CHAPITRE III
l*hcnoiucucs affectifs et tcmlaiiccg.
La loi de finalité est plus évidente peut-être encore dans les phénomènes affectifs et dans les tendances en général que dans les opérations intellectuelles. Que la faim, par exemple, ait pour effet de donner à l’organisme les aliments dont il a besoin, que le manque d’oxygène dans le sang détermine un état d’essoufflement qui a pour effet de remédier à ce manque d’oxygène par la rapidité de l’acte respiratoire, cela n’est pas douteux, mais il y a peut-être lieu d’examiner brièvement le problème à un point de vue très général, et d’étudier quel est le mode particulier de finalité des phénomènes affectifs et des tendances. Comme dans les chapitres précédents nous examinerons d’abord les phénomènes une fois donnés et constitués, nous examinerons ensuite les circonstances, les conditions de leur production.
Si je réunis ici les phénomènes affectifs et les tendances en général, ce n’est pas que les deux ordres de faits me paraissent se confondre absolument. D’un côté , en effet, nous avons nombre de tendances qui ne se manifestent pas par des phénomènes affectifs au moins ordinairement, et telles sont, par exemple, la plupart des fonctions organiques continues ou à rythme très rapide : la circulation, la respiration, la digestion, par exemple ; d’autre part, il est des phénomènes affectifs qui accompagnent des opérations intellectuelles, c’est-à-dire un jeu
d’éléments abstraits comme, par exemple, le plaisir que donne un beau raisonnement. Mais d’une manière générale, comme je l’ai indiqué, les phénomènes affectifs sont la manifestation à la conscience de l’activité de tendances importantes dans certaines conditions que j’ai précisées ailleurs L Nous pouvons donc, sous les réserves qui viennent d’être indiquées, et en en tenant compte dans le choix des faits, parler simultanément des sentiments et des tendances qu’ils accompagnent d’autant plus légitimement que parler des unes après avoir parlé des autres serait s’exposer à des répétitions forcées et sans utilité.
La finalité dans les tendances organiques est tellement évidente qu’il serait oiseux de s’y arrêter. La respiration, la digestion, la circulation ont toutes pour effet le maintien de la vie. Quand le physiologiste cherche les fonctions d’un organe donné, il ne fait pas autre chose que chercher la finalité particulière de cet organe et comment il s’associe systématiquement avec les autres organes du corps. On trouve même déjà dans l’organisme des tendances, des fonctions qui ont un autre but que la vie de l’individu : la fonction génératrice qui a pour but la vie de l’espèce. 11 serait hors de propos de s’arrêter ici avec admiration devant tous les détails de ce système où l’on a voulu voir la marque d'une intelligence créatrice, d’un fait de conscience divin, comme si la finalité des faits de conscience n’était pas sous la dépendance de la finalité organique, bien loin de l’avoir précédée. Pour en venir au point de vue qui concerne plus spécialement la psychologie, les instincts offrent des applications non moins frappantes de la loi de finalité. Tl n’est pas bien
1. Les Phénomènes affectifs. En résumé, la tendanoe en activité s’accompagne d’un phénomène affectif, émotion, sentiment de désir, plaisir, peine, etc., quand elle n’aboutit pas sans quelque difficulté, et que son activité persiste cependant.
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utile de décrire au long les instincts des animaux, des abeilles en particulier ou de ces insectes qui ont pu sembler un moment une pierre d’aclioppement pour la théorie évolutionniste bien qu’elle ne paraisse en somme devoir en éprouver aucun dommage. Dans l’homme même les actes réflexes plus ou moins simples, plus ou moins composés, qu’ils se passent dans la moelle épinière, dans la protubérance annulaire , dans les tubercules quadrijumeaux, sont de merveilleux exemples de finalité organique, de systématisation d’impressions et de mouvements.
Si nous passons de ces phénomènes aux tendances qui s’accompagnent plus ordinairement d’émotions, de. sentiments, de désirs, nous trouvons les mêmes caractères généraux avec cette différence que si ce système d’éléments est plus vaste, plus complexe, la coordination est moins parfaite que dans la sphère de l’automatisme.
Il ne saurait être question de faire ici une étude complète du caractère, mais au point où nous en sommes il convient d’en dire quelques mots. Ce que l’on appelle caractère n’est, que la forme particulière que prend chez un individu la finalité générale de l’organisme, les qualités et les défauts indiquent la forme particulière d’association des éléments qui composent une tendance. Nous ne pouvons ici que nous en tenir aux lignes générales et indiquer ce qui concerne spécialement la grande loi que nous étudions en ce moment. A ce point de vue on peut diviser les tendances en trois catégories, celles qui ont pour résultat ou pour but, (si l’on veut entendre par but le résultat vers lequel convergent tous les éléments d'un système psycho-organique,) la vie ou le bien-être de l’individu, celles qui ont pour but la vie et le bien-être de la société ou de l’espèce, celles qui ont pour but la systématisation idéale ou réelle de l’univers en général. Dans chaque catégorie, le caractère de finalité est bien marqué, et assez évident par lui-même.
Parmi les tendances qui ont pour but la vie et le bienêtre de l’individu, il faut signaler, outre la plupart des tendances organiques, tous les sentiments qui s’y rapportent et qui ont pour objet de les favoriser, de leur permettre de s’exercer dans les meilleures conditions possibles — ainsi, à certains égards, l’amour du gain, l’amour du luxe, ou au moins du confort, la gourmandise, le besoin de remuer, de marcher, d’exercer ses muscles, etc. Dans la seconde classe nous rangerons l’instinct sexuel qui est souvent ramené à la première par les calculs de l’individu, et toutes ses dépendances : l’amour en général, les affections de la famille ; l’amitié, la sympathie en général, l’ambition quand elle a un but élevé , etc. ; dans la troisième l’instinct moral, ce qu’on a appelé le sens du divin, l’amour de Dieu compris comme un législateur de l’univers, ou de tout ce qui peut remplacer le Dieu personnel des déistes, la formule suprême d’où tout sc déduit, l’harmonie universelle, la substance des panthéistes, etc., l’amour du beau, l’instinct esthétique, à de certains égards et dans de certaines conditions.
Je n’ai pas la prétention d’ényimérer ici toutes les tendances possibles, il me suffît de faire remarquer que chacune d’elles consiste en une association très vaste, comprenant comme éléments un grand nombre de phénomènes intellectuels et de tendances secondaires, coordonnés vers une lin unique ou vers des fins harmoniques. La gourmandise, pour prendre une des moins élevées, implique comme principal élément un goût fin et exercé qui est pour ainsi dire le centre du système. Pour arriver à produire les impressions gustatives, qui ne devraient être qu’un moyen de contrôler la qualité nutritive des aliments mais qui ont donné lieu à des développements qui ont souvent fait perdre de vue leur vraie fonction, et qui sont le centre vers qui tout converge, il faut travailler pour gagner l’argent qui permettra d’acheter des vivres
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choisis avec art, dresser avec soin la personne chargée de les apprêter, lui donner des instructions, la surveiller au besoin, et pour cela avoir fait un certain apprentissage, faire de l’exercice ou prendre des précautions pour entretenir l’appétit, se mettre dans les conditions les plus favorables pour apprécier un bon morceau, au point de vue de l’éclairage, de la température, de la compagnie, etc. ; on peut voir dans Brillat-Savarin les conditions multiples requises pour être un vrai gourmand, conditions qui tendent toutes vers un même but : la sensation du goût ou la série de sensations de goût savamment harmonisées qui se produisent à un moment donné, — et je néglige toutes les petites tendances qui se combinent et se répètent pour l’accomplissement d’nn grand nombre d’actes tels que déplier sa serviette, prendre sa fourchette, découper, soulever son verre, etc. Sans doute on peut être gourmand à moins de peine , et le système d’idées , d’images, d’actes, de perceptions sera alors moins vaste, mais il y en aura toujours un et il aura essentiellement le même caractère, l’association des éléments vers un but, c’est-à-dire la finalité au sens positif du mot. Et si nous prenions la plus petite des tendances qui s’associent pour former une tendance psychique, par exemple, l’acte de remuer le doigt, si nous considérions l’idée la plus simple de toutes celles qui se produisent à l’occasion de la sensation gustative, nous trouverions encore, comme nous l’avons vu, cette tendance et cette idée composées ellesmêmes d’éléments coordonnés, capables sans doute de se subdiviser à leur tour. Que serait-ce si nous prenions une des tendances supérieures de l’homme, l’amour de la perfection, par exemple, tel qu’il peut se manifester dans un esprit pour qui la perfection n’est pas un mot respectable et vide, ou l’amour de la science ; qui pourrait dire ce qu’un tel sentiment suppose d’actes, de sentiments secondaires, d’idées et d’expériences tendant tous vers ce même but :
la recherche et la connaissance de l’ordre naturel des phénomènes ?
Si au lieu d’étudier les tendances à un point de vue plutôt objectif, nous étudions, par le sens intime, leurs manifestations affectives, nous arrivons à des conclusions analogues. Nous voyons, par exemple, que le plaisir correspond à un accroissement de la systématisation de l’organisme ou d’un des éléments qui le composent, la douleur à une diminution de cette systématisation, quand cet accroissement ou cette diminution atteignent un degré suffisant d’intensité et de rapidité, le désir correspond à une tendance sentie qui ne peut être satisfaite et qui tend à nous faire accomplir les mouvements nécessaires pour lui procurer les éléments qui lui manquent, l’espérance accompagne une tendance satisfaite faiblement par des images, elle diffère du désir en ce que dans le désir la tendance est plus impérieuse, néanmoins le désir s’accompagne souvent d’espérance et l’espérance .de désir. Mais il est inutile de s’arrêter plus longtemps à ces détails qui dépendent des faits généraux que nous avons examinés.
On pourrait objecter que je n’ai guère considéré que les tendances qui ont pour but un accroissement de systématisation et que la finalité de celles-là n’a rien de douteux, mais qu’il en est d’autres, la haine, la crainte, etc., qui paraissent présenter plutôt un caractère opposé. L’objection s’évanouit, je crois, si l’on y regarde de près. A considérer la tendance en elle-même, son but fut-il l’anéantissement de l’univers, elle se présente toujours elle-même comme un composé d’éléments qui tendent vers une fin unique ou vers des fins harmoniques, en ce sens la loi de la finalité s’applique à toutes les tendances, de plus cette tendance est généralement en harmonie avec d’autres tendances de la même personne, et ceci est encore une application de notre loi. Si, par exemple, on veut renverser un édifice, c’est qu’il gêne la circulation,
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c'est qu’il empêche l’air et la lumière (1e se répandre abondamment, si l’on veut détruire un ordre social quelconque, c’est qu’on le trouve mauvais, c’est qu’il froisse des aspirations, qu’il comprime des énergies qu’il faudrait, pense-t-on, laisser libres de se développer, — àmoinsque ce ne soit pour des raisons inverses, — mais dans tous ces cas, il est bien évident que le but qu’on poursuit est en harmonie avec certaines idées et certains sentiments. Il n’est pas jusqu’au suicide qui ne témoigne de la finalité psychique, la suppression du mal étant équivalente, à certains égards, à l’acquisition d’un bien.
Si, au lieu de prendre les tendances toutes formées, nous examinons la façon* dont elles naissent, dont elles s’organisent et se développent, et l’influence qu’elles exercent sur les autres phénomènes psychiques , nous sommes de plus en plus amenés à reconnaître l’importance de la loi d’association systématique. 11 est manifeste que nos tendances cherchent à s’organiser, à former des systèmes de plus en plus complexes et ensuite d’autres systèmes généraux qui englobent, relient et harmonisent les premiers. Quand une nouvelle tendance se forme, quand un nouveau sentiment prend naissance, il se combine au moins avec quelques tendances secondaires et aussi, en général, avec quelques tendances supérieures. Peu à peu, les diverses circonstances de la vie mettent cette nouvelle tendance en rapport avec celles qui existaient avant elle, et avec celles qui ont pris naissance et se sont développées après elle. Des associations et aussi des arrêts se produisent peu à peu et la tendance se trouve comprendre un plus grand nombre d’éléments et être associée à un plus grand nombre de faits organiques ou psycho-organiques. Elle entre dans des systèmes de plus en plus complexes, à moins, bien entendu, que la
lutte ne lui soit défavorable et qu’elle ne soit éliminée. Si l’organisme arrivait à la perfection, si la personnalité devenait une, la tendance serait complètement harmonisée avec toutes les autres. Mais ce fait ne se produit pas, le travail incessant des phénomènes psychiques qui s’arrangent en systèmes et des systèmes qui se coordonnent en systèmes plus vastes, est toujours entravé par les circonstances complexes de la vie, avant d’être détruit par la mort, ou changé én travail inverse de dissolution, par quelque crise ou quelque maladie. L’organisation du caractère n’est jamais complète.
Nous pouvons encore ici étudier d’abord l’action du sentiment qui s’établit, ensuite la part des tendances déjà organisées dans la synthèse psychique. Nous avons chaque jour des preuves nombreuses du caractère envahissant des tendances qui commencent à entrer en activité, surtout si la cause qui les a produites continue à se faire sentir. Il est vrai qu’il s’agit ici des tendances organisées et subsistant toujours à l’état latent, c’est-à-dire probablement sous forme de modifications imperceptibles des centres nerveux. Mais la manière dont une tendance passe de l’état latent à l’état d’activité, est assimilable, pour ce qui nous intéresse à présent, à la manière dont une tendance s’établit pour la première fois dans l’esprit. Quand un besoin organique, la faim, la soif, le besoin de respirer commence à se faire sentir, il se manifeste d’abord par une impulsion faible, à peine remarquée, si le besoin n’est pas satisfait l’impulsion persiste, elle détermine des séries de sentiments et d’idées, nous commençons à sentir la faim, la soif, la suffocation ; certains jugements , certaines idées s’éveillent en nous , certaines phrases se formulent : il faut partir, il est l’heure de diner, on étouffe ici, etc., en même temps les autres préoccupations s’effacent et ne reparaissent plus que par intermittence. Et toujours le besoin persiste, — je laisse
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ici de côté, bien entendu, le cas où c’est la tendance naissante qui est enrayée — il devient de plus en plus impérieux, on passe de l'a gêne respiratoire à la suffocation, de l’appétit à la faim, du désir de boire à la soif, les idées se pressent et naissent en abondance, toutes orientées dans le même sens, dirigées vers une seule fin, l’intelligence n’est plus occupée que de trouver les moyens de satisfaire la tendance éveillée, et, avec des intermittences, le système formé devient de plus en plus complexe, de plus en plus envahissant, jusqu’à ce qu’enfin il puisse se compléter par les actes appropriés et que la tendance soit satisfaite.
Prenez une passion quelconque, l’amour, la haine, l’ambition, vous trouverez toujours que son établissement est marqué par une orientation nouvelle de l’esprit ; dès qu’un nouveau but s’impose à notre activité, les objets nous apparaissent sous un jour nouveau, nous les voyons autrement, des choses qui nous auraient laissés tout à fait indifférents ou que nous n’aurions même pas aperçues nous frappent dès que nous voyons la possibilité d’en tirer parti pour la nouvelle tendance, dès qu’elles peuvent s’associer harmoniquement avec la nouvelle coordination psychique qui s’est établie. Nos anciens sentiments euxmêmes se modifient plus ou moins pour s’adapter à nos nouveaux désirs. Nous aimons ce que nous n’aimions pas, et ce qui nous plaisait nous déplaît ; l’amour, l’ambition peuvent donner du courage à qui n’en avait pas ; le goût du travail peut venir au paresseux le plus détermine s’il a une fois trouvé le genre d’activité qui convient à sa nature, et les études qui lui déplaisaient autrefois, peuvent lui devenir agréables une fois qu’il entrevoit leurs rapports avec ce qui l’intéresse, etc. Les faits abondent et chacun peut les observer.
Il en est un sur lequel il faut insister, car il montre parfaitement l’effet de trouble et d’harmonie aussi qui
résulte de la formation d’une nouvelle tendance ; ce sont les changements psychiques qui s’accomplissent à la puberté. La puberté est essentiellement constituée par ce fait que les organes de la génération deviennent aptes à fonctionner normalement. Un nouveau fait s’impose à l’organisme, une nouvelle tendance se constitue. Aussitôt l’être tout entier se modifie d’une manière harmonique, logique, si l’on peut le dire. Au point de vue organique, les organes sexuels secondaires se caractérisent ; chez l’homme la voix mue, le corps grandit, se forme, prend un aspect plus mâle ; chez la femme les seins se développent, le bassin s’élargit, etc. Au point de vue physique tous les sentiments qui peuvent servir à satisfaire dans les meilleures conditions la nouvelle tendance naissent ou se fortifient : le courage, le désir de plaire, la coquetterie, tous ces sentiments normaux ou déviés, dont le but commun, quoique quelquefois invisible, est de préparer l’acte qui doit donner, naissance à un nouvel être. Que l’on essaye d’analyser les idées, les sentiments divers, les séries secondaires d’actes qui se produisent quand l’homme est sous l’empire de la passion amoureuse, que l’on remarque comment presque tout dans l’esprit, même les choses autrefois les plus indifférentes, prend un aspect particulier et se trouve rapporté par quelque point à la tendance dominante, on sera émerveillé de voir comment une tendance organique a pu, pour un moment, s’associer systématiquement l’organisme tout entier et donner une unité de fin à un grand nombre d’éléments autrefois divisés b
1. Voyez en particulier l’admirable Essai sur l’amour, de Schopen* hauer.Nul n’a vu aussi profondément dans cette question, même ou surtout Stendhal, qui avec toute sa finesse est resté assez superficiel. On trouvera un bon choix de faits intéressants dans La Physiologie des passions, de M. Letourneau, au chapitre des passions affectives. Au reste, je reprendrai tout à l'heure plus en détail cet exemple de tendance. (Voir partie III, livre I.)
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A propos de l’influence exercée par les tendances habituelles nous avons à constater des faits absolument analogues à ceux que nous avons remarqués en traitant des sensations, des perceptions et des idées. La perception est le résultat d’une, habitude des centres sensoriels, le sens commun est le résultat d’une habitude des centres intellectuels, les habitudes des centres moteurs produisent des effets exactement semblables. De même que toute excitation qui porte sur le nerf optique produit une sensation lumineuse, de même toute excitation qui parviendra à un complexus fortement organisé d’éléments moteurs organico-psychiques, produira un acte toujours le même. Pour peu qu’une tendance souvent exercée puisse s’assimiler quelques éléments d’une perception, ces éléments suffisent à la mettre enjeu. Nous pouvons remarquer ce fait pour tous les modes de l’activité, depuis les plus simples jusqu’aux plus compliqués.
Cette propriété qu’ont les tendancss de s’associer les phénomènes qui naissent, est très visible à l’état normal, elle se manifeste par la manière différente dont chacun réagit en présence d’un même évènement. Nous avons eu à signaler déjà les différences qui séparent les idées que diverses personnes se font d’une même chose. Tl suffit de rappeler ici que ces idées accompagnent généralement des tendances motrices et des sentiments variés. La vue d’un moulin n’éveillera pas les mêmes tendances chez un meunier, chez un propriétaire qui a de la farine à moudre et chez un peintre. Ce ne sont pas des idées mais aussi des tendances actives qui seront mises en activité, au moins dans certaines circonstances, et si nous supposons que chacun d’eux cherche un emploi de son activité spéciale ou la satisfaction de ses désirs personnels. Une maladie rare éveillera des sentiments très variés dans l’esprit du patient, dans celui de ses parents, de ses amis, de ses ennemis, d’un médecin qui voit avant tout dans sa
l’association SYSTÉMATIQUE — TENDANCES
profession l’occasion de soulager les malades, d’un médecin plutôt passionné pour la science que pour son art, ou d’un ambitieux heureux de trouver l’occasion de se faire connaître, chacun réagira et agira selon sa nature propre, et les systèmes de mouvements et d’actes qui trouveront à se compléter d’une manière différente à propos des perceptions données par un même fait, peuvent être très variés et très nombreux.
La force associatrice de la tendance organisée est peutêtre encore plus visible, elle aussi, quand elle s’exerce à contre-temps. L’observation ordinaire et la pathologie nous permettent souvent de le constater. Par exemple, chacun de nous a ses locutions favorites, il les place souvent à propos, souvent aussi hors de propos, la moindre ressemblance entre les circonstances qui doivent les amener et des circonstances quelconques, suffit pour mettre en activité les centres moteurs, et logiquement les organes de la parole, de la manière habituelle. Les enfants, pour qui manger est l’affaire la plus importante de la vie, sont très disposés à porter à leur bouche tous les objets qu’on leur donne ; les éléments qui dans la perception de ces objets ressemblent à ceux qui se trouvent dans les perceptions éveillées par les aliments qu’on leur a donnés, suffisent pour exciter la tendance dominante qui s’associe systématiquement les éléments qui peuvent s’adapter à elle et néglige le reste. On voit aussi d’autres habitudes se former et déterminer des actes de la même manière. Un enfant de huit mois a parmi ses jouets favoris une boîte en fer blanc qu’il aime surtout à cause de son ouverture dans laquelle il met tout ce qui peut y entrer. Celte habitude de mettre un objet dans un autre lui lient au cœur. Dès qu’on lui donne un objet qu’il ne c.onnait pas, il y cherche quelque apparence d’ouverture. « Une fois, on lui donna un bouchon de carafe que, surtout à cause de sa transparence vitrée, il s’obstina à croire
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ouvert par le bout cylindrique. Il chercha à faire entrer par là les jambes d’un petit pantin, ensuite un berceau de poupée, et enfin, d'un air dépité, le bout de son index » h A l’état pathologique on retrouve des faits analogues. « J’ai eu dans mon service, dit M. Luys, une malade, jeune encore, qui pendant longtemps avait été attachée à la Salpêtrière comme fille de lingerie, pour plier les linges et rouler les bandes. Dans les dernières années de sa vie, cette femme étant devenue complètement aveugle et paralytique, présentait les phénomènes suivants : étant dans le décubitus dorsal, venait-on à mettre entre ses doigts une bande non roulée, un bout de corde même, immédiatement ce contact éveillait en elle d’anciens souvenirs : elle se mettait à opérer des mouvements de roulement avec ses mains, automatiquement, sans savoir ce qu’elle faisait, comme si c’eût été uli appareil d’engrenage mécanique » 1 2. On connaît aussi l’histoire du militaire qui, dans certaines crises somnambuliques survenues à la suite d’une blessure à la tête, se mettait en position comme s’il allait assister à une scène de combat quand on lui plaçait une canne dans les mains. Evidemment les habitudes subsistent à l’état latent, et, dès qu’une perception se présente, elle agit par ses analogies avec les autres perceptions, elle se synthétise avec les traces laissées par l’habitude ; ce qui dans une canne ressemble à un fusil, ce qui dans une corde ressemble à une bande de linge, suffit pour compléter le système psychique et mettre en activité la tendance. C’est une application de la loi de fusion de M. Binet, combinée avec la loi d’association systématique.
Il y a une véritable interprétation motrice et sensitive des données de la perception , comme il y a une
1. B. Pérez, Les trois premières années de l'enfance , (lre édition), p. 172-173.