le constitue pas, elle est un nouveau phénomène qui vient se greffer sur le premier, une nouvelle synthèse qui embrasse la première, mais ne lui donne pas l’existence h Les exemples de jugements inconscients ne sont pas difficiles à trouver, la plupart de ceux que nous portons sont même de cette nature. Toutes les fois que nous nous servons d’un objet, il arrive que certaines de ces qualités sont spécialement celles qui nous sont utiles, les autres sont momentanément négligées, celles-là, au contraire, sont en rapport étroit avec des séries coordonnées d’actes et de pensées, ou de sentiments. Il y a bien ici, par conséquent, les conditions du jugement, mais il n’y a pas de jugement formulé en mots, ni perçu par l’esprit comme jugement. Les phénomènes sont bien coordonnés comme ils le sont dans le jugement, mais cette coordination elle-même n’est pas considérée à part. Sans doute, comme le dit M. Janet, « expliquer la juxtaposition de Pierre et de Paul dans mon esprit » ce ne serait pas expliquer un jugement de ressemblance entre les deux, mais montrer les éléments communs de nos idées de Pierre et de Paul, montrer pourquoi et comment, par conséquent, l’idée de l’un peut être, dans certain cas et à certains égards , substituable à l’idée de l’autre, et comment ces idées peuvent se remplacer dans l’esprit dans de certaines conditions, ce serait bien expliquer le jugement de ressemblance, et alors même que ce jugement n’aurait pas été expressément formulé par l’esprit, alors même qu’il n’aurait pas été l’objet direct d’un acte de perception intérieure ce jugement n’en existerait pas moins. Si je jette une pierre avec l’intention d’atteindre un but, cet acte suppose que j’apprécie le poids de la pierre, la distance à laquelle
1. Voir à ce sujet mon travail : La perception interne et la conscience. Revue scientifique, 1888, T. I.
l’association SYSTÉMATIQUE — IMAGES ET IDÉES 115
il faut l’envoyer, etc. ; il y a une série de jugements par lesquels je fais abstraction d’une partie des qualités de la pierre , par exemple , la couleur , la nature minéralogique, etc., pour ne considérer guère que le poids et aussi la forme, — et d’une partie des qualités des objets qui m’environnent, de presque toutes, à vrai dire, pour ne considérer guère que leurs dimensions représentant l’espace qui me sépare du but visé ; de plus, ces données sont associées à des ébauches de mouvements, à des sensations tactiles et musculaires. Il y a là une série de jugements bien nets et cependant ils peuvent s’accomplir tous, ou presque tous, sans conscience précise. Ce n’est donc pas la connaissance d’un rapport qui constitue le jugement, c’est ce rapport même, mais ce rapport est un rapport de finalité non une simple juxtaposition d’éléments.
A côté de ces jugements analytiques on peut, à un certain point de vue, reconnaître des jugements synthétiques. Ce sont ceux qui se forment lorsque de nouvelles expériences viennent compléter les idées que nous nous faisons des choses ou des gens. Lorsque, par exemple, on a découvert les propriétés antiseptiques de l’acide phénique, lorsqu’on a découvert que l’absinthe pouvait occasionner des accès épileptiques, de nouveaux jugements se sont formés, nos idées de ces objets se sont complétées. Au fond, ces jugements ne différent pas essentiellement des autres. Ils sont encore des extraits d’une idée complexe, dans lesquels l’un des attributs est principalement mis en évidence. Seulement ils se produisent au moment où l’idée se complète, et les jugements doivent régulièrement commencer par là, car, en général, au moment où un caractère nouveau est attribué à un objet, c’est ce caractère qui est mis en évidence, les autres restant presque inaperçus et désignés collectivement par le nom de l’objet.
L’hypothèse , la croyance , la certitude , peuvent au
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point de vue psychologique, se ramener à des formes variées de la finalité. Dans la certitude, la finalité est complète , l’état de conscience ou la tendance qu’il représente sont en complète harmonie avec tous les phénomènes de l’organisme, des rapports très étroits les associent systématiquement avec eux. Dire que nous sommes certains que deux et deux font quatre , c’est affirmer que cette idée s’accorde avec toutes nos idées, toutes nos perceptions, que tous nos actes s’accomplissent logiquement d’accord avec elle. On comprend que la certitude complète , rigoureuse , soit rare au point de vue psychologique, on comprend aussi qu’elle s’établisse d’autant plus facilement que l’esprit est moins riche en idées, en tendances, car alors il y a moins de chances d’en trouver qui, par leur impuissance à former un accord systématique, fassent naître le doute. D’une manière générale il est facile de comprendre que c’est dans les parties les moins complexes, mais les mieux organisées de l’esprit, dans les instincts, que l’on trouve la plus grande certitude, j’entends la plus grande certitude subjective et relative, la seule qui nous intéresse dans une étude psychologique. Ici le doute ne se produit pas, la réflexion n’intervient pas, il n’y a pas de lutte, pas d’hésitation. L’acte réflexe pur montre à certains égards le plus haut degré de certitude, en supprimant môme la connaissance que nous avons de cette certitude, connaissance qui est encore un signe que cette certitude n’est pas complète, car évaluer les qualités et la force de ses opinions, c’est peut-être encore témoigner de quelque doute à leur égard.
A un degré inférieur vient la croyance, la probabilité, la quasi-certitude ; ici l’association systématique générale existe encore, mais elle est plus faible. Elle existe, puisque nous agissons en général conformément à nos croyances, et que ces croyances sont en harmonie avec les données de l’expérience, c’est-cà-dire avec nos perceptions,
mais certains éléments n’entrent pas dans l’association systématique, cette association est moins complète, et les éléments qui y entrent sont moins étroitement liés , l’association est plus faible. Il y a, au reste, comme on sait, tous les degrés possibles dans la croyance, depuis la certitude jusqu’au doute absolu. Je crois, je suppose, que le temps sera beau dans la journée et je me dispose à partir pour une course à la campagne. Si certains indices se montrent, si le temps paraît quelque peu couvert au Nord, si le vent souffle du Midi, ma croyance se mêlera . de quelques inquiétudes, et bien que mon opinion soit, en somme, que le temps sera beau, elle n’est pas assez systématiquement associée à tous les éléments de mes perceptions pour que la certitude soit complète, c’est-àdire pour que le système formé par la perception et l’opinion que j’en tire puisse se compléter facilement par des mouvements dépendant logiquement de la croyance, par l’acte de me préparer et de partir. Si le système entier finit par s’établir ce n’est que péniblement, lentement, avec des oscillations successives , et son existence est toujours menacée par un système opposé, composé d’idées contraires, de prévision d’un temps défavorable, systématiquement associées avec certains éléments de la perception, les nuages et le vent soufflant d’un certain côté. Si nous descendons un degré de plus, dans le doute, la division de l’esprit devient encore plus grande, et les systèmes opposés ne peuvent, ni l’un ni l’autre, déterminer l’orientation de l’esprit.
Mais nous pouvons encore descendre un degré, nous trouvons alors des systèmes d’images et d’idées qui n’ont pour ainsi dire pas d’associations systématiques avec les tendances importantes qui constituent essentiellement notre personnalité. Nous avons affaire à des rêves, à des idées flottantes ; ces phénomènes manifestent encore la loi de finalité en ce sens qu’ils se composent eux-mêmes
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d’éléments coordonnés, et que d’ailleurs ils sont en harmonie avec certaines des tendances de l’organisme, mais ils restent isolés dans l’esprit ; le plus souvent, il n’y a même pas de discussion à leur égard, ils ne sont ni repoussés, ni adoptés par la plupart des systèmes psychiques qui ne s’éveilleraient que si les idées de la rêverie tendaient à déterminer des actes, ce qui n’arrive pas ordinairement. On le voit, ce qui distingue l’un de l’autre tous les phénomènes intellectuels que nous venons de passer en revue, c’est la force de l’association systématique et la diversité des éléments qui entrent dans cette association.
Les images, les idées, les jugements paraissent bien être les principaux éléments de l’intelligence. Ils se combinent de plusieurs manières, mais toujours nous les retrouvons, et les formes plus complexes des faits intellectuels ne sont guère différentes, au point de vue de la psychologie abstraite, des formes les plus simples. Nous avons examiné la croyance dans ses rapports avec le doute et la certitude. Ce qu’on entend généralement par une croyance est un système de jugements que l’on tient pour vrais, c’est-à-dire en somme un complexus de croyances. C’est dire qu’il s’agit encore ici d’une association systématique. Des théories récentes ont fait intervenir la volonté dans la formation de nos croyances. On a voulu légitimer ainsi l’acceptation de théories non scientifiquement démontrées. Sans doute, le fait de la croyance ne s’explique absolument ni par la force des idées , comme l’a cru Hume l, ni par aucune des suppositions
1. Voyez Hume, Traité de la Nature humaine , trad. de MM. Renouvier et Pilloru La question de la nature de la croyance est discutée, et les opinions de Hume bien critiquées dans la préface de M. Pillon.
de l’école empirique, mais, si l’on veut ne pas s’en tenir Simplement à une explication verbale , ou faire de la croyance une sorte de catégorie, il faut y voir un mode particulier de l’association systématique, celui que nous venons d’indiquer pour le jugement, sauf en ceci que le jugement paraît indiquer plutôt un acte propre de l’esprit, — la croyance, une acceptation d’un jugement offert par autrui ou encore d’un jugement qui est à quelque degré incertain et que des considérations d’ordre hétérogène nous poussent à admettre comme vrai. Mais ces nuances n’ont rien qui nous intéresse pour le moment.
Le raisonnement peut être considéré comme une série de jugements, dépendant logiquement les uns des autres, une synthèse de jugements. Tout ce qui vient d’être dit du jugement, au point de vue de la loi que nous étudions, est donc applicable au raisonnement avec ceci en plus que le raisonnement présente encore une synthèse supérieure celle des synthèses qui forment les jugements. Le raisonnement est l’établissement d’un rapport logique entre les éléments de diverses idées ou perceptions et, par suite, une formation de nouvelles idées au moyen de nouvelles perceptions et d’anciennes idées ou d’anciennes idées seulement ; ainsi naissent et s’établissent de nouvelles tendances, de nouvelles raisons ou conditions de nos actes. L’inférence, l’induction, la déduction présentent toutes ce même caractère.
Dans tous les cas, il y a une nouvelle synthèse formée au moins en grande partie avec des éléments empruntés à d’autres jjhénomènes psychiques qui peuvent, d’ailleurs, subsister à l’état latent, car un même élément peut faire partie, selon le moment, de différents systèmes. Le raisonnement, comme tous les phénomènes intellectuels, comme tous les phénomènes conscients, appartient à la période d organisation des tendances. Dans ses formes rudimentaires il est a peine conscient et la plupart du temps n’est pas
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connu comme raisonnement, c’est que ses formes rudimentaires sont les moins complexes, et souvent, par suite, les mieux organisées, et, à cet égard, les plus voisines de la perfection. Mais il y a une analogie essentielle entre toutes ces formes d’infécence et de raisonnement. Dans l’inférence du particulier au particulier, les caractères A, B, C, D.... E, F, G, H, s’étant présentés une première
fois avec un caractère X, si les caractères A, B, O, D
I, J, K, L, viennent à se présenter , l’esprit s’attendra instinctivement à retrouver le caractère X ; dans l’inférence du particulier au général, l’esprit fait abstraction des caractères secondaires E, F, G, H — I, J, K, L, et considère à part l’association de A, B, O, D et de X en considérant la présence de X comme une conséquence nécessaire de la présence de A, B, O, D. Enfin, dans la déduction, dans le passage du général au particulier, l’association de A B G D et de X est déjà acceptée par l’esprit, elle y est représentée par une pfoposition verbale, par une idée, par une tendance plus ou moins consciente l, et le caractère X sera attribué immédiatement, implicitement ou explicitement à tout objet, à tout acte, à toute personne présentant les caractères AB CD. Toutes ces formes de raisonnement ne sont que des degrés divers de l’abstraction de cette vérité générale : A B C D est suivi ou accompagné de X. Dans le premier cas, la vérité générale n’est pas encore dégagée des circonstances particulières au milieu desquelles elle se manifeste ; dans le second cas, elle se dégage ; dans le troisième, elle existe à part sous des formes variables. Il s’agit donc d’une synthèse abstraite , d’une systématisation d’éléments empruntés par l’esprit à différents cas particuliers,
1. Comme l’a profondément vu M. Pannier dans son article sur Le Syllogisme et la connaissance » Revue philosophique, septembre 1882.
destinés à fournir, par de nouvelles associations postérieures, une direction particulière à l’intelligence et à la volonté.
Pour éclaircir la nature du raisonnement et de ses diverses formes, prenons des exemples et analysons-les. Un chien que l’on a frappé pour avoir dérobé quelque chose ne se laissera plus (s’il est facilement éducahle), tenter par le même objet ou des objets plus ou moins analogues, dans des circonstances semblables, si, par exemple, ils sont placés sur une table, ou dans un buffet, etnon par terre. Evidemment la vue de l’objet et la tendance à le prendre éveillent le souvenir des coups, ou des reproches qui ont suivi le vol ; il y a, comme le dit M. Binet, « une association entre deux états de conscience au moyen d’un état intermédiaire qui ressemble au premier état, qui est associé au second, et qui en fusionnant avec le premier, l’associe au second » h Remarquons toutefois que le caractère particulier de l’association qui constitue proprement un raisonnement est la finalité de ses éléments qui forment un tout cohérent, si ce tout n’est pas unifié au point de vue de la fin, on n’a qu’une divagation. Quand les expériences ont été fréquemment répétées dans des conditions différentes, les caractères essentiels présents dans toutes les expériences s’unissent plus fortement ensemble, ils finissent par constituer un système qui a son existence particulière, tout en restant associé aux éléments particuliers qui l’ont complété en diverses occasions, et en restant prêt à s’associer à de nouveaux éléments. Nous sommes ici dans la période de l’induction. Enfin, on voit par un nouveau progrès, le système d’éléments généraux s’organiser de plus en plus et ces éléments finissent par former une tendance plus ou moins consciente, et accompagnée ou non d’une proposition verbale,