Luys, Le cerveau et ses fonctions
interprétation intellectuelle et une interprétation sensible. Les systèmes d’habitudes qui constituent nos organismes sont pareils à une corde tendue et prête à vibrer au moindre choc en donnant sa note propre, ils attendent toujours un ébranlement venu soit du dehors, soit des organes, soit d’une autre partie du cerveau ; ils se complètent dès qu’ils trouvent des éléments capables de s’harmoniser avec eux, ils trient ces éléments, décomposant les perceptions, les idées qui naissent dans l’esprit, les sentiments même, pour s’assimiler tout ce qui pourra s’unir avec eux. Le fait, déjà indiqué, que la musique éveille des systèmes d’idées et de sentiments très différents selon les différentes organisations, est à rappeler ici, car ces systèmes d’idées correspondent à des tendances puissantes et aboutissant à des actes. Les idées de M. Legouvé aboutissaient à la production de pièces de théâtre, celles de Darwin à la production d’ouvrages scientifiques. Mais les effets sont de toute autre nature quand la tendance dominante est d’un ordre inférieur. M. Moreau de Tours cite, d’après Louyer-Villermay, une nymphomane chez qui une statue, un tableau, la vue d’un homme, le contact le plus simple, un mot, suffisait pour exciter des désirs violents b Marc raconte qu’une paysanne, adonnée à la masturbation, fut apportée à l’hôpital Saint- Louis, où « dans le délire le plus effréné, elle offrait le scandale perpétuel d’une sorte de mouvement automatique qu’elle n’était pas maîtresse de réprimer , malgré les violents reproches qu’on lui adressait...., ce qui causa surtout notre surprise , c’est que les forces sensitives s’étaient éveillées, et en quelque sorte concentrées dans l’intérieur de l’organe utérin, au point que la vue seule d’un homme suffisait pour déterminer en elle un spasme voluptueux des parties de la génération : toutes les impressions
1. Moreau de Tours, Les aberrations du sens génésique, p. 221.
LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
qu’elle éprouvait, venaient retentir dans ses organes : la main de toute personne qui n’était pas de son sexe, posée dans la sienne, elle en avait la sensation dans le vagin. Plus tard, la vue des élèves qui l’entouraient, même la seule exploration de son pouls, suffisait pour produire le spasme voluptueux » P Au point de vue psychologique, ce cas est un des plus beaux exemples qu’il y ait de l’interprétation des données de la perception par une tendance organisée.
En somme, tous ces cas d’interprétation se ramènent à la même forme : un système dominant choisit, dans les excitations venues du dehors ou des organes, les éléments qui peuvent s’adapter à elle, la force nerveuse dégagée par l’excitation s’emploie surtout à susciter un système coordonné, déterminé, pour une part considérable, par la nature de l’organisation mentale à qui parvient l’excitation. L’état nerveux ainsi produit, et l’état de conscience qui raccompagne — que ce soit un phénomène intellectuel, un phénomène affectif ou une volition — sont des synthèses systématiques d’états antérieurs de l’esprit et des éléments nouveaux qui lui arrivent.
En résumé, les phénomènes affectifs et les tendances comme les phénomènes précédemment examinés, nous ont paru manifester à un double point de vue la loi de systématisation. Considérés comme des phénomènes donnés, ils consistent en un système d’éléments coordonnés
1. Marc. De la folie , etc. Vol. II, p. 210. Marc cite le fait d’après Bayard qui l’emprunte à Alibert. On trouvera, chez les aliénistes, d’autres faits intéressants de même nature. Voir en particulier, le mémoire du Dr Henri Bayard : Examen médical de cette question : la nymphomanie peut-elle être une cause d'interdiction , ou les faits qui tendraient à l'établir sont-ils non pertinents ? dans les Annales d'IIygiène publique et de médecine légale. TomeXVlII, p. 416 et suiv., et surtout aux pages 422, 433. Voir aussi Moreau de Tours, ouv. cité, Legrand du Saulle, Les Hystériques (appendice sur les Nymphomanes ), le médio* cre traité de Biéville : la : Nymphomanie , Bulîon, La : Puberté, etc.
vers une fin unique — considérés nu point de vue de leur genèse et de leur activité, ils nous montrent à la fois leur activité systématique propre et l’activité systématique des autres éléments psychiques et de l’esprit en général, qui acceptent, interprètent, repoussent et décomposent les nouveaux éléments, tandis que ceux-ci exercent sur les habitudes acquises des actions analogues de manière à former de nouvelles synthèses.
Les sentiments même qui semblent résulter non d'un accord, mais d’une discordance ne sont pas en dehors de la loi, et nous en avons eu des exemples. Ce sont les sentiments pénibles qui, d’une manière générale, paraissent offrir le plus de difficulté à s’y laisser ramener ; ils y rentrent cependant. D’après la loi d’association systématique tout phénomène psychique est un composé coordonné d’éléments plus simples, et tout fait psychique tend à susciter les phénomènes susceptibles de s’unir avec lui en un système plus complexe. Or il est évident, d’un côté, qu'une douleur est le symptôme de plusieurs faits psychiques concourant au même résultat, lorsque ces faits sont en désaccord avec des tendances importantes ; d’autre part que la douleur entre bien comme élément dans les systèmes psychiques qui tendent à nous en préserver; la douleur que cause le feu détermine le retrait du doigt qui s’en est trop approché. Si le second fait n’est pas absolument général et montre surtout la finalité générale de l’esprit, il n’en est pas de même du premier. Mais pour bien comprendre les phénomènes de la douleur et la façon dont ils rentrent dans notre loi, il faut tenir compte de la pluralité réelle de certains états de conscience qui paraissent , à première vue, ne former qu’un tout, — on peut prendre pour exemple les impressions diverses et opposées que nous donne parfois la même personne ou le même événement. Dans ce cas l’association systématique est moindre, elle existe cependant
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à quelque degré , car les phénomènes , si peu coordonnés qu’ils soient, offrent encore quelque unité en tant que leur ensemble agit de manière à imprimer à notre conduite une certaine unité de direction, mais cette unité est due surtout à la partie de l’esprit qui les reçoit et les interprète. En eux-mêmes la pluralité et la division existent à quelque degré, et toujours le caractère d’unité des phénomènes est en raison de la coordination de leurs éléments h
Quand à la forme particulière d’association que représentent les tendances et les phénomènes affectifs, nous la présenterons ainsi : les tendances sont des synthèses d’éléments psycho-organiques de nature diverse, parfois inconscients, parfois accompagnés de conscience, qui, lorsqu’elles se complètent par les éléments voulus, aboutissent à des actes coordonnés. La fin essentielle de ces actes, le but qui détermine le développement de la série des phénomènes coordonnés, qui lui donne une forme et une signification est, soit une satisfaction organique, soit une satisfaction psychique, soit une satisfaction sociale, soit une satisfaction religieuse, esthétique ou morale, c’est-à-dire l’accroissement de la systématisation de l’organisme, de l’esprit ou du monde représenté dans l’esprit par des idées et des sentiments abstraits. Quant aux phénomènes affectifs perçus par le sens intime : émotions, sentiments, impressions diverses, etc. , ils sont simplement des signes de l’activité des tendances dans le cas où leur organisation, leur satisfaction est encore imparfaite.
1. Se rappeler, à cet égard, ce qui a été dit de la finalité comme propriété des éléments psychiques. J’ai traité plus longuement la question dans la troisième partie de mes Phénomènes affectifs. Voir, pour un cas particulier, mon article sur Y Amour du Mal , Revue philosophique, 1887, Tome I.