PERSONNALITÉ
l’association SYSTÉMATIQUE —
semble particulièrement favorable à cet enthousiasme absorbant, dans lequel l’esprit élevé au dessus de luimême, par une sorte d’extase ou d’exaltation de toutes ses énergies, fait naître en lui l’opinion d’un divin, d’une possession divine » h Des faits très curieux sont ceux auxquels l’hérédité prend part. M. Ritti a rapporté l’histoire d’une malade atteinte de folie à double forme, dont la tante avait , elle aussi , passé son existence dans les alternatives d’excitation et de tristesse ; « on a même remarqué, ajoute-t-il, que MmeX...., dans les diverses phases de son état circulaire répète les mêmes choses, fait les mêmes actes que sa tante». Dans la maladie désignée par M. Krishaber sous le nom de Névropathie cérêbro-carcliaqiie, on trouve encore de bons exemples de l'influence de l’état de l’organisme sur le ton général de l’esprit et du changement d'orientation mentale qui suit un trouble psychique, bien que les faits ne s’expliquent pas entièrement par les modifications de la cénestliésie. Les malades gardent leur intelligence intacte, mais ils trouvent leur personnalité changée, les objets ne font plus la même impression sur eux, quelquefois « ces sensations sont si profondément perverties, si différentes de celles de la vie normale, que le malade conçoit des doutes sur la réalité des choses qui l’entourent, voire même sur l’identité de sa propre personne, mais sa mémoire et son jugement étant restés debout, il se rappelle ses sensations exactes, les compare et comprend qu'il est en proie à des illusions multiples et incessantes » 1 2. Il arrive que le malade commence à avoir des doutes sur sa personnalité, et que plus tard il sentira sa personnalité changée. Il dit
1. Maudsley. N attirai causes and supernatural seemings, p. 407. Voir aussi Le crime et la folie.
2. Krishaber. De la névropathie cérébro-cardiaque , p. 222. Voir aussi Taine, De l’intelligence, appendice au premier volume à partir de la 3e édition.
d’abord «je ne suis plus moi» , et ensuite «je suis un autre ». Le premier stade, comme l’a vu M. Taine, correspond au moment où « les sensations nouvelles étaient trop nouvelles, elles n’avaient pas été répétées un assez grand nombre de fois pour faire dans la mémoire un groupe distinct, une série cohérente, telle serait la chenille dont nous avons parlé dans le premier quart d’heure qui suit sa métamorphose en papillon » ; dans le second stade, un autre moi est formé, oc II faut du temps pour que la chenille s’habitue à être papillon ; et si la chenille garde, comme c’était le cas, tous ses souvenirs de chenille, il y a désormais un conflit perpétuel et horriblement pénible entre les deux groupes d’actions ou impressions contradictoires, entre l’ancien moi qui est celui de la chenille, et le nouveau moi qui est celui du papillon ». Nous résumerons le fait, à notre point de vue, en disant, qu’une ancienne forme d’association systématique est en train de se défaire dans le premier stade, que dans le second on voit surtout l’organisation d’une forme nouvelle.
Tous ces faits et bien d’autres qu’il est impossible même de rappeler ici nous montrent une relation étroite entre l’état organique et l’état mental. Nous voyons que l’association psychologique , outre les phénomènes de conscience et les processus cérébraux qui leur correspondent comprend aussi un grand nombre d’éléments organiques. Il semble réellement que à chaque pensée, à chaque émotion, à chaque fait psychique correspond ou tend à correspondre un état spécial non-seulement du cerveau et des centres nerveux, mais de l’organisme entier et réciproquement. Voici pour finir deux cas d’adaptation du corps à l’idée ou d’adaptation réciproque de l’esprit et du corps qui m’ontparu particulièrement intéressants et quipeuvent par leur forme bizarre mettre mieux en lumière la loi que nous étudions. J’emprunte le premier à M. Hack Tuke : Un enfant fut mordu à la jambe par un petit terrier. La blessure
était légère et guérit sans difficulté, le chien ne parut présenter aucun signe de rage, mais deux mois après environ, l’enfant se plaignit d’une forte douleur à l’endroit mordu. Cette douleur prit ensuite la forme d’une aura épileptique. La semaine suivante l’enfant dit que, au moment où l’aura gagnait l’abdomen, il avait cru y sentir le chien qui l’avait mordu et qui le déchirait avec force. « Pendant cet accès, il aboya et son visage prit une expression de doute, de douleur et d’égarement. La salivation marqua la fin de l’accès. Le lendemain, il voulut mordre et égratigner tous ceux qui l’approchèrent, et imita quelques-uns des actes et des mouvements d’un chien. Ainsi il prit son oreiller avec les dents et se mit à grogner comme un chien qui tient un rat. Il se mit à refuser la nourriture à moins qu’on ne lui permit de la laper. D’autres fois, on le menaçait de coups de fouet s’il ne cessait d’aboyer, il tournait alors en rond sur lui-même et criait comme un chien battu. ...» Cet enfant finit par guérir L
L’interprétation de ce fait peut paraître discutable. On peut attribuer une grande partie de la systématisation singulière qui s’établit entre l’esprit et le corps à une sorte d’auto-suggestion. Cette interprétation laisse subsister d’ailleurs une grande partie de l’intérêt du fait, même à notre point de vue actuel, car l’influence de l’esprit sur l’organisme ou même de l’organisme sur l’esprit peut toujours être considérée si l’on veut comme une auto-suggestion et ce qu’il s’agit de rendre vraisemblable, c’est précisément qu’il y a toujours auto-suggestion à quelque degré, que toujours le corps et l’esprit, ou si l’on préfère, le cerveau et le reste de l’organisme s’adaptent continuellement et que tout état de l’un modifie plus ou moins l’état de l’autre.
1. Hack Tuke. Le corps et l'esprit. Traduction française de M. Y. Parant, p. 145.
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Un cas plus complet encore et non plus accidentel et passager, mais permanent, est celui que rapporte Pinel d’une idiote de la Salpêtrière qui « par la forme de sa tête , sa gaîté , sa manière de vivre , semblait se rapprocher de l'instinct d’une brebis. Pendant deux mois et demi qu'elle a resté à l’hospice de la Salpêtrière , elle marquait une répugnance particulière pour la viande et mangeait avec avidité les substances végétales , comme
poires , pommes , salades, pain ; elle ne buvait que de
l’eau et témoignait une reconnaissance vive pour tous les soins que la fille de service lui prodiguait ; ces démonstrations de sensibilité se bornaient à prononcer ces deux mots: bé, ma tante, car elle ne pouvait prononcer d’autres paroles, et paraissait entièrement muette par le seul défaut d’idées , puisque d’ailleurs sa langue semblait conserver toute sa mobilité ; elle avait aussi coutume d’exercer des mouvements alternatifs d’extension et de flexion de la tète, en appuyant, à la manière des brebis , cette partie contre le ventre de la même fille de service , en témoignant sa gratitude. Elle prenait la même attitude dans ses petites querelles avec d’autres enfants de son âge , qu’elle cherchait à frapper avec le sommet de sa tête inclinée. Livrée à un instinct aveugle qui le rapprochait de celui des animaux , elle ne pouvait mettre un
frein à ses mouvements de colère On n’a jamais pu
parvenir à la faire asseoir sur une chaise pour prendre du repos ou faire ses repas , et elle dormait le corps roulé et étendu sur la terre à la manière des brebis. Tout son dos, les lombes et les épaules étaient couverts d’une sorte de poil flexible et noirâtre , long d’un pouce et demi ou de deux pouces et qui se rapprochait de la laine par sa finesse » L
1. Pinel. Traité médico-philosophique sur V aliénation mentale , seconde édition, pages 182-184.
l'association SYSTÉMATIQUE — PERSONNALITÉ 1 95
On peut rapprocher de ces phénomènes les histoires de mystiques comme Louise Lateau. Mais le cas de Pinel est plus probant encore , bien que , dans l'ignorance où l’on est des causes qui ont produit les anomalies en question , il soit difficile d’en tirer tout le parti qu’on voudrait. Mais il me semble prendre une certaine signification si on le rapproche de tout ce que nous savons des corrélations des organes chez les animaux. Une partie de l’organisation animale se comprend fort bien au point de vue de la systématisation organique, par exemple le rapport entre les dents et l’appareil digestif et la forme ou la dimension des membres ; d’autres corrélations paraissent donner à l’animal une unité particulière dont le sens nous échappe. Le fait cependant qu’un phénomène ne peut , dans un être organisé , se produire sans amener la production d’une autre série de phénomènes toujours les mêmes qui concourent avec lui à former la nature d’un animal, nous conduit logiquement à admettre que ces phénomènes sont unis par un lien ; qu’ils ont soit une cause unique , comme, par exemple, le manque de pigment qui fait que les lapins blancs ont les yeux rouges, soit une même fin, comme lorsque la variation d’un organe entraîne corrélativement la variation d’autres parties du corps, de manière à donner à la systématisation générale de l’animal une forme différente. Il faut citer aussi, comme des exemples remarquables de systématisation organique ces faits qu’on a réunis sous la dénomination bien imparfaite d’influence directe du milieu. Ces cas se ramènent à une systématisation organique déterminée par l’ensemble des perceptions ; des tendances latentes s’éveillent, et ce sont celles qui peuvent former avec le milieu un système plus complexe. Il arrive ainsi que la nature de l’être semble changer complètement, c’est-à-dire que les éléments varient et que la forme de leur coordination varie aussi très fortement. Dans un lac des environs
196 LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
de Mexico certains animaux, les axolotls, vivaient, se reproduisaient et mouraient sous forme de têtards à branchies extérieures. On en rapporta un certain nombre à la ménagerie du muséum d’histoire naturelle de Paris , et, là , on s’aperçut que plusieurs d’entre eux se transformaient complètement ; leurs branchies s’atrophiaient et ils devenaient un animal amphibie respirant par des poumons. De même , mais inversement : « Les tritons vivant dans l’eau pendant la première période de leur vie, respirent par des branchies, plus tard ils se tiennent habituellement sur le bord des mers; les branchies disparaissent , les poumons les remplacent. Cependant si l’on force ces animaux à rester dans l’eau, la métamorphose ne s’accomplit pas» 4. Dans l 'Origine des espèces, Darwin cite une grande quantité de ces corrélations qui modifient plus ou moins, dans certaines circonstances, la personnalité organique 1 2. Les métamorphoses des insectes sont également intéressantes à notre point de vue, le phénomène est ici extrêmement complexe, une personnalité se dissout, une autre personnalité prend sa place — ce qui nous importe pour le moment, et ce qui est si évident qu’on ne songe pas à le remarquer, c’est que la personnalité psychique'suit exactement la personnalité physique, les instincts de la larve et de l’insecte parfait correspondent exactement à leur état physique. Si les hypothèses de sir John Lubbock sur l’origine des insectes peuvaient être vérifiées, l’importance de leurs métamorphoses deviendrait encore plus considérable, eu égard à la loi que nous étudions ici 3. C’est que l’âme est essentiellement la systématistion des actes du corps. Cette vérité nous est masquée dans l’homme où le rôle immense joué