CHAPITRE IV
Le pouvoir personnel.
Conscience , Attention , Volonté.
Il convient peut-être d’examiner à part un mode particulier des phénomènes, celui qui a été longtemps considéré comme formant à lui seul presque toute la psychologie — • je veux parler de l'attention et de la volonté, auxquelles on peut joindre la conscience réfléchie. On a souvent reproché aux psychologues qui, de diverses manières, se rattachent à l’école expérimentale, d’avoir négligé toute une partie de l’esprit, — et la principale — d’avoir vu l’esprit « du dehors » comme on l’a dit avec une métaphore qui manque peut-être de clarté ; de n’avoir tenu compte que des opérations inférieures , de l’activité pour ainsi dire inconsciente, et je ne voudrais pas dire que l’on ait toujours eu tort. Il n’est pas à nier que les formes psychiques supérieures n’aient été longtemps négligées par les psychologues qui tâchaient de séparer la psychologie de la métaphysique. Lorsqu’on s’en occupait, c’était pour les étudier dans leurs formes inférieures ou morbides, ou bien encore en tant qu’on pouvait y retrouver les faits mieux étudiés appartenant aux degrés moins élevés de la mentalité. Et il n’y avait rien là que de légitime puisque les formes inférieures étant les moins complexes pouvaient logiquement être étudiées avant les autres qui dépendent d’elles en un sens et qu’elles aident à comprendre. Mais bien que depuis quelque temps l’étude des fonctions supérieures ait quelque peu repris faveur je crois que la question de ce que la philosophie spiritualiste appelait
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« le pouvoir personnel » n’a guère été abordée qu’incidemment , sauf à propos de l’attention volontaire , et plutôt pour montrer que la question n’avait pas l’importance qui lui avait été attribuée que pour l’examiner à fond en elle-même. Comme cette question se pose forcément ici, nous devons l’étudier — assez brièvement — et tout d’abord, essayer de la poser d’une façon précise. Si le pouvoir personnel n’est pas le fait essentiel en psychologie, si même il n’est pas d’une importance telle qu’une bonne partie de la psychologie et toute la psychologie abstraite peut-être ne puisse être constituée sans y avoir égard, cependant comme il nous offre une forme assez particulière des phénomènes, comme cette forme marque un moment de la formation de l’esprit ainsi que la manière dont cette formation s’accomplit, il nous intéresse à ce titre, et il n’est pas inutile de rechercher si et comment il peut se ramener à notre loi générale.
Jouffroy a défini avec netteté et en l’exagérant le pouvoir personnel. « Ce qui distingue une chose d'une autre, a-t-il dit, c’est qu’elle a des propriétés ou des capacités naturelles différentes : l’homme ayant des capacités spéciales, est, à ce titre, comme toutes les choses possibles, un être d’une espèce particulière, et qui mérite un nom particulier. Mais, indépendamment de cette spécialité de nature qui lui est commune avec toutes les choses du monde, car toutes les choses du monde ont leur nature spéciale, il jouit d’un privilège tout particulier, et qui le sort de la foule, c’est celui de pouvoir disposer de ses capacités naturelles. Il a non seulement des capacités spéciales comme chaque chose en a, et par exemple, celles de penser, de se souvenir, de se mouvoir, mais, de plus, il gouverne ses capacités, c’est-à-dire qu’il les tient dans sa main et s’en sert comme il veut. Ainsi, il se meut comme il veut, il dirige sa mémoire, il applique sa pensée où il veut ; en un mot, il est maître de lui et des capacités qui
sont en lui. Or il n’en est pas ainsi dans les choses ; elles ont aussi des capacités naturelles, mais il n’y a point en elles de pouvoir autonome qui s’approprie ces capacités et qui les gouverne. Ainsi l’arbre a beaucoup de capacités naturelles, mais elles se développent- en lui sans sa participation ; ce n’est pas lui qui les dirige, c’est la nature ; elles existent en lui, elles opèrent en lui, mais elles ne lui appartiennent pas, et ce qu’elles produisent ne saurait lui être attribué.
« Le pouvoir que l’homme a de s’emparer de ses capacités naturelles et de les diriger, fait de lui une personne ; et c’est parce que les choses n’exercent pas ce pouvoir en elles-mêmes, qu’elles ne sont que des choses »
« De l’existence du pouvoir personnel dans l’homme et de son absence dans les choses, résulte une différence entre les capacités naturelles de l’homme et celles des choses. En effet, nous régnons sur nos capacités naturelles, et nous nous en servons, tandis que les choses ne disposent pas des leurs et ne s’en servent pas La capa-
cité de marcher ne serait en nous qu’une simple propriété connue celle de sécréter la bile, si nous n’avions le pouvoir de marcher ou de ne pas marcher, de marcher vite ou lentement, à gauche ou à droite selon notre volonté. Mais comme nous gouvernons cette capacité naturelle, elle devient en nous une faculté. Telle est la véritable force de ce mot. Si donc, pour le dire en passant, nous n’étions, comme le prétendent quelques physiologistes et même quelques philosophes, qu’une espèce d’alambic, où les idées, les images, les souvenirs, les déterminations et les actes se distillent sous l’influence d’une excitation extérieure, il faudrait commencer par réformer la langue qui consacrerait de vaines distinctions entre des choses identiques »
11 y aurait beaucoup à critiquer ou à interpréter dans la description de Jouflroy , on ne peut nier qu’elle
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se rapporte à un fait réel, et qu’elle en donne une idée exacte. Il est vrai qu’il y a une différence entre voir et regarder, entre réfléchir et rêver, entre l’automatisme et la volonté : quelle est la nature de cette différence ?
Prenons l’exemple même indiqué par Jouffroy, et analysons-le : je puis mai cher plus ou moins vite. 11 arrive que je marche plus ou moins vite sans m’en rendre compte, sans que la volonté intervienne, parce que l’air est plus vif, parce que le temps est lourd, mais aussi je puis prendre une allure déterminée après une délibération raisonnée. Je me dispose à prendre le train , je suis à deux kilomètres de la gare, je dois aller à pied, et j’ai vingt minutes devant moi, je puis hésiter pour savoir si je dois me retourner ou continuer ma route, et si je prends ce dernier parti, je sais qu’il me faut aller au pas de six kilomètres à l’heure environ, je connais à peu près les impressions musculaires et autres que fait naître cette allure ou une allure plus rapide, et je les suscite volontairement. Nous avons ici un exemple de l’activité du pouvoir personnel qui peut servir de type. En quoi consiste au juste cette activité?
Elle consiste en ceci que le nouveau fait psychique qui tend à s’établir a été mis successivement en relation avec un grand nombre de tendances et que ces tendances, soit séparément, soit réunies, ont essayé de se l’assimiler, l’ont éprouvé pour voir s’il pouvait entrer comme élément dans un système coordonné dont elles feraient partie. L’allure que je devais prendre a pu être représentée comme devant amener une certaine fatigue, d’un autre côté l’intérêt que je puis avoir à ne pas retarder davantage mon voyage, et par suite mon arrivée a dû se présenter à l’esprit et servir à apprécier la valeur de la considération précédente, mes dispositions personnelles à ce moment-là, l’état de fatigue ou de repos de mes muscles, la température, la qualité de la route,
tout cela a pu être évalué ; d’un autre côté, l’idée des personnes qui m’attendent a dû se présenter aussi. Une grande quantité d’éléments psychiques sont ainsi mis en activité, ils doivent s’harmoniser, se coordonner d’une certaine façon de manière à produire soit l’arrêt ou le retour, soit la marche en avant. Il y a une sorte d’essai de divers systèmes psychiques, chacun tendant à s’imposer, jusqu’à ce que tous se soient complètement, ou à peu près, réunis pour déterminer une manière d’être définitive. Le pouvoir personnel consiste ici dans cet essai fait par un certain nombre de tendances, d’un nouveau phénomène qui tend à s’établir dans l’esprit. Il s’oppose à l’automatisme en ce que celui-ci se produit quand il n’y a pas éveil de sentiments et d’idées complexes, quand, par exemple, une personne craint d’être en retard et se met à courir sans que l’idée des inconvénients possibles de la course, — si elle a une santé générale délicate, ou une maladie organique particulière — se présente à elle, sans qu’il s’établisse une sorte d’épreuve de la tendance .mise en activité par les autres tendances de l’organisme et la forme même de leur association.
Réfléchir — qu’il s’agisse d’un acte à accomplir, ou d’une croyance à adopter, — c’est éprouver la résistance du nouveau phénomène suscité dans l’esprit en le mettant en rapport successivement avec un certain nombre de tendances, de systèmes psychiques .établis déjà dans l’esprit, ou bien encore, prévoir les rapports de ce phénomène avec les systèmes psychiques, perceptions et idées que l’expérience déterminera un jour. Il n’y a pas la de difficulté sérieuse. On dit, je suppose, que des ossements humains ont été trouvés dans le terrain jurassique, un homme n’a besoin que de posséder des notions élémentaires de géologie pour rejeter immédiatement la réalité de ce fait, qui ne peut se systématiser nullement avec, ses idées acquises, en tant au moins qu’il tendrait à
signifier que les ossements humains sont antérieurs à la formation des couches jurassiques par des dépôts marins. Mais si l’on annonce, par exemple, que des silex ayant une certaine forme ont ôté trouvés dans des terrains pliocènes, beaucoup de réflexions pourront être suscitées et le pouvoir personnel des archéologues et des géologues trouvera à s’exercer. Quelques - uns d’abord pourront mettre les interprétations possibles de ce fait à l’épreuve de leurs croyances scientifiques ou religieuses. S’ils considèrent que l’existence de l’homme à l’époque miocène soit incompatible avec elles, et si ces croyances sont trop profondément enracinées, trop fortement organisées pour être détruites ou modifiées , la nouvelle tendance ne pourra s’adapter, la réflexion lui sera funeste , il faudra rechercher une autre interprétation plus acceptable, c'està-dire chercher un autre système d'idées qui imisse se systématiser avec les perceptions ou les idées nouvelles (silex ayant une forme particulière et trouvés dans telles circonstances données), et trouver en même temps des idées acquises , des systèmes psychiques déjà formés et consolidés qui puissent s’assimiler le nouvel élément. Par exemple, on dira que la forme des silex est due à des causes mécaniques, au frottement, à ce qu’ils ont ôté frappés de la foudre, ou exposés à la chaleur du soleil, etc. En même temps les savants consciencieux éprouveront ces diverses interprétations possibles, non seulement à l’aide des idées déjà acquises, mais à l’aide de l'expérience , c’est-à-dire des systématisations psychiques produites par les perceptions. Ils comparent les silex nouvellement trouvés à des silex que le travail humain a, d’une manière ou d’une autre, indubitablement façonnés, ils rechercheront, en examinant le lieu de la découverte, si les silex sont bien contemporains de la couche géologique dans laquelle on les retrouve, etc., etc. Toutes ces manifestations du pouvoir personnel, et l’on pourrait
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en multiplier les exemples , sont essentiellement (les épreuves faites d’un état nouveau par les divers "systèmes qui constituent l’organisation primitive et ducs aux obstacles que lui opposent certaines tendances déjà formées. C’est par là que les actes réfléchis et voulus, les croyances sérieuses et raisonnées se distinguent des actes réflexes et des opinions adoptées à la légère — ces derniers phénomènes , en effet , sont caractérisés par ce fait que leur présence n’éveille nullement un grand nombre de tendances, de systèmes psychiques, ils s’associent sans lutte à un système bien préparé pour les recevoir. Un homme trop convaincu de la vérité d’une théorie sera exposé à accepter sans vérification suffisante, sans épreuve décisive, sans réflexion, les faits qui la confirment, à rejeter ceux qui ne peuvent s’accorder avec elle. Il n’y a plus ici une série de systèmes s’éveillant successivement et éprouvant l’associabilité d’un nouvel élément, une seule tendance s’éveille et s’assimile le fait qui vient de se produire. De même si une mouche se pose sur mon visage, je ne me mettrais pas à réfléchir, à peser le pour et le contre, pour savoir ce que je dois faire, je la chasserai machinalement d’un geste de la main ; sans éveiller d’autres tendances, la sensation produite a déterminé la production des mouvements appropriés.
Nous n’avons pas toutefois expliqué suffisamment encore le pouvoir personnel , n’ayant pas montré en quoi il mérite particulièrement ce nom de personnel. Mais ceci non plus ne paraît pas devoir être une difficulté insurmontable.
Bien que nous ayons à examiner dans le prochain chapitre les rapports de la loi d’association systématique avec la constitution de la personnalité, nous pouvons dire ici déjà que la personnalité consiste essentiellement dans l’ensemble des tendances réunies et associées d’après
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quelques principes généraux, c’est un système plus ou moins bien coordonné de tendances, c’est-à-dire de phénomènes psychiques de toute sorte. Or, il est assez naturel que l'on appelle « personnel » un acte, une croyance où la personne entière est intéressée, où la personne entière a pris part — c’est-à-dire un acte ou une croyance qui a été éprouvée par toutes les tendances qui entrent dans la personnalité ou au moins par le plus grand nombre et les plus importantes d’entre elles. Il est quelquefois des actes, des théories qui semblent d’abord s’imposer à nous, qui s’adaptent merveilleusement à certaines parties de notre personnalité et les éveillent rapidement, risquant, si d’autres tendances n’interviennent pas, de faire adopter des idées fausses, de faire accomplir des actes nuisibles ou coupables. En ce sens le premier mouvement est souvent le mauvais — en effet, une idée tend facilement à n’éveiller dans l’esprit que ce qui est favorable à son admission définitive — mais si l’esprit est bien organisé, si l’assimilation de la nouvelle impression ne se fait pas trop vite, d’autres tendances latentes, indirectement ou directement froissées par le nouveau phénomène, entreront en activité et jugeront à leur tour la nouvelle idée. Nous n’avons à nous occuper ici que de celles qui s’éveillent selon la loi d’association systématique, mais un certain nombre prennent la forme du contraste que nous examinerons plus loin. Dans un esprit bien équilibré, dont la personnalité est fortement constituée, c’est-à-dire chez lequel les diverses tendances sont suffisamment solidaires les unes des autres et assez étroitement reliées entre elles selon une loi d’association systématique, une tendance ne peut entrer en activité sans que les autres tendances ne s’éveillent faiblement, mais assez pour pouvoir entrer complètement en activité si le besoin s’en fait sentir , c’est-à-dire encore selon la loi d’association systématique. Le pouvoir personnel se réduit donc à un mode
particulier de la finalité de l’esprit — celui où toutes les tendances de l’organisme, ou au moins les principales, sont en connexion assez étroite pour que l’activité de l’une éveille faiblement d’abord, et surtout éveille complètement s’il le faut l’activité des autres, afin que nulle nouvelle tendance, nulle croyance, nulle théorie nouvelle ne puisse s’établir dans l’esprit qui ne soit susceptible de s’accommoder au moins aux plus importantes des tendances acquises et à l’ensemble qu’elles forment, c’està-dire à la personnalité.
Ce qui précède nous permet aussi de comprendre comment le moi semble s’isoler de ses états, se tenir à part comme un être qui persiste tandis que ses états paraissent et disparaissent tour à tour, qui juge, qui choisit, qui décide. Il en est réellement ainsi, il y a bien un moi qui persiste et qui agit, mais ce n’est pas dans une substance métaphysique qu’il faut chercher sa réalité. Cette collection systématisée de tendances, qui s’éveille faiblement ou fortement chaque fois qu’un phénomène important se produit, qui reste sensiblement la môme pendant un temps très long, car les tendances ne varient pas très vite, ni surtout l’ordre dans lequel elles sont coordonnées, nous Unissons par les reconnaître, par les considérer à part, par les regarder comme un tout naturel et indivisible — et en effet nous les voyons agir généralement dans le même sens, et elles sont bien réellement , à certains égards, abstraites des phénomènes particuliers qui peuvent en certains cas les compléter. Si j’ai à juger une théorie psychologique, je n’ai pas en général besoin de faire revivre en moi tout ce que je sais de psychologie ; les tendances qui correspondent à des faits souvent répétés , souvent organisés, s’éveillent d’une manière abstraite, je sens qu’elles s’accordent ou ne s’accordent pas avec la nouvelle théorie qui m’est proposée. Si, par exemple, on me dit que tout fait psychique
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est comme tel parfaitement connu par le sens intime, je sens immédiatement que cette idée 11e s’accorde nullement avec mes opinions — et sans doute je puis, si je veux, me développer tous les motifs que j’ai de croire que ce désaccord existe réellement et aussi toutes les raisons qui me font trouver mon opinion bonne, mais si mes opinions sont suffisamment formées, je n’en ai pas besoin, — il se peut que je le fasse par scrupule de conscience, mais immédiatement je sais que je ne pense pas comme mon interlocuteur et que j’ai des raisons de ne pas penser ainsi, et même je le sais sans me le dire, sans le formuler comme je viens de le faire. Mon esprit rejette la nouvelle pensée, et l’état de conscience qui se manifeste alors est un état abstrait, contenant implicitement, mais non explicitement, tout ce que je viens de dire que j’eri puis tirer. Toutes les tendances qui sont en nous suffisamment organisées sont susceptibles de se manifester ainsi et de manifester leur coordination par des états abstraits, par l’éveil seulement de quelques-uns de leurs éléments, sans que les faits qui les ont constituées, les images, les perceptions, les idées nombreuses qui relèvent d’elles, à quelque degré, aient à entrer sur la scène de l’esprit — mais elles se manifestent par un état de conscience que nous reconnaissons bien — ce qui équivaut à dire que cet état s’associe à certaines idées. Il en résulte que l’ensemble de ces tendances souvent éveillées d’une manière abstraite nous est connu comme se manifestant à la conscience d’une certaine façon ; l’état de conscience ainsi suscité pendant la réflexion, la volonté et en général pendant tous les actes du <r pouvoir personnel, » c’est à peu près ce qui correspond au sens du moi. Ce sens du moi est ainsi en action dans les actes volontaires et réfléchis, ce qui justifie encore le nom du pouvoir personnel, mais jusqu’à un certain point seulement, car ce sens du moi n’est qu’un phénomène accompagnant le jeu des tendances