Taine, De l'Intelligence, voJ. I, livre II, chap. Ier
l’inhibition SYSTÉMATIQUE — PERCEPTIONS
cause ou pour une autre, le processus interrompu recommence et se poursuit, ou du moins, le phénomène , si fugitif qu’il ait été, a laissé une trace, une image plus faible, et cette image à l’occasion agit selon les lois ordinaires, à peu près comme la perception aurait fait. Ainsi, il arrive que nous n’entendions un mot qu après lavoir pour ainsi dire deviné. Nous restons devant notre interlocuteur à chercher ce qu’il a dit, et nous arrivons à susciter non pas tout à fait la perception qui n’a pu se produire, mais son image assez vive et assez nette. Nous comprenons d’une manière quelconque, par. un geste, un sourire de la personne qui a parlé, un souvenir qui nous arrive, ce que notre interlocuteur a voulu dire, et il se produit alors une sorte de souvenir , de localisation dans le passé d’une perception qui n’a pas eu lieu, mais qui aurait pu se produire. L’état des organes qui, pour une cause ou une autre, avait empêché la perception s’est modifié quelque peu par l’idée, le souvenir, la nouvelle perception qui arrive ensuite, et les éléments qui avaient pu être admis et qui étaient restés inaperçus , peuvent déterminer alors une image de la perception qu’ils tendaient à produire. Nous remarquons cette série de phénomènes dans les deux lapsus visuels que j’ai cités plus haut. En effet, l’illusion en ce cas n’a pas ôté immédiate, il n’y a pas eu d’abord perception, mais après un temps assez court , ceux des éléments de l’impulsion produite qui peuvent se développer et qui paraissent avoir été quelque peu arrêtés aussi déterminent la vision erronée.
Nous trouvons une curieuse démonstration de la persistance des impressions et de leur force associative dans les cas de somnambulisme et de dédoublement de la personnalité étudiés par M. Pierre Janet. Il faut que quelque chose dans le somnambule reconnaisse le fait qu'il ne doit pas percevoir. Ceci nous indique déjà quelque peu comment l’arrêt peut s’effectuer, il se produit au moins en
LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
certains cas sur un processus déjà commencé, et ce n’est guère en effet que lorsque une impression a commencé à faire sentir son influence que l’esprit peut juger cette influence et la favoriser ou la repousser. C’est ainsi que l’Académie ne peut refuser de recevoir qu’une personne qui a fait acte de candidat, et elle peut arrêter la satisfaction du désir sans le supprimer jusqu’à la prochaine vacance. Les recherches de M. Pierre Janet ont eu pour résultat de nous renseigner sur quelques phénomènes obscurs et de nous permettre de nous faire quelques idées encore trop vagues sur ce que peut être la persistance d’une partie d’impression et la tendance associative qu’elle conserve. Le cas qu’il a étudié est évidemment une forte exagération de l’état normal, nous y trouvons un dédoublement très complet et très remarquable de la personnalité et ce fait curieux que les sensations qui passent inaperçues pour l’un des moi sont parfaitement perçues par l’autre, c’est-à-dire que les sensations non perçues par le moi sont associées à un autre système important de tendances, d’images et d’idées. Or, dans l’état normal, les associations des éléments de la sensation qui passent inaperçues dans la perception, tout en ayant plus d’importance qu’on ne serait parfois porté à le croire, sont certainement moins complexes et moins étendues. « Pendant le sommeil hypnotique complet, écrit M. Janet, je mets sur les genoux de la somnambule cinq cartes blanches dont deux sont marquées d’une petite croix. « Quand vous serez réveillée, lui dis-je vous ne verrez pas les papiers marqués d’une croix. » Je la réveille le plus complètement possible une dizaine de minutes plus tard, et elle n’a conservé aucun souvenir de mon commandement, ni de ce qu’elle a pu faire pendant le sommeil. Comme elle s’étonne de voir des papiers sur ses genoux, je la prie de les compter et de me les remettre un à un, L... prend l’un après l’autre trois papiers, ceux qui ne sont pas marqués, et me
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les remet. J’insiste et demande les autres, elle soutient ne plus pouvoir m’en remettre car il n’y en a plus. La physionomie ne semble pas altérée, elle peut causer librement et se souvient de tout ce qu’elle a fait, même de m’avoir répondu qu’il n’y avait que trois papiers sur ses genoux. Je prends tous les papiers, et je les étale sur ses genoux à l’envers, de manière à dissimuler les croix, elle en compte cinq et me les remet tous. Je les replace en laissant les croix visibles, elle ne peut prendre que les trois non marqués et laisse les deux autres. C’est là l’expérience de MM. Binet et Féré et il semble naturel d’en conclure comme eux que les croix sont vues et reconnues d’une manière quelconque. Ce n’est pas L... qui peut nous expliquer comment, car elle n’a jamais vu de croix sur ces papiers, elle en est bien sûre. A ce moment, je m’écarte d’elle et profitant d’un moment de distraction suffisant j’interpelle Adrienne, (Adrienne est la seconde personnalité qui a un nom particulier, la seconde coordination générale de phénomènes psychiques qui remplace la première à l’appel de ce nom) et je lui demande de me dire ce qu’elle a sur les genoux. La main droite prend un crayon placé à sa portée et écrit: « Il y a deux papiers marqués d’une petite croix. » 1 En revanche, les objets perçus par L. . . restaient invisibles à Adrienne, les deux personnalités étaient à cet égard au moins complémentaires.
De tout ce qui précède on peut tirer en résumé les conclusions suivantes : L’inhibition peut s’exercer sur les sensations, les perceptions, les illusions, les hallucinations, en un mot sur toutes les représentations vives. Les laits qui tendent à produire une perception ( phénomènes physiologiques de mise en activité des organes
1. Pierre Janet. L Anesthésie systématisée et la dissociation des phénomènes psychologiques , Revue philosophique. Tome xviii p. 457-458. M. Binet a signalé des phénomènes de même nature chez les hystériques. Voir Revue philosophique. Février 1889, et Revue scientifique 1889. Tome 1.
de la sensation et de la perception à la suite d’impressions extérieures), ceux qui tendent à produire une hallucination (images), sont arrêtés, leurs tendances à l’association ne peuvent se manifester, le processus qu’ils tendent à produire est enrayé. Cet arrêt peut être causé par des phénomènes psychiques variés : tendances , habitudes organiques, expériences antérieures, hallucinations, perceptions, images, etc. Mais il se produit toujours dans les mêmes conditions, c’est toujours par l’influence d’un système psychique qui ne peut s’accorder avec l’état qui tend à se produire que cet état ne se produit pas, que le processus avorte, que l’inhibition se produit. Nous voyons en même temps que d’une manière générale la tendance enrayée persiste, c’est-à-dire que quelques-uns des éléments psychiques qui la composaient restent prêts à reprendre leur développement dès que les circonstances 11e s’y opposeront plus, dès que l’inhibition cessera.