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La vie et la correspondance de Charles Darwin

3. Guyau, les Problèmes de l' esthétique contemporaine, p. 30.

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l’une ou l’autre des idées réussit à se développer, parfois l’une et l’autre persistent et l’on a soit une coordination supérieure, soit un manque d’harmonie dans l’ensemble. Nous sommes toujours portés à croire ce que l’on nous dit, à accepter les idées qui nous sont suggérées, si aucune tendance ne s’y oppose. Le fait se reproduit à chaque instant. Si quelqu’un vient me dire qu’il a trouvé une pièce de dix centimes en passant dans la rue, si je ne le sais pas particulièrement menteur, si je ne connais pas une raison spéciale pour qu’il ne dise pas vrai sur ce point, il est sûr que je le croirai, et cette idée restera dans mon esprit, de manière à déterminer, si l’occasion s’en présente, une direction particulière de mes idées et de mes actes. La force associative de l’idée se montre très bien quand on supprime la résistance des tendances organisées, par exemple, dans le somnambulisme. O11 sait qu’il suffit, en général, et a moins que l’idée suggérée ne heurte des tendances bien profondes, de suggérer une idée à une personne hypnotisée, pour qu’elle la croie vraie et que ses autres idées et ses actes soient logiquement en rapport avec elle. J’ai déjà cité le cas de M. Richet annonçant à un ami hypnotisé qu'il est transporté dans la lune, le sujet accepte la réalité de ce voyage et son esprit construit un système d’images et de raisonnements en harmonie avec l’idée suggérée. Il voit des bêtes fantastiques, et comme M. Richet lui annonce vouloir les ramener avec lui : « Je te reconnais bien là, disait-il, tu ne sais seulement pas comment nous ferons pour redescendre et tu veux te charger de ces gros animaux-là... Il disait cela très sérieusement et se fâchait tout de bon. » Les tendances concrètes représentant les associations produites par l’expérience de la vie de tous les jours ne paraissent s’être manifestées que par un mot. « Quel beau récit de voyage à faire , mais par malheur on ne nous croira

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pas » b Ainsi l’incrédulité, la résistance que rencontrait chez lui l’idée envahissante il la reconnaissait, mais il la plaçait chez d’autres personnes, comme les malades qui ont une moitié du corps anesthésié, attribuent cette moitié à une autre personne. Autour de l’obstacle qui se présente, l’idée envahissante construit un nouveau système d’images et d’idées. De tels exemples me paraissent mettre complètement en lumière le pouvoir de systématisation des phénomènes intellectuels qui éveillent à la fois des idées, des hallucinations, des sentiments et des tendances motrices.

La force de systématisation des habitudes de l’esprit n’est pas moins évidente. On sait que nous accueillons en général très favorablement les idées qui s’accordent avec les nôtres ; au besoin nous défigurons aisément les idées des autres pour les accorder aux nôtres, ou bien encore, et peut-être plus volontiers, de manière à les rendre telles que leur absurdité soit frappante et que les nôtres en triomphent aisément , le tout, bien entendu, sans mauvais vouloir conscient. Quiconque a discuté, si peu que ce soit, sur un sujet quelconque, a pu s’apercevoir que bien souvent ses arguments ne sont pas compris et que les réponses qu’on oppose à ses raisonnements n’ont pas de rapport logique avec ce qu’il a dit, — et les deux interlocuteurs pourraient souvent faire, chacun pour son compte, la même remarque. L’adversaire, grâce à des associations d’idées, grâce à une organisation psycho-physique différente, n’a pas saisi les raisons qu’on lui donne. Le milieu

L fb- Richet. L’Homme et l'Intelligence . Du somnambulisme proroqué. On trouvera d’autres exemples. « Un jour, dit M. Richet, je dis à Mme X... qu’elle était changée en perruche, puis, je ne sais pourquoi je n y pensais plus, lorsque, tout d’un coup, elle me demanda très sérieusement si elle pouvait manger du chénevis qu’on avait mis dans sa cage. » Voir aussi Richer, V Hystèro-èpilepsie . Bernheim, de la Suggestion. Binet et Féré, le Magnétisme animal. Beaunis, Etudes sur le Somnambulisme provoqué. Delboeuf, Revue philosophique, passim.

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n’était pas favorable aux nouvelles idées qu’on voulait y introduire, et elles n’ont pu s’y établir. De plus, la lutte a été si courte et si peu vive, qu’elle n’a pas excité dans le cerveau assez de trouble pour éveiller le sens intime. Cela se produit quelquefois bien qu’on ait étudié la question et examiné avec conscience les arguments ; les mots parlés ou écrits, n’éveillent pas les idées qu’ils devraient éveiller, ou bien ne les éveillent que très faiblement, et elles sont bientôt étouffées, La parabole du grain qui tombe sur le roc ou dans les broussailles, s’applique ici merveilleusement. Ce qui arrive aussi c’est que les éléments d’idées éveillées par le mot, sont arrangés par l’esprit qui les reçoit de façon à déformer plus ou moins la doctrine, l’idée qu’il s’agit d’examiner. En fait, on n’est presque jamais parfaitement compris. Les erreurs sont d’une fréquence extrême et les hommes éminents n’en sont nullement exempts. Un cas assez curieux est la critique que fit Flourens de l’origine des espèces de Darwin. « Selon M. Flourens, la grande erreur de Darwin

est d’avoir personnifié la nature » Quoi ! M. Flourens

n’a-t-il pas compris, s’écrie M. Huxley, la nécessité logique de ces arguments simples qui servent de base à tous les raisonnements de Darwin ? A-t-il pu confondre une déduction irréfragable, tirée des rapports reconnus qui subsistent entre les organismes et les conditions qui les entourent, avec une forme substantielle métaphysique, une personnification chimérique des forces de la nature ? Ce serait à n’y pas croire, si d’autres passages du livre ne venaient faire cesser toute hésitation à cet égard.

« On imagine une élection naturelle , que pour plus de ménagement on me dit être inconsciente , sans s’apercevoir que le contre-sens littéral est précisément là : élection inconsciente. J’ai déjà dit ce qu’il faut penser de l’élection naturelle. Ou l’élection naturelle n’est rien, ou c’est la nature. Mais la nature douée d’élection, mais la

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nature personnifiée ! Dernière erreur du dernier siècle ! Le dix-neuvième 11e fait plus de personnifica-

tion » L Au reste la théorie de la sélection naturelle qui nous paraît aujourd’hui si claire, eut beaucoup de peine, je ne dis pas à se faire admettre comme vraie, mais à se faire comprendre. On s’en rendra compte en lisant le second volume des lettres de Darwin et le récit de M. Huxley sur la réception faite à l’origine des espèces 2.

La manière dont certains peuples acceptent, ou plutôt paraissent accepter les nouvelles religions qu’on leur prêche, est une nouvelle preuve de l’activité systématique des habitudes psychiques, des idées acquises. Ces peuples, dans la religion qu’on leur offre, choisissent inconsciemment ce qui s’accorde avec leurs habitudes d’esprit, rejettent le reste, et, par la systématisation des éléments acceptés avec les croyances, les théories, les idées déjà existantes, défigurent complètement la doctrine qu’on leur a transmise. Les nègres du Congo, dit M. Girard de Rialle, tout en paraissant convertis au christianisme, n’en sont pas moins fétichistes, ils considèrent les prêtres comme les sorciers, les ouagangas des blancs. Dans les localités où l’appui du gouvernement a permis à ces ecclésiastiques d’extirper les anciennes croyances et les pratiques terribles ou repoussantes de l’ancienne religion fétichique, les nègres n’ont pas acquis pour cela des notions théologiques plus élevées ; ils considèrent Jésus- Christ comme le grand fétiche des blancs. Les prédications sur la vie future, l’autre monde, les récompenses et les peines après la mort, n’ont pas été comprises, et toutes ces idées se sont confondues dans la cervelle des noirs

b Huxley, Les sciences naturelles et les problèmes qu'elles font surgir, p. 424.

2. Ch. Darwin, La vie et la correspondance de Ch. Darwin. T. II. L’ouvrage a été traduit en français par M. H. de Varigny.

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avec l’expatriation forcée de leurs compatriotes, embarqués comme esclaves sur des bateaux négriers, transportés en Amérique et que l’on ne revoyait jamais L De même, dans un ordre de faits analogues, M. Ferri a remarqué que « l’hommine doux et honnête adore un Dieu d’amour et de pardon et que l’homme pervers et immoral se forme un Dieu cruel et haineux » 1 2.

L’influence des idées dominantes est très marquée aussi dans l’état pathologique. M. Foville raconte l’histoire intéressante d’un capitaine de la garde impériale atteint du délire des persécutions avec hallucinations multiples, qui entra à Charenton peu de temps avant la guerre de 1870. Le malade conservait une certaine lucidité en dehors de l’objet propre de sa folie, mais toujours il interpréta les faits dans le sens de son délire. « M. Z.... n’a pas cessé de se montrer rebelle aux vérités les plus évidentes, insensible aux plus douloureuses réalités. La succession des événements malheureux, l’investissement de Paris, la capitulation de Metz, par suite de laquelle son régiment et ses camarades devenaient prisonnier^, les combats sous Paris dont il voyait les divers épisodes de ses propre yeux, le bombardement des forts qu’il entendait sans interruption, l’insurrection de Paris et ses suites déplorables, le second siège et la réorganisation d’une armée française, tout est resté pour lui comme non avenu. Chaque événement lui était raconté par plusieurs personnes différentes, et jamais il n’a voulu en croire un seul mot. 11 n’a jamais cessé de soutenir que la France était en paix, l’empereur aux Tuileries ; que les communications étaient libres et que c’était pour faire cause commune avec ses persécuteurs que l'on refusait d’envoyer ses lettres à ses parents et de lui faire parvenir

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