Même ouvrage, p
en réveillant et en entretenant de nouvelles idées et de nouvelles sensations en harmonie avec l’individualité psychique antérieure du malade ; d’où la règle de ne guider le convalescent que dans le sens des choses qui l’intéressaient jadis, et l’on comprend qu’ici la môme méthode ne peut pas s’appliquer à tous les cas, et qu’il faut savoir prendre chaque ‘ malade par son côté favori.» Il s’agit de venir en aide à ce qui reste de l’ancien moi, pour rétablir les anciennes associations et par conséquent inhiber les nouvelles. « C’est ici qu’intervient dans toute son utilité la connaissance que le médecin peut avoir des hommes, alors qu’il doit saisir les différences provenant du caractère, des penchants, des habitudes, du degré d’éducation, et qu’il doit rechercher par quel côté le malade est sensible, » c’est-à-dire, les associations systématiques inhibitrices qu’il est le plus facile de susciter : « Ainsi, il y a sous ce rapport certaines différences entre les deux sexes. Il est des individus chez qui l’intégrité de la pensée et de la volonté est liée de la façon la plus intime avec les occupations extérieures de leur vie ; certains ouvriers ne retrouvent l’unité complète de leur individualité antérieure qu’en reprenant leurs travaux, à certains musiciens il faut le son de leur instrument, etc... Tout ce qui a une certaine analogie avec la vie antérieure du malade, tout ce qui lui rappelle ses liens de famille ou ses anciennes occupations, concourt à fortifier son moi». De même que le moi disparaît quand l’inhibition systématique cesse, il se reforme et l’on peut le ramener en reproduisant la coordination systématique ancienne des éléments psychiques — et nous avons ici une nouvelle preuve de la persistance de tendances arrêtées, c’est qu’on peut bien fortifier l’ancien moi et le faire revenir à son état de force relative, mais il serait à peu près impossible d’en susciter un nouveau. « On manque toujours son but, dit Griesinger, quand on veut développer chez le
malade des sentiments qui n’ont aucun rapport avec le fond du caractère qu’il avait avant de tomber malade : Par exemple, on perdrait son temps à tenir des propos religieux à un homme léger et frivole, tout aussi bien qu’à vouloir forcer un individu qui déteste la musique, à jouer d’un instrument. Il n’y a qu’un seul cas où l’on doive se départir de ce précepte d’entretenir soigneusement et de fortifier la personnalité antérieure du malade, c’est lorsque quelque défaut de caractère qui a longtemps dominé le moi a contribué éventuellement au développement de la maladie. Dans ces cas, qui se présentent de temps en temps, où la folie semble la conséquence finale d’une existence vouée au mal, on ne pourrait guère espérer la guérison que s’il se produisait un changement total dans l’existence morale de l’individu ; mais chacun sait de quels faibles moyens nous disposons pour arriver à un tel résultat, combien il est difficile d’opérer une modification aussi radicale, et surtout, combien il est rare, quand on est arrivé au succès, de ne pas voir bientôt la rechute se produire. » C’est que l’ancien moi, tout démembré qu’il est, persiste encore en partie, il en reste des éléments qui ont conservé leurs anciennes affinités, des fragments, des systèmes incomplets qui tendent à se compléter et qui peuvent y arriver si les circonstances sont favorables, s’ils y sont aidés par des perceptions , des idées , des sentiments suscités d’une manière appropriée.
Ainsi l’inhibition systématique nous paraît une des conditions essentielles du maintien de la personnalité ; quand la personnalité se forme, elle se produi' ; quand elle disparaît, la personnalité se dissout. Elle contribue également à la production et au maintien des groupes de tendances qui constituent des sous-personnalités, et à la production et au maintien de la synthèse psychique aussi complète que jjossible qui constitue la personnalité la moins imparfaite que nous connaissions, et qui n’est,
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comme l’ont fait remarquer M. Taine et M. Ribot, qu’un état très instable. Et cette instabilité est due pour une bonne part à la persistance des tendances inhibées qui menacent la coordination totale et sont toujours prêtes à profiter du relâchement de cette coordination pour reproduire des systèmes psychiques coordonnés en eux-mêmes et par rapport à leurs éléments, mais incoordonnés entre eux. Une forme plus élevée de la personnalité serait celle où se montrerait parfaitement dans sa plus haute manifestation l’inhibition systématisée comme corrélatif de l’association systématique, mais c’est un cas qui ne se présente pas.
Peut-être une forme plus élevée encore se produiraitelle si les tendances qui menacent la coordination générale venaient à disparaître, à s’effacer complètement, si les éléments psychiques se modifiaient de manière à ne plus pouvoir entrer dans d’autres systèmes que ceux qui donnent à la personne son unité, si les éléments de ces éléments se modifiaient dans le même sens, et ainsi de suite ; l’inhibition alors pourrait disparaître — mais un tel cas est tout au plus admissible au point de vue le plus abstrait, au point de vue d’êtres psychiques sans passé qui ait laissé en eux une trace, ou complètement dégagés des souvenirs, des dispositions qui leur seraient restés de ce passé. Ni l’une ni l’autre de ces conditions ne paraît pouvoir se réaliser pour l’homme et nous avons le droit de négliger l’hypothèse en question — qui, on pourrait le discuter, si cela en valait la peine, n’est peut-être pas recevable au point de vue même le plus abstrait possible.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Dans cette revue de toutes les classes de phénomènes psychiques, l’inhibition systématisée nous est apparue partout comme une condition essentielle de la vie psychologique, partout nous l’avons trouvée en corrélation avec l’association systématique. En même temps qu’une coordination psychique se forme, nous voyons que d’autres coordinations se défont, que les tendances qui n’entrent pas dans le système nouveau sont, à des degrés divers, inhibées, empêchées d’aboutir, arrêtées dans leur développement, la forme de l’inhibition étant toujours déterminée par la forme de la coordination nouvelle qui la détermine. En somme , l’association systématique et l’inhibition systématisée sont les deux faces du processus de coordination de l’esprit, l’une n’existe pas sans l’autre, la perception, l’image, l’idée, le jugement, le raisonnement, les sentiments , les tendances, les volitions, la personnalité soumises à des analyses particulières nous ont montré la généralité de ce fait, sa raison d’être et son importance, nous n’avons ici qu’à indiquer à un point* de vue général et en résumant et synthétisant ce qui vient d’être dit, les formes essentielles de l’inhibition psychologique.
Elles sont au nombre de deux qui se complètent l’une l’autre et se produisent simultanément quand l’esprit fonctionne bien. Elles peuvent s’indiquer ainsi : 1° un élément psychique ne peut entrer à la fois dans deux systèmes non coordonnés entre eux ; 2° l’activité d’un élément psychique tend à arrêter celle des autres éléments qui ne peuvent se coordonner avec lui.
La première forme consiste en ceci que lorsqu’une des
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affinités des éléments psychiques est satisfaite, les autres sont momentanément inhibées ; si, par exemple, l’idée du triangle est employée pour un moment dans le jugement : la somme des angles d’un triangle est égale à deux angles droits, les autres jugements, où cette idée pourrait entrer aussi comme élément, ne sont pas suscités en nous, et nous ne pensons pas explicitement que dans tout triangle un côté est plus petit que la somme des deux autres et plus grand que leur différence. Le jugement lui-même a d’ailleurs ceci de caractéristique qu’il suppose la mise à part d’un des éléments d’une idée complexe, c’est-à-dire l’arrêt d’une grande partie des affinités d’un mot et d’une partie de l’idée complexe ; cet arrêt est déterminé par la forme systématique de la coordination, c’est-à-dire de l’ensemble dont l’élément considéré, mot, idée, ou tout autre que l’on voudra, fait partie. Oe qui le prouve bien, et ce qui prouve en même temps la persistance des affinités inhibées, c’est que dès que cette coordination se relâche, dès que la systématisation supérieure se dissout, l’arrêt ne se produit plus de la même manière et que le même mot, la même partie d’idée peut éveiller à la fois plusieurs séries discordantes ; plusieurs affinités se satisfont alors à la fois, comme dans la lettre de ce fou qui écrivait vin mille francs, et où le son vin était associé à la fois à l’idée du nombre vingt mille et à celle du jus de raisin.
La seconde forme consiste en ce que l’action d’arrêt occasionnée par une activité systématique s’exerce non seulement sur les éléments du système dont il inhibe certaines affinités, mais aussi sur les éléments qui ne peuvent pas entrer dans le système et dont il empêche l’activité. Peut-être aussi cette seconde forme est-elle un cas delà première, et peut-être pourrait-on soutenir que tous les éléments concourent à la fois à un même fait d’une manière plus ou moins marquée, et que la première loi
l’inhibition systématique — CONCLUSION 313
suffît pour établir que d’autres phénomènes psychiques non coordonnés avec le fait dominant ne peuvent se produire. Nous avons eu l’occasion de voir , à propos de la personnalité physique que le retentissement d’un phénomène psychique dans l’organisme entier, et l’association systématique qu’il y déterminait était beaucoup plus considérable qu’on ne serait porté tout d’abord à l’admettre. Cependant il me paraît bien difficile d’établir qu’il n’y ait pas même dans l’activité systématique la moins imparfaite, un certain nombre d’éléments qui restent indifférents, puisque aussi bien nous savons qu’il y en a dans tous les cas qui restent hostiles et chez lesquels le contre-coup de l’association systématique dominante se montre seulement par l’inhibition de leurs tendances propres. C’est là du moins le fait le plus ordinaire à ce qu’il semble et l’interprétation la plus simple et la plus satisfaisante qu’on en puisse donner. Au reste, il n’est pas besoin d’insister davantage sur le fait lui-même de l’arrêt des phénomènes et des tendances qui ne peuvent s’harmoniser avec l’état dominant, il en a été donné assez d’exemples dans les pages qui précèdent. Bien entendu encore ici il ne se peut agir que de l’inhibition exercée par une activité coordonnée sur un esprit bien organisé. Ce que j’ai dit dans la première partie de ce travail sur la vie indépendante des éléments psychiques suffit à indiquer dans quelles limites l’inhibition se produit, et c’est sous les réserves imposées par l’imperfection de l’homme et l’incohérence plus ou moins grande mais toujours réelle de sa nature que nous devons formuler la loi de l’inhibition systématisée.
« Tout phénomène psychique tend à arrêter à sa naissance et dans son développement ou à faire disparaître tout autre phénomène psychique qui ne peut entrer avec lui dans une association systématique. »
Je crois que les deux grandes lois qui ont été étudiées
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ici sont celles qui expriment essentiellement la nature même de l’esprit, mais le moment de chercher à déterminer avec plus de précision ce que c’est qu’un esprit et de tâcher de retrouver dans une synthèse psychique concrète le jeu de nos deux lois, et de ramener ces lois à cette synthèse n’est pas encore venu. Il y a, en effet, une autre loi psychique, moins importante que les deux précédentes, et dérivée d’elles, mais à laquelle on n’a pas fait encore, à ma connaissance, la part qu’elle mérite dans la constitution de l’esprit : c’est la loi du contraste. Elle est, comme nous le verrons, une manifestation particulière des deux grandes lois dont il a été question jusqu’ici mais elle les réunit toutes les deux dans une forme très spéciale et suffisamment caractérisée pour mériter d’être étudiée à part. D’un côté, elle les complète, de l’autre elle paraît s’opposer à elles, et l’analyse seule de la loi et des phénomènes dont elle est l’expression abstraite pourra nous montrer, sous la discordance apparente, les rapports de causalité et aussi de finalité immanente des formes de l’esprit.