‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 68 sur 133 · JUGEMENTS · texte numérisé non relu

JUGEMENTS

l’inhibition systématique —

sera pas éloigné de croire que c’est un idiot. Il y a dans chaque cas exclusion manifeste de l’esprit d’un groupe de considérations qui devraient intervenir pour aider à former un jugement complet. Ici encore une qualité d’une personne est bien considérée à part, mais l’esprit la grossit considérablement et le jugement porté est trop général. Il n’y aurait pas grand mal si l’esprit ne le prenait pas souvent pour un jugement complet et impartial. Généralement un acte d’une personne, s’il vient d’être commis, s’il a attiré notre attention, éveille seulement l’idée des autres actes, des qualités de cette personne qui peuvent nous aider à porter sur elle un jugement semblable à celui que le dernier acte tend à faire naître en nous. Au contraire les actes qui pourraient éveiller un jugement contraire passent inaperçus, la représentation des qualités de la personne qui ne paraissent pas en harmonie avec l’acte sous l’impression duquel nous restons et qui peuvent être cependant fort réelles et même assez développées — car l’homme a souvent des tendances illogiquement réunies en lui , — cette représentation qui tendrait à être éveillée par l’idée de la personne qui les possède, par son nom, par les représentations visuelles ou autres que nous pouvons en avoir, ne se produisent pas, elles sont arrêtées par rétablissement dans l’esprit d’un système qui 11e s’accorderait pas avec elles, — car l’idée que l’on se fait à un moment donné d’une personne est généralement beaucoup moins complexe , mais aussi beaucoup plus cohérente et logique que la personne même. Il en résulte que les jugements sont généralement exagérés, la systématisation a été trop étroite, l’inhibition a été trop forte, il en est résulté une erreur.

Il est intéressant à cet égard de remarquer la peine qu’011 a pour attribuer à la même personne des qualités opposées et des actes qui manifestent ces qualités. Si ces actes sont attestés seulement par des témoins dont on ait

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quelque raison de suspecter le témoignage, on les rejette comme faux. Si ces actes sont certifiés par des témoins dignes de foi, on n’en tient pas compte, on ne les nie pas expressément, onles rejette simplement, on n’y pense. plus. Dans les deux cas un jugement a tenté de se former, il n’a pas pu y parvenir, ou plutôt dans les deux cas des perceptions ont éveillé des idées , ces idées comme toutes les idées ont tenté de s’associer un certain nombre d’éléments psychiques, mais ces éléments étaient engagés dans d’autres systèmes très stables, et ils ne pouvaient appartenir à la fois aux deux systèmes dont les fins étaient opposées, de là est résulté l’arrêt de l’activité nouvelle. Si l’acte se passe sous nos yeux mêmes , notre attention est plus fortement excitée par lui , il arrive encore pourtant que tout en voyant un acte on ne le comprend réellement pas, on le voit, on l’admet forcément comme vrai, mais on n’en tire aucune conséquence ; si l’on est pressé par une autre personne qui cherche à vous ouvrir les yeux, on cherche à échapper à la discussion, ou bien on tâche de trouver des raisons, de combiner des idées qui puissent expliquer l’acte sans cependant détruire l’opinion ancienne, autrement dit, on cherche à éveiller un système psychique qui puisse satisfaire à quelque degré la tendance à la coordination nouvelle, qu’on ne peut enrayer complètement, sans pourtant nuire à la coordination dominante, et cela se fait généralement en négligeant plus ou moins volontairement quelque circonstance du fait. Remarquons au reste que le changement d’opinion n’impliquerait pas moins un arrêt, seulement cet arrêt porterait sur ceux des éléments de l’ancienne tendance qui ne pourraient plus entrer de la même manière dans la nouvelle association. L’acte le plus simple et le plus facile pour un esprit peu raffiné est de changer complètement l’orientation de son esprit, et comme cela arrive souvent, de passer brusquement d’une

opinion à une opinion opposée. Tenir compte de tout, décomposer chaque fait , en isoler les éléments et en déduire les tendances qui ont pu l’inspirer, tâcher de comprendre la coexistence ou la succession dans l’auteur de l’acte de tendances opposées ou qui paraissent telles est évidemment beaucoup plus compliqué, — mais du reste manifeste également notre loi puisque les associations systématiques que tend à déterminer l’idée de tel acte, ou la croyance à l’existence de telle tendance sont toujours arrêtées à quelque degré.

Au reste, quand une idée est fortement enracinée dans l’esprit et surtout si elle est harmoniquement associée à un état permanent de l’organisme, comme cela se trouve dans certaines formes de folie et aussi dans certaines formes de l’état normal (confiance dans l’avenir, croyances optimistes des gens chez qui les fonctions de l’organisme s’accomplissent aisément et avec activité, les démonstrations les plus rigoureuses, les discussions les mieux conduites restent souvent complètement impuissantes à changer l’habitude de l’esprit, à déterminer un système d’idées autrement orienté que celui que l’on combat. Cet état de l’esprit est très bien exprimé par le mot d’une application fréquente ; « quand bien même vous me convaincriez, vous ne me persuaderiez pas ». Lorsqu’une idée tient aux systèmes fondamentaux qui constituent la personnalité même, c’est en vain qu’on essaye de l’ébranler. On ne saurait guère, par exemple, convertir par des raisonnements abstraits ou par des discussions philologiques et historiques, une personne qui a fondé sur la religion tous ses actes et toutes ses croyances, qui a associé à la religion ses affections les plus chères. Il est des cas où l’évidence même ne convaincrait pas. Toutes les passions fortes, l’amour, par exemple, ont fréquemment ces effets : « Si tu m’aimais, tu m’en croirais plutôt que tes yeux»,

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disait imc amante prise en flagrant délit d’infidélité, et psychologiquement elle n’avait pas tout à fait tort.

Souvent dans la folie une idée fixe due on ne sait trop à quelles causes , arrête ainsi toute idée saine que l’on tente de suggérer. Et parfois l’idée juste est momentanément admise, mais bientôt, — que l’aliéné en ait ou non conscience , — elle est arrêtée , les efforts qu’on fait pour la maintenir restent vains et souvent les éléments psychiques conservés satisfont autrement leur besoin de systématisation, ils sont incorporés dans d’autres complexus qui peuvent s’accorder avec l’idée dominante. Un malade se plaignait de ce que ses ennemis, afin de le faire passer pour un voleur, venaient mettre des objets de prix dans son oreiller et sa paillasse. On fait découdre son oreiller ; après avoir attentivement regardé, il reste tranquille toute la journée. Le lendemain, ses idées étaient les mêmes qu’avant l’expérience et, lorsqu’on voulut faire une nouvelle tentative, il dit que ses ennemis avaient soin d’enlever d’avance les diamants l. Ainsi l’inhibition n’avait pas été complète du premier coup, mais bientôt l’idée nouvelle avait été écartée, et le fait réel qui fut encore perçu ne donna plus lieu qu’à des systèmes d’idées qui pouvaient s’accorder très bien avec l’idée principale ; le malade, voyant que les objets n’y sont plus, conclut, non pas qu’on ne les a pas apportés, ce qui gênerait sa croyance, mais bien qu’on les a enlevés. 11 n’en est pas toujours ainsi, et quelquefois il se produit une sorte do scission de l’activité intellectuelle, les deux systèmes d’idées coexistent quelque temps, puis l’un des deux finit encore par évincer l’autre, et l’inhibition systématique se produit. Un négociant éprouve quelques pertes légères et se croit ruiné ; on lui présente en vain l’état de ses affaires, qui est très brillant, il semble convaincu de son illusion, et n’en conclut pas moins qu’il est

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