‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 36 sur 133 · Binet, Psychologie du raisonnement , p · texte numérisé non relu

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une véritable habitude de l’esprit à laquelle doivent s’adapter les nouveaux phénomènes intellectuels que les circonstances suscitent. Par exemple, nous apprécions à peu près justement, d’après nos impressions visuelles, la distance d’un arbre, d’un homme, d’une maison, sans nous rappeler les nombreuses expériences qui nous ont permis de passer d’une impression visuelle à une évaluation de la distance, à une possibilité de sensations musculaires et tactiles , déterminées et comptées , nous ne faisons même pas usage d’une proposition générale. Cependant nous pouvons quelquefois, si nous le voulons, rappeler à notre esprit un certain nombre d’expériences passées, et l’on pourrait aussi formuler en propositions verbales les idées générales qui règlent notre jugement ; mais dans certains cas, cela n’est pas possible et tel homme qui apprécie correctement une distance serait bien en peine de dire les principes généraux sur lesquels il se fonde et même ne les comprendrait pas si on les lui énonçait. C’est que ces principes généraux n’existent en lui que sous forme de tendance fixée, dont les éléments ne peuvent être isolés pour être rattachés à des mots ou à des idées autres que celles qui doivent concourir à sa mise en activité. C’est un fait analogue — avec la différence de l’état normal à l’état morbide — à celui du malade qui ne pouvant prononcer des mots isolément, prononce la phrase qui les contient, les mots ne peuvent être rappelés ici que par l’ensemble de la phrase, comme certains éléments qui entrent dans une habitude mentale ne peuvent être rappelés que par les éléments qui sont étroitement associés, systématisés avec eux et par aucune autre considération, aucun autre fait psychologique. La tendance inconsciente est, en somme, le plus haut degré et le plus abstrait de l’idée générale, au moins dans certaines conditions et à certains égards — c’est le cas où la systématisation psychique se présente sous sa forme la plus parfaite. Ce sont

naturellement les états psychologiques moins complexes qui ont pu acquérir jusqu’ici cette manière d’être.

Comme on le voit, le raisonnement et le jugement ont des rapports très étroits. On peut dire, avec plusieurs auteurs que le raisonnement estime complication du jugement, mais le jugement lui-même est compliqué, et il est impossible de trouver à cet égard matière à une distinction suffisante. On peut dire, à un autre point de vue, que le raisonnement désigne plutôt l’acte, le procédé par lequel l’esprit arrive à formuler un jugement, Le jugement apparaîtra ainsi comme le point d’arrivée d’un raisonnement, et même comme le résultat d’une série de raisonnements, et comme pouvant servir de point de départ à des raisonnements nouveaux. Au fond et pour la question traitée ici, ces questions de terminologie n’ont pas une grande importance. En fait, un jugement est la conclusion d’un raisonnement qui l’a précédé, il sert lui-même de point de départ, ou de terme intermédiaire à des raisonnements nouveaux qui aboutiront à de nouveaux jugements. Il serait absolument oiseux de rechercher lequel des deux, du jugement ou du raisonnement, a précédé l’autre. Ce sont deux formes différenciées d’une opération primitive qui n’était ni l’un ni l’autre.

J’ai essayé de montrer comment les faits intellectuels impliquaient tous l’existence d’une loi de finalité. Pour le jugement et le raisonnement il n’était peut-être pas besoin d’une longue démonstration , mais j’ai tenu à poser la question sous sa forme la plus générale et à la résoudre de manière à ce que la solution put s’appliquer à tous les faits sans exception. Invoquer comme preuve de finalité le raisonnement de Dupuytren faisant l’opération du trépan d’après de simples conjectures que l’évènement justifie, de Pascal vérifiant la pesanteur de l’air par la mesure de la colonne de mercure du tube de Torricelli au pied et au sommet du Puy-de-Dôme, de

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Newton découvrant les lois du monde en voyant tomber une pomme, eût été plus facile mais moins probant, je crois, et en tout cas ce n’est pas seulement le fait de la finalité qu’il fallait établir,- mais la nature de son mécanisme.

On pourrait maintenant passer à des faits généraux d’un ordre moins abstrait , c’est toujours la même loi générale qu’on retrouverait dans tous les phénomènes. Il est impossible ici de passer, même rapidement, en revue tous les produits de l’intelligence humaine, mais il est bien reconnu que les sciences sont des systématisations de faits réels, c’est-à-dire de perceptions, d’images et d’idées, que la philosophie est une tentative de synthèse générale des relations abstraites des phénomènes, c’est-à-dire d’idées suggérées elles-mêmes par des coordinations d’images, d’idées et de perceptions ; la religion est, au point de vue intellectuel, une synthèse du monde comme la philosophie ; l’art est une synthèse d’images, d’idées et de perceptions dépendant de l’organisation créatrice de l’artiste. Si nous examinons, par exemple, une science quelconque, nous voyons qu’elle est un ensemble de lois d’autant mieux coordonnées que la science est plus avancée, condensant chacune un nombre incalculable d’expériences et d’observations, (c’est-à-dire de perceptions et d’images ) établissant par suite entre ces perceptions et ces images un lien de finalité, en les faisant converger vers un but commun en les employant toutes à fournir les éléments d’une loi abstraite dont la connaissance déterminera notre conduite et nous permettra soit de nous modifier de manière à nous adapter au monde, soit de modifier en quelque chose le monde pour l'adapter à nous.

Nous avons étudié jusqu’ici le raisonnement, le jugement, les phénomènes intellectuels en général, comme

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des faits donnés, en étudiant à présent les conditions, les circonstances de leur formation , nous y verrons de nouvelles applications de la finalité psychique. En effet, tous les jugements possibles ne se forment pas en nous, et surtout toutes les idées ne deviennent pas des croyances, toutes les croyances ne deviennent pas des certitudes. Nous aurons à étudier plus tard, à propos de l’arrêt, de l’inhibition, la partie négative de cette loi, beaucoup plus importante qu’on ne paraît généralement le croire. Nous avons à examiner, pour le moment, sa partie positive, à voir comment les idées naissent en nous, comment les jugements se forment, comment les croyances s’organisent.

Pour introduire un ordre, un peu factice mais réel, en somme, dans le sujet, nous étudierons d’abord les synthèses intellectuelles déterminées surtout parles associations provoquées par des perceptions, ensuite les synthèses intellectuelles dans la formation desquelles la plus grande part échoit aux habitudes internes , dispositions acquises, idées préconçues, tendances déjà organisées, manifestées par des phénomènes intellectuels ou affectifs. Les deux cas nous seront également des preuves de l’activité synthétique essentielle de l’esprit.

D’abord nous trouvons que chaque perception un peu importante joue un rôle dans notre vie intellectuelle. C’est un fait bien général que nos idées nous viennent de l’expérience, c’est-à-dire que nos perceptions déterminent dans le cerveau un travail systématique. Cette systématisation, — avec l’abstraction et la dissociation des éléments qui nécessairement l’accompagnent, — aboutit à des idées, à des raisonnements, à des conceptions plus ou moins vastes, plus ou moins profondes qui se traduisent ensuite par des actes plus ou moins compliqués et importants. Depuis les pauvres idées des animaux dont les instincts ne sont pas assez fixés pour que l’expérience ne

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puisse les modifier en quelque point, jusqu’aux observations et aux expériences les plus élevées du savant, nous pouvons constater des formes très variées de ce même phénomène dont la généralité apparaît facilement. Mais ici, comme partout, les erreurs sont spécialement instructives ; une synthèse imparfaite laisse mieux voir les matériaux et l’activité intellectuelle sera plus visible peutêtre quand elle aboutira à une erreur, bien qu’elle soit plus imparfaite. Les exemples ne manquent pas, de systèmes intellectuels erronés, suscités par des perceptions qu’il s’agit d’interpréter — nous n’avons à examiner d’abord ici que les cas où la perception elle-même n’est pas sensiblement modifiée.

Un cas assez curieux est celui des onomatopées. Ici la perception n’est pas précisément altérée et pourtant l’esprit la croit autre qu’elle n’est, il se trompe sur elle et porte un jugement faux sur son compte. «Si nous croyons parfois entendre, dans certains sons de nos idiomes, une imitation des bruits de la nature , nous devrions nous rappeler que ces mêmes bruits, dans d’autres langues, sont représentés par de tous autres sons dans lesquels les peuples étrangers croient également sentir des onomatopées ; de telle sorte qu’il serait vrai de dire que nous entendons les bruits de la nature à travers les mots auxquels notre oreille est habituée depuis l’enfance » h Ajoutons que les imitations que l’on fait du tonnerre, des cris des animaux, du vent, etc., dénotent une illusion de même ordre. Il s’établit une certaine convention d’après laquelle tel bruit produit par les organes vocaux de l’homme, imite tel bruit naturel, et des croyances erronées particulières se produisent ainsi.

Voici un fait cité parM. Max Simon où nous retrouvons bien cette faculté de l’esprit d’encadrer une perception

1. M. Bréal, Mélanges de Mythologie et de Linguistique, p. 401.

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dans un système de faits qui peut être un roman. L’esprit veut comprendre et il interprète toujours, en se trompant s’il n’est pas dans des conditions favorables à une activité régulière. «Une personne ayant de l’asthme depuis plusieurs années et qui s’était endormie dans un état d’anxiété respiratoire, se voit en rêve dans une rue montueuse, que gravit une lourde voiture : la chaleur est étouffante, les chevaux sont essoufflés ; ils ont beaucoup de peine à marcher et bientôt l’un d’eux s’abat. La respiration du pauvre animal est haletante ; il est couvert de sueur. Le conducteur fait tous ses efforts pour relever le cheval abattu, et le dormeur vient- lui prêter assistance. La personne qui fait ce rêve se réveille : elle est ellemême en pleine transpiration et souffre d’une extrême oppression » L Dans le même ordre de faits nous trouvons, citée par le même auteur, une malade du pensionnat Saint-Lazare qui ne pouvait voir couper, entendre déchirer une étoffe sans se plaindre qu’on la coupât, qu’on la déchirât, et sans se mettre dans une violente colère. M. Simon pense qu’il s’agit là d’une illusion provoquée par un phénomène d’action réflexe ; « on sait en effet, que certains bruits : la main humide passée rapidement sur le bois vernis ou ciré, le grincement d’un couteau sur certains corps, etc., produisent chez beaucoup de personnes une sorte de frisson extrêmement désagréable ; eh bien ! notre malade, au bruit de l’étoffe déchirée, éprouvait vraisemblablement ce frisson qu’elle interprétait dans le sens de son délire » 1 2. Quoi qu’il en soit, l’activité de systématisation intellectuelle déterminée par la perception ne peut être mise en doute.

Aux associations déterminées par des perceptions, il faut rattacher celles qui sont déterminées par le manque

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