Sir John Lubbock. Métamorphose et origine des insectes
l’association systématique — personnalité 197
par la forme des séries d’actes par rapport à la forme physique des organes qui les accomplissent, nous empêche de voir les relations des systèmes psychiques et de la constitution organique. L’homme est un être social et sa psychologie ne peut être comprise si on fait complètement abstraction du milieu dans lequel il vit et dont il est un élément. L’animal, au contraire, est plus complet considéré en lui-même, et la plus grande partie de sa mentalité — surtout si l’on fait abstraction des relations sexuelles et de la protection instinctive ou réfléchie donnée aux petits — est simplement la systématisation des fonctions organiques , et n’a d’autre but que l’accomplissement de ces fonctions. La coordination en vue de la société nous empêche de voir suffisamment chez l’homme la coordination psycho-organique. Les faits que j’ai cités tout à l’heure, sont de nature, je crois, à nous en faire soupçonner l’importance et la force — mais il me semble que nous la comprenons mieux en la constatant chez les animaux.
Nous pouvons même descendre plus bas sur l’échelle de la mentalité, les plantes nous offrent aussi d’excellents exemples pouvant rendre compte de la personnalité organique et de ses variations. Les rapports de position de la tige et de la racine, par exemple, sont toujours les mêmes. Il y a là une sorte de coordination organique qui est comme une forme très basse de la mentalité. Si on retourne une plante qui pousse de manière à mettre la racine en l’air, la racine et la tige se recourbent et reprennent la direction voulue. On sait qu’un même élément , la feuille peut manifester des tendances bien différentes, se transformer selon le cas, en sépale, en pétale, en pistil, en étamines, etc. La plante entière subit des modifications si on change ses conditions d’existence, et ces changements s’accomplissent de manière à conserver toujours une coordination bien marquée de ses
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diverses parties. A mon avis, nous ne sortons pas même ici de la psychologie, — la systématisation générale des actes et des tendances d’un être est son domaine essentiel.
Si j’ai tant insisté sur la personnalité organique, c’est qu’elle est une part considérable de la systématisation totale de l’individu, c’est ensuite que je tenais à montrer comment la personnalité physique était liée à la personnalité psychique, comment la moindre de nos pensées, de nos idées, le sentiment le plus fugitif peut aussi être systématiquement associé, par un lien que nous ne soupçonnerions pas à première vue, avec l’état de nos organes et de leurs fonctions, du cœur et de la circulation, de l’estomac et de la digestion, des poumons et de la respiration, etc. Sans doute cette association systématique n’est pas toujours bien étroite , elle n’est pas indissoluble, et elle peut être rompue au profit d’associations psychiques mieux coordonnées encore mais elle existe surtout comme tendance , et il en résulte que la personnalité psychique et le sens du corps jouent un rôle dans la mémoire, dans la reproduction des idées et des sentiments, et peuvent servir à expliquer l’apparition, dans certaines circonstances, de certains phénomènes psychiques que nous ne pourrions comprendre si nous ne faisions attention qu’aux phénomènes de la conscience, ou aux tendances surtout psychologiques, c’est-à-dire, pour presque tous les cas, surtout sociales.
En somme, la personnalité physique est, comme l’a dit M. Ribot, la base de la personnalité psychologique. Elle constitue à elle seule une notable portion de l’individu. La corrélation des organes détermine pour une part notable la corrélation des instincts, et même des phénomènes psychiques : idées, sentiments, passions, voûtions, tendances, etc. Cela est vrai surtout pour tout ce qui dans l’esprit se rapporte à la vie de l’individu. Cette corrélation entre le psychique et le physique peut aller jusqu’à
la coordination de certaines idées avec certains états organiques de manière à pouvoir expliquer des cas obscurs de l’association des idées et de la mémoire des faits psychiques, par la considération des états organiques qui ont accompagné ces phénomènes psychiques et ont été associés avec eux.
La personnalité organique, tout en restant toujours à peu près identique à elle-même pendant une période donnée, varie' de mille manières, avec l’âge, les maladies, etc. Mais pendant même qu’elle reste la même ou du moins qu’elle ne varie que d’une manière peu sensible , diverses personnalités psychiques peuvent s’appuyer sur elle , et surtout disposer d’elle , c’est-à-dire la faire entrer dans telle ou telle forme de coordination générale. Je veux dire que, dans des circonstances ordinaires, un homme normal , pourra sans que l'état de ses organes varie d’une manière appréciable, être magistrat rigoureux ou père de famille débonnaire. Il est bien probable, d’après ce que nous venons de dire, que des modifications organiques correspondent à ces manifestations psychologiques, mais, pour le moment, nous les négligerons pour ne nous occuper que des systématisations psychologiques elles-mêmes, c’est-à-dire des coordinations diverses dans lesquelles l’organisme peut être employé.
Chacun de nous a un certain nombre de grands systèmes de tendances dont la réunion forme sa personnalité complète et chacun de ces systèmes est constitué essentiellement par quelques éléments psychiques dominants auxquels sont associés un grand nombre de tendances et de phénomènes divers. Ces systèmes généraux se supplantent l’un l’autre selon les circonstances, et leur
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collection, lorsqu’elle n’est pas reliée par une loi de coordination générale, rappelle à beaucoup d’égards les faits bien connus de dédoublement de la personnalité. Les amnésies périodiques elles-mêmes présentent plusieurs degrés et les cas éloignés sont très différents au point de vue de la netteté de la séparation, et de la dualité ou de la multiplicité de l’esprit. Depuis le cas cité par Macnish, dans lequel on voit que même « cette mémoire organisée qui permet de parler, de lire, d’écrire, n’est pas un fonds commun aux deux états, » jusqu’au cas du somnambule qui se rappelle dans un accès ce qu’il a fait pendant l’accès précédent et jusqu’à l’ivrogne, qui, ayant perdu un paquet pendant qu’il était ivre, ne peut le retrouver qu'en s’enivrant de nouveau, en passant par le cas de Félida X., ou de la malade du docteur Dufay, on voit la scission du moi diminuer de plus en plus d’importance, et les deux vies différentes se pénétrer de plus en plus et se confondre presque. Chez l’homme à l'état normal (remarquons que l’ivrogne établit déjà une transition entre le malade et l’homme sain) on trouve de même une sorte de division du moi. L’homme se compose pour ainsi dire de plusieurs moi qui ont un fonds commun et se confondent jusqu’à un certain point, mais non pas complètement. On peut couper artificiellement une personnalité en plusieurs morceaux et montrer que cette division correspond à quelque chose de réel. On peut de plus, ce qui ne peut se faire pour l’état morbide, voiries causes de cette pluralité de la personne.
Cette division du moi est moins marquée dans l’état normal que dans l’état pathologique ; elle se caractérise d’ailleurs de la même manière par la formation de plusieurs groupes distincts de phénomènes et de tendances et elle est peut-être plus profonde qu’on ne serait porté à le croire après un examen superficiel. Elle porte, en effet, nonseulement sur les faits de conscience, c’est-à-dire sur la
partie de l’esprit la moins organisée et la plus mobile, mais aussi sur quelques-unes de ces habitudes qui commencent à devenir à peu près inconscientes. Elle n’a pas, d’ailleurs, passé inaperçue et l’on pourrait relever dans la littérature beaucoup de passages qui l’impliquent ou la signalent, mais on a sans doute vu surtout dans les expressions employées une simple métaphore.
On connait suffisamment les vers de Racine, le cantique qu’il tira des paroles de saint Paul ; la dualité du moi y es1 * * 4 énoncée avec une clarté qui ne laisse rien à désirer :
Mon Dieu quelle guerre cruelle Je trouve deux hommes en moi.
L’un veut, que plein d'amour pour toi,
Mon cœur te soit toujours fidèle;
L'autre, à tes volontés rebelle,
Me révolte contre ta loi, etc.
Ces deux hommes que Louis XIV reconnut, d’autres personnes les connaissent aussi, et le combat qui s’élève dans l’esprit à divers propos n’est plus une chose rare h Pensera-t-on, peut-être, que la question de la personnalité ne doit pas intervenir ici et qu’il est facile d’alléguer que c’est la même personne, la même âme qui est sollicitée par deux penchants? Examinons les faits, je trouve d’un côté l’homme pieux, celui qui croit fermement aux dogmes d’une église, à la morale enseignée par Dieu, chez qui une quantité considérable d’idées, de sentiments, d’actes, viennent s’associer harmoniquement avec cette
1. On retrouve de nombreuses traces, dans la littérature, de ce combat
entre divers systèmes de tendances qui prennent généralement la forme
d’une dualité. Le débat du corps et de l'dme remonte au moyen-âge, (G. Paris. La littérature française au moyen-âge , p. 217). Cf, Le débat
du corps et du cueur de Villon et dans la littérature contemporaine Tartarin-Quichotte et Tartarin-Sancho dans le Tartarin de Tarascon de M. Daudet.
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croyance. Cet homme communie, il va à la messe ou au prêche, il lit la Bible ouïes Pères de l’Église, il contribue de son argent à entretenir en prospérité la communauté religieuse, il fait la charité, il prie, de temps en temps il se préoccupe du salut de son âme, il se repent de ses fautes, prend de bonnes résolutions, il s’indigne contre les incrédules, etc. Il y a là tout un ensemble fort complexe de tendances, une très vaste synthèse de faits coordonnés en une même orientation qui pourrait devenir au besoin, et qui est devenue quelquefois, la caractéristique principale d’une personnalité, la tendance maîtresse vers laquelle convergent tous ou presque tous les phénomènes de l’esprit et de l’organisme, si bien que l’extérieur même, l’habitude du corps, le regard, le geste, finissent par s’harmoniser et se subordonner à la manière d’être de l’esprit. Mais quelquefois, à côté de cette tendance, il peut y en avoir d’autres qui ne s’accordent pas avec elle et qui tiennent dans la personnalité totale une place égale à la sienne, le croyant peut être ambitieux, avide du pouvoir politique comme Richelieu, il peut être porté à l’amour comme Louis XIV, et nous trouvons alors deux groupes de tendances très diverses et parfois opposées qui subsistent et se développent sur le même organisme. Chacune de ses personnalités psychiques se suffit à ellemême, elle a ses lois propres et ses modes d’association secondaire particuliers. Ce qui dans l’une s’associera à des sentiments de honte ou d’indignation, s’associera dans l’autre à des sentiments de désir violent, d’orgueil et de plaisir.
Ces personnalités psychiques différentes qui 11e disposent que d’un organisme, ne peuvent s’entendre sur la manière de le faire agir, aussi les conflits sont fréquents et la « guerre cruelle » se déclare. Mais la lutte des groupes de tendances n’est pas le seul fait qui témoigne de cette division de la personne humaine. Elle se montre
également par les successions périodiques de deux systèmes différents de tendances et de phénomènes qui tour à tour dominent et font agir le corps. Il est assez fréquent de dire ou d’entendre dire qu’il y a deux personnes chez un individu désigné : l’homme et le magistrat, par exemple, ou le professeur , l’homme privé et l’honnne public. Ici encore c’est la même personne, si l’on veut, qui est à la fois homme privé et homme public. Mais ces deux moi, que l’on soude plus ou moins artificiellement en une individualité vivante et concrète, n’en sont pas moins des groupes de faits et de tendances différents, séparément associés entre eux dans chaque groupe et non associés d’un groupe à l’autre. Ce manque d’association se traduit par ce phénomène que l’un de ces groupes ne sait généralement pas ce que fait l’autre , il l’oublie ou l’ignore ; une personne en qui domine momentanément une de ces sous-personnalités est généralement surprise et souvent froissée si on lui rappelle ce qu’elle a dit ou fait alors qu’elle était dominée par un système de tendances différent, alors qu’elle était , pour ainsi dire , un autre moi. C’est que la condition même du réveil des phénomènes psychiques, la finalité, manque très souvent d’une manière évidente dans les rapports des personnalités soudées sur un même corps. Pour la même raison la connaissance d’une des personnalités d’un individu ne nous apprend rien sur les autres, nous pourrions savoir que César était ambitieux et ignorer qu’il fut débauché. Chaque sous-personnalité est formée d’un nexus de tendances qui se lient les unes aux autres et peuvent se déduire jusqu’à un certain point les unes des autres, mais qui bien souvent ne se lient pas aux tendances d’un autre groupe et ne se déduisent pas d’elles. La théorie de la faculté maîtresse et du fait dominateur peut être vraie pour chacune des sous-personnalités sans s’appliquer aussi bien à leur ensemble.
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Bien entendu, ce que L’on trouve chez l’homme ce n’est pas seulement deux groupes de faits, deux centres, deux complexus de tendances qui se combattent ou se succèdent et se remplacent par moments. Nous sommes plus compliqués que cela. A vrai dire, on ne peut savoir quel est le nombre de moi que contient un individu. L'homme religieux et l’impie, l’homme public et l’homme privé, ne constituent pas une personnalité complète ; on trouve chez un homme le moi du monde et le moi de l’intérieur, le moi de la ville et celui de la campagne, le moi des réunions d’amis, etc. Ces différentes personnalités se croisent, s’associent parfois les unes avec les autres, et les unes contre les autres. L’homme public peut être religieux, tandis que l’homme privé est indifférent, mais souvent il ne se ramène pas à une unité supérieure, et l’on ne peut attribuer à la personne complète ou considérée comme telle presque aucune qualité. Nous avons vu dans le premier chapitre de ce travail jusqu’où peut aller le morcellement de l’esprit, nous indiquerons plus loin jusqu’où peut aller son unité. Mais l’unité parfaite, au point de vue psychique, n’est guère qu’une conception idéale, qui n’existe que d’une manière bien fugitive, si l'on peut admettre qu’elle se produit parfois.
Nous constatons ainsi que c’est la loi d’association systématique qui est l’expression du rapport général des phénomènes psychiques et des tendances dans les souspersonnalités que nous venons d’examiner en ellesmêmes et toutes formées. Si nous étudions la manière dont elles se forment et aussi les circonstances de leur apparition dans le cours de la vie, nous retrouverons encore la môme loi comme fait essentiel. 11 n’est pas diflicile de voir que dans la vie normale, ordinaire, certaines causes bien déterminées doivent agir presque toujours de manière à produire différents systèmes de groupes psychiques, par un changement que nous pouvons observer
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dans les conditions d’existence de l’individu et par l'effet des associations harmoniques diverses produites par des ensembles de perceptions, des conseils, des renseignements, des exemples, et de manière à amener la naissance et le développement des groupes psychiques et psychophysiques qui se développent parallèlement, quoi qu’ils paraissent être parfois en contradiction les uns avec les autres, qui s’ignorent parfois et n’entrent pas toujours en conflit. Ces influences plus ou moins constantes, plus ou moins longues, plus ou moins fortes, plus ou moins régulières, ce sont l’éducation morale, l’éducation religieuse, le milieu moral, intellectuel ou physique, la profession, etc. Chaque perception, chaque idée, chaque sentiment nouveau qui naît dans le cerveau, suggéré ou communiqué par les diverses influences extérieures, tend à produire une systématisation de l’esprit dans un certain sens, et des impressions systématisées tendent à susciter des systèmes d’idées et de tendances. Chaque influence crée ou développe directement ou indirectement en nous diverses coordinations psychiques, ces coordinations en entraînent d’autres à leur tour et l’on voit ainsi se développer chez un même individu plusieurs petits moi psychiques reposant sur un fonds organique commun, mais relativement très séparés les uns des autres. Certains savants se vantent , de laisser l’homme religieux à la porte de leur laboratoire. Voilà un exemple de scission opérée dans une individualité par l’influence de conditions d’existence différentes , peut-être avec l’aide de l’hérédité. Diverses influences tendent à donner à un homme certaines tendances religieuses : c’est peut-être l’hérédité, c’est sûrement pour un grand nombre l’éducation , le désir d’expliquer l’inconnu, les relations sociales, les besoins du cœur, l’imitation , etc. D’autres influences tendent à développer l’esprit d’examen et le scepticisme à l’égard de ce qui n’est pas scientifiquement démontré être
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vrai ou probable : la réflexion, l’habitude des recherches scientifiques, la considération des erreurs commises par nos devanciers et par nous-mêmes sur un grand nombre de points pour avoir jugé trop vite, etc. Voilà donc deux tendances opposées, l’esprit critique et la foi qui naissent et se développent séparément, chacune ayant ses habitudes propres, chacune ayant son organisation et respectant celle de l’autre. Elles sont nées par adaptation d’une partie de l’esprit à des conditions d’existence, c’est-à-dire par la force de systématisation de groupes de perceptions variées et leur coordination avec les tendances acquises, et elles vont se développant, se fortifiant et s’enrichissant chaque jour, l’une parla continuation des habitudes de piété, par tout ce qui peut contribuer à rendre la foi solide et agréable à l’esprit, par les épreuves qui en font une consolation précieuse, par les controverses bénignes qui la rendent plus cohérente et plus capable de résister, l’autre corrélativement par de nouvelles découvertes, par des perfectionnements de la méthode, par l’exercice fréquent de l’intelligence qui acquiert plus de précision et de vigueur. L’unité complète du moi exigerait que de ces deux tendances, par exemple, l’une fût subordonnée à l’autre ( philo sophia, ancilla theologiæ ) ou au moins dût se mettre d'accord avec elle, ou bien encore que l’une des deux disparût. Mais en général ce n’est pas ce qui arrive. Tel homme de science se vante d’avoir la foi du charbonnier en matière de religion et d’être en revanche très difficile à contenter en fait de preuve scientifique. Royer-Collard a prétendu à tort qu’on ne faisait pas au scepticisme sa part. O11 la lui fait presque toujours, et chez nous tous, tant que nous sommes, même chez les plus sceptiques, il est bien rare qu’il n’y ait pas un point faible, un coin de croyances et d’illusions que nous abandonnons à la foi et où nous ne laisserons pas pénétrer le doute , soit que nous ne le
voulions pas, soit que nous ne pensions pas a faire la critique nécessaire.
Mais ce qui nous importe ici, c’est la loi d’association systématique que nous voyons à l’œuvre dans le développement de chaque personnalité. La même loi se retrouve encore dans la succession des sous-personnalités dans le cours de la vie normale. Généralement la personnalité qui se manifeste est celle qui a intérêt à se manifester , celle qui peut profiter des circonstances présentes, nous voyons le caractère d’une personne changer d’un moment à l’autre si elle change de milieu. Le plus simple des hommes peut devenir solennel aussitôt qu’il a mis un vêtement de forme particulière. Un père est facilement austère et vertueux devant ses enfants, même s’il ne l’est pas partout ailleurs. Nous avons tous quelque chose de l’axolotl, il y a en nous des moi que nous ignorons et que les circonstances peuvent réveiller. Un incroyant peut être fortement saisi par une cérémonie religieuse et sentir s’éveiller ou se former en lui un moi qu’il a perdu ou qu’il n’a connu jamais , l’incrédulité même peut être une circonstance favorable. Les cérémonies catholiques impressionnent quelquefois plus un incroyant peu habitué à elles et par conséquent plus frappé par la grandeur de l’ensemble, que des fidèles habituels choqués plus ou moins par des détails vulgaires ; un moi sympathique , embrassant un grand nombre de tendances, respect du mystère, admiration, sentiment de l’immensité du monde, réflexions sur la destinée, combinées avec des impressions physiques , obscurité relative de l’église, lueur des cierges, lumière affaiblie des vitraux, odeur de l’encens — s’éveillera peut-être chez lui, quoique d’une manière passagère , plus facilement que chez celui pour qui le fait d’assister à la même cérémonie estime habitude machinale.
Aussi arrive-t-il que les influences exercées sur la
nature primitive de l’individu par des milieux différents, par des situations variées, déterminent la manifestation de qualités absolument opposées. On peut être timide comme homme dans le monde et fort décidé comme chirurgien s’il faut faire une opération sur une personne qu’on n’aborderait pas sans embarras daiis un salon. Il est des gens qui sont insupportables dans leur famille et charmants hors de chez eux. Ils passeront pour hypocrites et feront parler de dissimulation volontaire, mais plutôt il y a deux personnalités soudées l’une à l’autre, et s’il y a eu un moment dissimulation voulue, il est très possible que cette dissimulation cesse bientôt. L’habitude est une seconde nature.
Aussi, à moins de connaître la vie entière d’une personne, à moins de pouvoir préciser les influences ancestrales qui ont agi pour former ses dispositions innées et celles qui ont agi sur elle depuis sa conception , ne saura-t-on jamais tout à fait ce qu’elle est. On ne peut deviner tous les groupes psychiques qui existent virtuellement en elle, tous les modes d’association que peuvent prendre ses états psychiques, et il est parfois impossible de savoir comment tel individu agira dans telle ou telle circonstance où il ne s’est pas encore trouvé, car ia systématisation amenée par ces circonstances variera évidemmment selon la nature de causes internes qui nous échappent. Qu’on remarque que chacun de nous a en lui, à diverses profondeurs, sept ou huit sous-personnalités qui, à un instant donné, peuvent être momentanément équivalentes à une personnalité définie; outre celles dont nous avons parlé jusqu’ici, il faut tenir compte de celles qui nous ont été transmises par nos ancêtres ; il est au fond de chaque homme civilisé un sauvage et probablement une brute qui se réveillent à l’occasion.
A voir les choses comme elles sont généralement , l’homme n’est pas un, il est plusieurs, et il est plusieurs
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parce qu’il a été façonné par des . séries diverses, par des ensembles tout à fait différents de circonstances extérieures qui, par l’intermédiaire des perceptions, ont déterminé la formation de systèmes non convergents ou opposés et que la force de son organisation a été insuffisante pour unifier et coordonner tous ces contrastes. On voit que les variations de la personnalité à l’état normal sont, à beaucoup d’égards, un phénomène sociologique. Bien des gens doivent se contenter — ils ne s’en plaignent pas toujours — de cette coordination morcelée que nous avons étudiée. Il existe chez eux un certain nombre d’orientations générales de l’esprit, de sous-personnalités qui entrent parfois en conflit, mais qui souvent ne s’aident ni ne se nuisent directement, qui présentent seulement un désaccord logique. Mais si nous considérons en ellesmêmes ces sous-personnalités nous voyons qu’elles consistent essentiellement en une coordination d’un nombre toujours très considérable d’éléments psychiques, unis étroitement par des associations systématiques, et que c’est notre loi qui préside soit à leur développement dans l’individu, soit à leurs manifestations successives.
Il ne nous reste plus maintenant pour terminer cette revue des faits psychiques qu’à examiner brièvement la personnalité considérée dans ses formes les plus hautes. Ici nous n’avons plus, — ou nous ne devrions plus avoir, si l’idéal était de ce monde , — à parler de luttes, de conflits, d’illogisme ; ici l’homme entier est ou devrait être un seul élément psychique extrêmement complexe etpourtant indécomposable, j’entends ne pouvant être décomposé sans perdre absolument ce qui le fait être lui-même, comme une machine dont tous les rouages sont essentiels et qui ne peut être comprise dans son fonctionnement
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synthétique que par la considération des réactions de toutes ses parties les unes sur les autres et de l’unité finale qui en résulte. De même que la sensation, la perception. l’idée, le jugement, la tendance, le groupe de tendances sont des systèmes complexes d’éléments inférieurs qu’on ne peut dissocier sans faire perdre au phénomène supérieur son caractère synthétique, comme l’eau cesse d’être de l’eau pour n’être plus que de l’oxygène et de l’hydrogène si on la décompose, la personnalité une embrasserait tous les éléments de l’organisme, elle serait la forme qui les dirige vers une fin unique ou vers des lins convergentes. Nous n’avons qu’à appliquer ici à la psychologie la théorie de Claude Bernard en physiologie générale. La personnalité, l’âme, le moi, l’esprit, est essentiellement une idée directrice (en prenant le mot idée en un sens un peu particulier), une forme de l’arrangement des phénomènes organiques et psychiques.
Je n’insisterai pas sur ce fait que la personnalité est une coordination, la thèse me paraît dès maintenant suffisamment établie, on ne peut guère que convenir avec M. Ribot que « l’unité du moi n’est donc pas celle de l’entité une des spiritualistes qui s’éparpille en phénomènes multiples, mais la coordination d’un certain nombre d’états sans cesse renaissants, ayant pour seul point d’appui le sentiment vague de notre corps. »
« Cette unité parfaite existe-Lelle ? se demande M. Ribot. Au sens rigoureux, mathématique, évidemment non. Au sens relatif, elle se rencontre rarement et en passant. Chez un bon tireur qui vise, ou un habile chirurgien qui opère, tout converge physiquement et mentalement. Mais notons le résultat : dans ces conditions, le sentiment de la personnalité réelle disparaît, l’individu conscient étant réduit aune idée ; en sorte que la parfaite unité de conscience et le sentiment de la personnalité s’excluent. Nous revenons par une autre voie à la même
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conclusion : le moi est une coordination. Il oscille entre ces deux points extrêmes ou il cesse d’être ; 1 unité pure, l’incoordination absolue. Tous les degrés intermédiaires se rencontrent en fait sans démarcation entre le sain et le morbide ; l’un empiète sur l’autre ».
Outre cette parfaite . coordination dans l’espace , la personnalité impliquerait une parfaite coordination dans le temps. Les gens à personnalité puissante et bien formée sont ceux qui, non-seulement sont tout entiers à à la chose qu’ils exécutent, mais aussi savent coordonner vers un même but tous leurs actes successifs préparant de loin ce qu’ils feront un jour, ne disant pas un mot, ne faisant pas un geste qui n’ait un but, qui ne se rapporte à l’idée dominante, toujours prête à déterminerles actes qui l’expriment ou la réalisent, à interpréter les données de l’expérience de manière à se fortifier, à s’étendre, à se développer. On a pu donner cette définition d’une vie dignement remplie « une grande pensée de la jeunesse réalisée dans l’âge mûr », et en effet, plus le rôle joué par une personnalité est considérable, c’est-à-dire, plus le nombre des tendances, des idées, des sentiments des perceptions systématiquement associés est considérable, plus l’influence coordinatrice sur le monde intérieur est grande, cette influence se manifeste de mille manières, depuis celle du général qui commande à des milliers d’hommes, et dont les victoires décident du sort de peuples entiers, jusqu’à celle de l’ingénieur qui réunit dans une œuvre commune des foules de travailleurs , et par des issues nouvelles, change les conditions du commerce et de la vie organique des nations , jusqu’à celle du penseur qui communique ses théories, modifie l’orientation des esprits, et détermine ou facilite un changement dans la direction de l’humanité, plus aussi la personnalité est vraiment grande et vraiment forte, plus l’homme a le droit de se dire réellement quelqu’un.
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Inversement moins est grande l’influence coordinatrice de l’individu sur le monde extérieur, moins est considérable la somme des éléments psychiques organisés en lui, et plus la personnalité s’amoindrit. Et si la coordination cesse, la personnalité se divise, c’est-à-dire que en tant que personnalité une, elle n’existe plus. Les phénomènes pathologiques le montrent de manière à ne laisser aucun doute. Il est inutile d’insister ici sur des faits bien connus, rappelons seulement le cas de Félida X... l, de Louis V.., 2, de la malade du docteur Dufav 3, des dédoublements de la personnalité dans le rêve et de ceux que l’on opère artificiellement pendant l’état d’hypnotisme 4. Partout dès que la coordination cesse, la personnalité totale disparaît. L’unité est impliquée par la personnalité, et ce qui fait la personnalité, comme ce qui fait une perception, une idée, un raisonhement, une tendance, c'est essentiellement une synthèse systématique, une association coordonnée d’éléments psychiques.
Une autre question se pose maintenant à propos de la personnalité, c’est celle de la systématisation sociale. Nous avons reconnu que l’homme, pris dans son ensemble, était une synthèse, mais le domaine de l’association systématique est plus étendu que le champ que nous avons parcouru et nous demandons maintenant à comprendre l’homme comme nous avons compris ses éléments. Chacun de ses éléments, groupe de phénomènes coordonnés, est à son tour associé, comme un tout avec
1. Voyez Azam. Hypnotisme , double Conscience et altérations de la personnalité .