Bain» Les sens et l’intelligence
2, Je ne puis m’occuper ici que de l’interprétation générale des phénomènes. Pour leur étude détaillée, je me permettrai de renvoyer à mes articles sur VA bstraction et les Idées abstraites. Revue pb.il . , 1889.
et Le Langage intérieur et la Pensée. Revue philosophique. Janvier
eux-mêmes , mais ne peuvent entrer dans le système général qui se manifeste actuellement. Par exemple, si un propriétaire qui doit s’occuper de ce que peut rapporter par an un hectare de vigne, compte les bénéfices : vente des raisins ou du vin, vente des sarments, et les dépenses : journées de travail des ouvriers, frais occasionnés par les bêtes de somme , fumures , remèdes divers, soufre contre Poïdium, ammoniaque et sulfate de cuivre ou bouillie bordelaise contre le mildew ou le black-rot, etc., toutes ces idées de raisins, de sarments, d’ouvriers, de maladies et de remèdes, sont réduites ici à ce qu’elles ont d’essentiel à certains égards, aux éléments qui leur permettent d’entrer dans certaines coordinations psychiques , le raisin n’est pas ici un fruit recouvert d’une pellicule bleu-noir ou jaunâtre , l’ammoniaque n’apparaît pas comme un composé d’hydrogène et d’azote, agissant vivement sur les nerfs de la sensibilité générale des muqueuses du nez, il n’est pas besoin que le propriétaire se représente le mildew sous forme de petites tâches brunes, avec efflorescences blanchâtres , apparaissant sur les feuilles vertes, — le raisin est simplement une chose dont le quintal se vend un certain prix à peu près déterminé, le mildew est simplement l’occasion d’une dépense pour le prévenir, ou d’une perte en raisins ou en vin. On voit l’arrêt subi par les forces qui tendraient à présenter à la conscience des éléments associés aux éléments qui y sont présents, mais qui ne sauraient être utiles dans la circonstance. 11 en est de même chaque fois que nous pensons à une chose et que nous la considérons sous un certain aspect, notre idée est toujours le résultat de l’arrêt d’un grand nombre de tendances associatives.
Mais les idées que nous avons considérées sont engagées dans un raisonnement, en est-il toujours ainsi, ou ce que nous avons dit s’applique-t-il à toutes les idées — ou bien
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encore nous est-il possible d’avoir des idées complètes représentant à l’esprit, sans arrêt, toutes les propriétés d’une chose, toutes les qualités d’une personne? Il est hors de doute que nos idées peuvent être plus ou moins complexes, qu’elles peuvent réunir dans un même état de conscience, ou synthétiser inconsciemment, un plus ou moins grand nombre d’éléments empruntés à nos perceptions, à nos sensations et à nos actes. Mais alors même que notre idée serait aussi complexe que possible, elle n’en serait pas moins un cas de la loi d’arrêt. Que serait en effet cette idée complexe sinon un état de l’esprit qui permettrait d’éveiller à volonté, d’une manière suffisamment complète telle ou telle représentation plus particulière ? Il est manifestement impossible, que l’esprit se représente à la fois d’une manière complète tous les caractères d’une personne ou d’une chose, l’idée complexe que nous supposons ne serait donc que l’éveil d’un élément capable de s’associer systématiquement avec tous ces caractères, capable par suite d’en éveiller au besoin la représentation. Cette idée complexe serait donc un état très abstrait, l’éveil de certains sentiments abstraits fortement coordonnés entre eux et avec une foule d’autres états restant pour le moment à l’état latent. C’est-à-dire que cette idée complexe serait la manifestation la plus nette de l’action d’arrêt, ici, toutes les associations particulières possibles seraient enrayées. Avoir l’idée complète d’une chose ce serait n’avoir aucune idée actuelle des diverses particularités qui composent cette chose, mais avoir présents à l’esprit les éléments qui peuvent à volonté selon le besoin qu’on en a, éveiller l’idée ou l’image de n’importe lequel de ces caractères particuliers. Cette idée complexe existe réellement d’une manière plus ou moins imparfaite, plus ou moins conforme au type idéal que j’indique; elle ne se confond pas avec le mot, mais le mot s’associe souvent à elle et la remplace dans une certaine
mesure , et il est peut-être plus facile de vérifier sur le motce que je viens de dire de l’idée. Le mot cheval, est susceptible de s’associer avec n’importe quelle couleur, avec n’importe quelle forme appartenant à un cheval, il peut éveiller l’idée d’une quelconque des qualités de cet animal, il les représente toutes, sans en représenter particulièrement aucune ; sans représenter non plus en particulier aucun des êtres concrets qui forment l’espèce désignée, il les représente tous, et nous pouvons l’avoir dans l’esprit et l’employer même rapidement sans évoquer une seule image individuelle et concrète. Il y donc là une action inhibitoire très marquée et qui est mise en évidence par ce fait que si les circonstances qui la produisent viennent à disparaître, ses effets disparaîtront, et que les associations qu’elle a empêchées se produiront tour à tour selon qu’elles seront favorisées parles circonstances nouvelles. On 11e saurait appeler évidemment une idée complète l’acte qui consisterait à envisager tour à tour ses différents caractères. C’est bien pourtant cet acte qui nous permet d’arriver à avoir cette idée mais il est seulement un moyen de réveiller certains éléments psychiques que nous abstrairons ensuite d’une des représentations partielles. L’idée complexe peut être le résultat de cette opération. Et d’ailleurs, cette opération même suppose un arrêt successii des différentes tendances à l’association : quand nous pensons à un caractère en particulier, nous ne pouvons penser également à tous les autres ou nous ne le pouvons au plus que très faiblement, c’est-à-dire avec un arrêt très marqué.
Ainsi de la perception a l’idée abstraite, nous trouvons entre autres caractères, un arrêt graduel de l’activité de certains éléments. La suppression de certaines parties de la perception donne une image vive, une inhibition portant sur quelques-uns des éléments de l’image vive est impliquée par la production d’une image faible, enfin
LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
l’idée abstraite suppose un nouvel arrêt, et la suppression de quelques-uns des éléments de l’image.
Le rôle de l’inhibition dans la forma'ion et la consolidation des croyances, des jugements, des raisonnements a du être indiqué par ce qui précède. Nous devons y revenir cependant pour le rendre plus évident, et en apprécier plus exactement la généralité. Nous avons déjà entrevu ce fait qu’un jugement en empêche un grand nombre d’autres. Au moment où nous disons par exemple que la terre est ronde, nous ne pensons pas, ou nous ne pensons que très peu à ses autres propriétés, un des caractères du jugement est précisément de choisir une des propriétés de l’objet pour la mettre spécialement en lumière, et cela implique forcément que les autres restent dans l’ombre, il ne peut y avoir de jugement sans sélection, c’est-à-dire sans arrêt portant sur les tendances qui ne peuvent actuellement se développer.
Mais un jugement ou une croyance implique aussi en tant que l’esprit fonctionne bien, la non-existence de jugements contraires portés sur le même objet considéré sous un même rapport. Le principe de contradiction, en psychologie, est un cas de la loi d’inhibition systématique. Croire que la terre tourne empêche de croire qu’elle est immobile. Et comme bien souvent nous avons des raisons de porter des jugements différents sur une même personne ou sur un même objet, il se produit alors une inhibition qui en certains cas s’exagère jusqu’à l’erreur. Par exemple les jugements que porte un homme sur ses semblables sont assez variables. En général ils oscillent brusquement d’un extrême à l’autre, l’homme est toujours porté à abonder dans son propre sens, et c’est une application de la loi d’association systématique. S’il vient de lire d’un auteur quelque chose qui lui ait plu, il sera assez porté à lui trouver un très grand talent, s’il vient de lire du même auteur quelque chose qui lui a déplu, il ne