‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 65 sur 133 · Bain. Les sens et l’intelligence · texte numérisé non relu

Bain. Les sens et l’intelligence

(Iue je pourrai la rappeler dès que j’en aurai besoin. Voyons ce qui s’est passé : les sensations et les perceptions causées par la montre , ont éveillé , grâce aux traces laissées par des expériences antérieures, des coordinations d’éléments psychiques, je sais que lorsque les aiguilles de la montre sont dans une position déterminée, il me reste un nombre déterminé de fractions de temps , heures, quart d’heures, avant le déjeuner.* ‘Il y a donc jusqu’ici association systématique, les éléments ainsi éveillés donnent une certaine forme à l’allure générale de l’esprit, ils peuvent, par exemple, me faire hâter mon travail, si je trouve que j’ai un peu perdu mon temps jusqu’ici, ou faire ralentir ma pensée, si je me suis fixé une tâche et si je juge que j’ai du temps de reste pour l’accomplir , ou bien laisser les choses comme elles étaient avant. Mais je détourne les yeux de la montre : immédiatement toute une partie du système précédent disparaît, ce sont les perceptions visuelles, de plus comme je n’ai pas besoin à présent de me représenter le cadran de ma montre et la place des aiguilles, elle n’est pas même remplacée par une image moins vive qui lui ressemblerait. Cette image, il me serait possible de la rappeler si j’en avais besoin, mais la force associative qui aurait ce résultat est inhibée pour le moment par l’orientation générale de l’esprit qui donne une autre forme à la coordination psychique. L’idée seule reste, et d’une manière qui sera très vague, très faible, jusqu’au moment où le besoin de savoir l’heure se fera de nouveau sentir.

Pour les objets dont nous concevons une idée, le processus est toujours le même, il y a association systématique d’abord, sélection ensuite, et rejet d’une grande partie de l'état primitif, nos images ne contiennent pas tous les éléments de nos perceptions si vives qu’elles soient, à moins qu’elles n’arrivent aux degrés les plus élevés de l’hallucination qui paraît psychologiquement équivaloir

242 LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE

à la perception même ; les images faibles ne contiennent pas tous les éléments (les images vives, il y a eu un nouveau choix, un nouvel arrêt, on n’a qu’à comparer pour en être sûr les diverses formes de l’imagination visuelle ou de l’imagination auditive. M. Galton 1 dit que chez certaines personnes la vision mentale atteint presque à l’hallucination ; les objets gardent leur forme, leur couleur, leurs positions réciproques, dans les images moins vives, nous voyons certains éléments disparaître, le champ de la vision mentale se rétrécit, les formes sont moins nettes, les couleurs moins vives, l’image diffère plus de la sensation, dans les formes inférieures, la couleur disparaît parfois, la forme reste vague, c’est-à-dire que certains éléments disparaissent et manquent. Au-dessous, la vision mentale disparait, l’idée restant. Les personnes interrogées qui présentent cette forme d’esprit, et qui sont généralement d’un certain âge et plus ou moins habituées aux études abstraites déclarent que les mots : ce voir par Vesprit » ne sont pour' elles qu’une pure métaphore.

Doutera-t-on peut-être que les différences de l’hallucination et de l’image faible ne soient celles que j’indique, je pense que l’expérience peut offrir des preuves convaincantes, et que l’interprétation de différents documents ne saurait être douteuse. Voyons en quoi se marque le vague de la couleur, par exemple, ou le vague de la forme. Si je ne puis préciser la couleur d’une image mentale, c’est probablement au moins dans la plupart des cas que les éléments de l’image vive ou de la perception qui auraient pu être associés dans mon esprit avec les mots exprimant telle ou telle couleur ont disparu ou n’ont pas été éveillés. De même pour la forme, ce qui la rend moins nette, c’est le manque de certains éléments. 11 n’y

1. Galton. Inquiry into human faculty and its development. Mental imagery .

l’inhibition SYSTÉMATIQUE — IMAGES ET IDÉES 243

a pas de doute que Ton n’en trouve une preuve dans la description que fait M. Taine de sa propre imagination : « Je revois sans difficulté à plusieurs années de distance cinq ou six fragments d’un objet, mais non son contour précis et complet: je puis retrouver un peu mieux la blancheur d’un sentier de sable dans la forêt de

Fontainebleau mais je ne puis tracer intérieurement

. l’ondulation du chemin, ni les saillies de la roche ; si j’aperçois en moi-même l’enflure d’un muscle végétal, ma demi-vision s’arrête là, au-dessus, au-dessous, à côté, tout est vague, même dans les résurrections involontaires qui sont les plus vives, je ne suis qu’à demi-lucide ; le fragment le plus visible et le plus coloré surgit en moi sans éblouissement ni explosion; comparé à la sensation, c’est un chuchotement où plusieurs paroles manquent à côté d’une voix articulée et vibrante » b Si au lieu des images visuelles, nous considérons les images auditives, le même fait se présente. On peut comparer les images sonores, vives, qui pour certaines personnes constituent une partie importante de la vie intérieure avec les images faibles qu’un certain nombre d’observateurs peuvent distinguer en eux-mêmes. « La parole intérieure, dit M. Egger 1 2, a l’apparence d’un son, et ce son est celui que nous nommerons parole ou langage....» et M. Egger retrouve dans la parole intérieure les principaux caractères de la parole extérieure, rythme, la hauteur, l’intensité des sons, . et même le timbre. Au contraire chez moi, par exemple, les images auditives sont généralement faibles, le timbre n’est plus perceptible ou l’est à peine. Voilà donc au moins un élément très important qui ne se manifeste plus dans l’image alors qu’il existe certainement dans les perceptions qui ont rendu

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