CHAPITRE I
Le contraste simultané.
D’après l’énoncé de la loi du contraste, il faut admettre que toute tendance, mise en activité, s’accompagne immédiatement de l’activité d’une tendance opposée à elle. Ceci semble être a 'priori en contradiction avec l’expérience directe et aussi en contradiction avec les lois de l’esprit que nous avons déjà examinées, en particulier avec la loi d’inhibition. Ne venons-nous pas de voir, par exemple, que tout phénomène psychique empêchait la production et le développement des autres phénomènes qui ne pourraient s’harmoniser avec lui? Et ne semble-t-il pas évident qu’une tendance ne peut qu’être gênée par l’intervention d’une tendance opposée? D’un autre côté, l’observation directe ne pourrait-elle pas prouver avec évidence que si je suis bien disposé pour quelqu’un, par exemple, je ne suis pas, au même moment, et sous un même rapport, mal disposé pour lui? L’examen et l’analyse des faits permettront, j’espère, de lever ces contradictions apparentes. Etablissons d’abord leur réalité.
Pour ce qui concerne les perceptions et les images vives, nous connaissons le contraste simultané des couleurs — si, par exemple, nous regardons fixement un petit carré de papier rouge, nous ne tardons pas à le voir entouré d’une bordure verte, si le carré est jaune, la bordure sera bleue, violette, etc. Cette tendance à voir la couleur complémentaire est très générale, bien qu’elle n’aboutisse pas toujours à des phénomènes très nets.
Pour les images, nous avons aussi ce fait connu que la représentation mentale très vive d’une couleur , peut
LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
amener la représentation consécutive d’une couleur complémentaire. Je ne pense pas que l’on ait établi la possibilité du contraste simultané, provenant de l’influence exercée par une image, et je n’ai pas l’imagination visuelle assez vive pour réaliser moi-même l’expérience ; mais voici une expérience plus accessible à tout le monde et qui montre bien le pouvoir de l’image au point de vue de la production du contraste : regardez fixement un petit carré de papier rouge, et portez ensuite le regard sur une surface grise, vous aurez, par le contraste successif, la vision subjective d'un carré vert et, par un effet de contraste simultané, cette image d’un carré vert, se bordera d’une bande rouge. Il ne s’agit pas ici d’images pures, mais d’illusions, puisque la vision de la couleur complémentaire est excitée par des rayons lumineux partant du monde extérieur, cependant, le rôle que joue l’image est assez marqué pour qu’on puisse supposer que ce qui s’applique aux sensations, par rapport à la production du contraste simultané, s’applique également aux images. Il semble bien que, dans ce dernier cas, la part des rayons venus de l’extérieur, soit surtout de renforcer, de mettre en évidence les tendances psychologiques au contraste existant dans les organes de la perception. Et on pourrait aussi bien tirer la même conclusion, mais avec moins d’évidence peut-être, du contraste produit par la sensation.
Le fait du contraste n’existe pas seulement pour les représentations visuelles, il correspond à une tendance générale de l’esprit et nous pouvons la faire ressortir dans tous les genres de sensations. Elle est moins apparente pour l’ouïe ou pour le goût que pour la vue, mais nous la mettrons en évidence d’une manière indirecte.
Le contraste des couleurs ne se manifeste pas uniquement par la production de couleurs complémentaires simples, il se marque aussi, et c’est un cas particulier du même phénomène, parla modification que subissent deux couleurs
l’association par contraste simultané 319
rapprochées. Des teintes opposées, le rouge et le vertbleu, placées l’ime près de l’autre se font naturellement ressortir, le rouge parait plus rouge et le vert paraîtra plus vert « d’une manière générale, lorsque deux surfaces colorées sont juxtaposées, chacune d’elles se trouve modifiée comme si elle avait été mélangée d’une certaine quantité de la couleur complémentaire de l’autre » 1. On sait que l’art a tiré parti de ces influences, et des effets produits par l’association des couleurs 2. « C’est pour avoir connu ces lois, dit Charles Blanc, pour les avoirs étudiées à fond, après les avoir par intuition devinées, qu’Eugène Delacroix a été un des plus grands coloristes des temps modernes, et l’on peut même dire le plus grand, car il a surpassé tous les autres non seulement par le langage esthétique de son coloris, mais par la variété prodigieuse de ses motifs et par l’orchestration de ses couleurs » 3.
Mais si ce phénomène: deux sensations opposées se font ressortir l’une l’autre, est un effet du contraste des sensations, et un cas de ce fait général : l’existence d’une sensation rend l’esprit apte à éprouver plus facilement une sensation opposée, il ne paraît pas douteux que le contraste ne se produise dans tous les ordres de perceptions. Si le rouge tend à nous faire paraître plus vert le vert qui est à côté de lui, de même un son strident nous paraîtra plus strident s’il éclate pendant une mélodie douce, que si nous l’entendons au milieu d’un tumulte discordant. Malheureusement pour la plupart des sons, des goûts, des odeurs, la tendance au contraste qui ne peut pas être très vive par la raison bien simple qu’il n’existe pas d’opposition aussi précise dans le domaine des sons, du goût ou des odeurs que dans le domaine des couleurs et que, par exemple, ni le timbre de la flûte ne s’oppose à celui du