CHAPITRE IV
Le pouvoir personnel.
Ce que j’ai dit dans un précédent chapitre de la nature du pouvoir personnel suffît à montrer que l’inhibition en est un caractère essentiel, nous avons trouvé, en effet, que l’exercice du pouvoir personnel consistait en ce que une croyance, une idée, une tendance était mise en rapport avec les principaux groupes de tendances qui constituent la personnalité, celles dont l’éveil faible et coordonné tel qu’il est généralement déterminé par cette sorte d’essai, d’examen, s’accompagne de la conscience du moi. Il est évident que cet essai d’une tendance par d’autres tendances qui cherchent à se systématiser avec elle est, à des degrés divers, un arrêt de la tendance. Pour les cas où l’intervention du moi aboutit à un rejet de la croyance, à un non accomplissement de l’acte, il n’y a pas de difficulté, la tendance à l’acte, l’action associative qui aurait amené l’établissement d’une nouvelle croyance sont bien arrêtées. On propose à quelqu’un d’aller se promener, les perceptions ainsi produites éveillent des systèmes d’idées et de sentiments qui sont mis en rapport avec les autres tendances existant déjà, elles tendent par elles-mêmes à déterminer une orientation de l’esprit telle qu’elle éveille par association systématique des images motrices déterminées et qu’elle suscite des mouvements appropriés. Si le moi n’intervenait pas, l’acte serait décidé, comme dans l’état d’hypnotisme, par le seul fait de la présence des systèmes éveillés directement par les paroles prononcées, mais le fait que la nouvelle tendance entre eu rapport avec d’autres qu’elle suscite secondairement peut
amener des arrêts ; la systématisation pour être trop vaste et embrasser un grand nombre d’éléments peut ne pas aboutir si ces éléments ne peuvent y entrer, et l’activité systématique des nouvelles tendances éveillées , inhibe l’activité de la tendance qui les a appelées à l'activité. Ici, par exemple, l’idée de la promenade en voulant se coordonner avec tous les éléments du moi, suscite des idées de travail à faire, de visites à attendre, etc., qui ne peuvent s’accorder avec elle et qui peuvent arrêter le processus qu’elle aurait déterminé. Que l’inhibition ait ici un caractère systématique , cela ne fait aucun doute , mais ce qu’il imi.orte aussi de remarquer c’est qu’elle est amenée par une tendance à l’association systématique. C’est parce que l’impulsion nouvelle tend à déterminer dans l’esprit une coordination très complexe qu’elle est arrêtée, aussi voyons-nous les gens qui ne réfléchissent pas, les gens qui agissent très vite, agir le plus souvent d’une manière incohérente, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, parce que. chez eux, l’idée des actes n’a éveillé qu’une faible portion de l’esprit, et si elle est parvenue à faire naître cette coordination particulière qui se termine par des actes en harmonie avec elle, elle n’est pas entrée en rapport avec les autres tendances qui, chacune à leur tour, peuvent déterminer en d’autres circonstances des actes qui ne seront coordonnés qu’avec elles-mêmes. Les petites coordinations ont nui à la grande , comme la coordination générale nuisait dans le cas précèdent à la coordination particulière d’une idée et d un acte. Si cette disposition devient habituelle on a les caractères légers, les incohérents, les menteurs inconscients, l’état hystérique de l’imagination et de la volonté. Les éléments psychiques sont livrés à eux-mêmes et chacun agit pour soi.
Ici comme partout les faits pathologiques sont très instructifs , en nous montrant le pouvoir d’inhibition
LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
supprimé, ils nous font comprendre ce pouvoir. 11 y a des cas, en effet, où le pouvoir personnel paraît anéanti, l’arrêt ne se produit plus, le moi est éveillé, les tendances ordinaires entrent en activité, mais soit à cause de leur faiblesse, soit à cause de- l’intensité du phénomène morbide, l’arrêt ne se produit plus, c’est comme un engrenage dont les dents se cassent. Dans une discussion sur la responsabilité des actes commis par les épileptiques, M. Billod rapporte le fait qu’il a cité ailleurs d’une dame irrésistiblement poussée à exécuter certains mouvements et à proférer certains mots qu’elle 11e peut pas retenir. L’émission de ces paroles s’accompagne d’une lutte intérieure. Dans la même discussion, M. Legrand du Saulle parlant des épileptiques, dit que les troubles intellectuels précèdent parfois la crise : «Les malades ne savent plus alors réunir et fixer leurs idées ; ils sentent tristement qu’ils 11c sont plus les mêmes, et sont poussés à des actes
étranges, à la violence, par une force à laquelle ils ne peuvent pas résister» L On trouvera d’ailleurs dans les Maladies de la volonté de M. Ribot, une étude approfondie du pouvoir d’arrêt et de ses troubles 1 2.
Lorsque la nouvelle tendance n’est pas rejetée mais acceptée par le moi, lorsque la réflexion aboutit à une adhésion, lorsque la délibération aboutit à une volition active, à une impulsion consciente, il peut paraître au premier abord que le rôle de l’inhibition n’est plus le même. Toutefois la réflexion et l’examen des faits amènent, je crois, à conclure autrement. Il y a d’abord un léger arrêt de la tendance qui finit par triompher, et il y a ensuite arrêt d’un certain nombre d’autres tendances, ce dernier fait ne présente d’ailleurs aucune difficulté.
1. Annales d’hygiène publique et de médecine légale , 1875, 2e série, tome XLIV. Discussion sur la responsabilité des actes commis par les épileptiques.