Charles Blanc. Grammaire des arts du dessin, p
trombone, ni l’odeur de l’héliotrope blanc à celle de la viande gâtée, ni le goût du sucre à celui de la craie, comme le vert s'oppose au rouge, cette tendance au contraste, dis-je, est encore masquée par des causes diverses. Il n’y a pas de champ des sons, des odeurs, des goûts, ni même du tact tout à fait analogue au champ visuel et où des sensations différentes puissent se produire, les sensations restent moins séparées, elles tendent soit à se confondre, soit à produire une impression dominante de malaise qui rend difficile l’analyse délicate dont nous aurions besoin. Mais il existe un moyen de tourner cette difficulté, c’est d’avoir recours au contraste successif, c’est, ce que nous ferons tout à l’heure et nous aurons l’occasion de voir que ces deux formes du contraste sont l’expression de tendances analogues et que, par suite le fait du contraste peut être reconnu dans le domaine entier de l’activité perceptive.
Ce n’est pas seulement au point de vue delà qualité, pour ainsi dire, de la sensation que le contraste se manifeste. L’intensité, l’éclat donnent aussi lieu à des effets de contraste. La couleur rouge légèrement orangée du géranium qui paraît très vive quant on la met à côté de la plupart des fleurs de couleur analogue, pâlit remarquablement si on l’approche de la fleur de la verveine. De même la voix d’un chanteur nous paraîtra d’autant plus forte que les voix de ses compagnons seront plus faibles, je n’insiste pas sur ces faits connus que j’aurai d’ailleurs l’occasion de retrouver encore à propos du contraste successif. Peut-être pensera-t-on que les faits de contraste de cette nature rentrent plutôt dans le domaine de l’intelligence que dans celui de la perception, mais l’intensité est bien un des éléments de la perception, il est sûr d’ailleurs que la perception renferme des phénomènes intellectuels et aussi que dans les cas précédents, la perception considérée dans son ensemble est modifiée.
l’association par contraste simultané
Si nous passons aux faits intellectuels proprement dits, des phénomènes fréquents, et d’observation journalière nous montrent la tendance au contraste. Lorsqu’on éveille chez une personne des idées qui s’accordent mal avec ses croyances ou son expérience, il s’ensuit généralement une sorte de conflit, dans lequel l’association par contraste se marque par la force supérieure qu’acquièrent momentanément les idées préexistantes et par l’énergie avec laquelle elles se manifestent, c’est-àdire par le nombre et la force des nouvelles associations qui se produisent en opposition avec l’idée suggérée. Si, par exemple, vous affirmez à une personne qu’un objet est jaune alors qu’elle le voit rouge, son premier mouvement sera de nier ce que vous dites, de vous répondre : « Mais non, il est rouge ! » Elle ne peut accepter à la fois les deux perceptions, ou même la perception et l’idée contradictoires que l’on tend à faire naître en elle, et l’effet du contraste est de donner plus de force à l’idée déjà existante, de la faire associer avec les mots qui expriment la négation ou avec les idées qui peuvent expliquer notre affirmation tout en maintenant la vérité de croyances antérieures. Il se peut, en effet, que la personne ne réponde rien, surtout si elle soupçonne qu’elle est le sujet d’une expérience, mais alors encore, on voit la suractivité imprimée à l’opinion déjà établie chez elle se manifester par la formation de nouvelles idées. Cette réaction, par l’effet du contraste, se manifeste même dans l’état d’hypnotisme, les personnes mises en état de somnambulisme artificiel se refusent parfois plus ou moins à admettre l’hallucination qu’on tend à leur imposer h
1. Un des caractères psychiques de l’état des personnes hypnotisées parait bien être en général la suppression des associations par contraste ou du moins l’affaiblissement extrême d’une grande partie des idées suggérées par ce mode d’association.
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Ce qui précède peut en somme se résumer ainsi : Toute idée suggérée en opposition avec une croyance, avec une idée antérieurement établie dans l’esprit tend à donner de la force à cette idée et à cette croyance. Mais comme elle a fortifié ses antagonistes elle peut à son tour et par un mécanisme analogue être fortifiée par elle — c’est une application de la même loi du contraste. En effet, si l’idée suggérée au lieu d’être immédiatement rejetée, parvient à se maintenir quelque peu dans l’esprit, il est à remarquer bien souvent que les idées éveillées en opposition avec elles, selon le mode déjà décrit, ont pour effet de lui donner une certaine force. C’est le cas, par exemple, des soupçons que l’on tend à rejeter avec indignation mais qui, s’ils ne sont pas bien évidemment absurdes et ridicules, peuvent finir par s’ancrer d’autant plus profondément qu’ils auront été plus vivement combattus d’abord, au lieu que la distraction ou l’inattention les auraient beaucoup plus facilement empêchés de se développer. De même une objection adressée à l’une de nos croyances acquiert souvent si nous nous l’approprions bien, une force d’autant plus considérable que nous nous efforçons davantage d’y répondre. On évite cet inconvénient en ne tenant pas compte des objections.
Et c’est bien ainsi que les choses se passent dans la plupart des discussions ; les arguments d’un des interlocuteurs ont juste l’efficacité voulue pour surexciter les opinions de l’autre. Ils ne pénètrent pas assez avant pour les ébranler, mais ils font sentir qu’ils les menacent, et les opinions menacées se défendent, elles éveillent tout un cortège de phénomènes : idées, images, raisonnements aptes à se systématiser avec elles, c’est-à-dire à les fortifier. De nouvelles associations se forment , de nouvelles cohésions s’établissent, — et si quelque élément imparfaitement coordonné existait dans l’esprit, il y a des chances que l’activité éveillée par contraste le fasse
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disparaître. — C’est ainsi que la discussion a du moins ce bon effet, quand les adversaires sont intelligents, que chacun en sort souvent bien plus convaincu et avec quelque raison, car sûrement ses opinions sont mieux coordonnées, ses idées sont plus nombreuses et plus précises et ses arguments plus variés et plus complexes.
Aussi est-ce un excellent moyen en bien des cas pour réveiller chez quelqu’un des opinions anciennes encore persistantes, mais un peu engourdies, de les attaquer brusquement, et selon à qui on a affaire, maladroitement ou adroitement. On peut obtenir un effet analogue en suscitant chez son interlocuteur, non pas un état de conscience qui contrarie une opinion dominante, mais un état qui contrarie une manière de penser systématiquement associé à l’opinion dominante ou dérivant d’elle logiquement. Cela peut être une occasion de vérifier le degré de coordination des opinions d’une personne. La propagation des idées anti-religieuses ou la persécution, — surtout si elle n’est pas très rigoureuse, — raviventnon seulement lezèle, mais les croyances religieuses, de même les persécutions politiques , de même simplement le fait d’un changement de gouvernement ; on est souvent d’autant plus convaincu de l’excellence d’une forme politique, et pour des raisons diverses dont je ne retiens que ce qui se rapporte à mon sujet, que l’on ne la possède pas actuellement. Chacun des actes du gouvernement que l’on subit est une occasion de le comparer à celui qu’on désirerait, et la comparaison est généralement à l’avantage du dernier — jusqu’à ce qu’il s’établisse à son tour. Mais les faits de ce genre se compliquent de phénomènes affectifs et nous aurons l’occasion d’y revenir.
Il faut rappeler ici ce que disent les aliénistes au sujet des précautions à prendre en parlant aux aliénés, ils recommandent de ne pas contrarier leurs idées et de ne pas discuter avec eux — on ne fait ainsi que fournir des
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aliments à leur délire ; j’ai déjà cité à propos d’un autre sujet un passage d’Esquirol, voici ce que dit Griesinger :
« Quant à la première indication, qui est d’affaiblir les sentiments et les idées morbides des aliénés, l’expérience a démontré qu’on arrive rarement à un résultat favorable en les combattant directement Il est également mau-
vais de chercher à combattre directement, par un raisonnement logique, les idées délirantes des malades
Toute discussion directe, surtout passionnée, augmente ordinairement le délire en ce qu’elle excite le malade à justifier ce qu’il dit ; elle l’irrite et l’aigrit d’autant plus que la dialectique qu’on lui oppose est plus forte et plus serrée, et que ces raisonnements lui sont présentés avec un air de moquerie et de persiflage. Que, devant un malade qui se croit complètement ruiné on étale son or et ses billets de banque, que devant un autre on démolisse le mur dans lequel il croit que ses ennemis se cachent, on ne fera que les irriter l’un et l’autre, qu’attirer leur attention sur leurs idées fausses » h L’action du contraste est ici bien visible et exactement analogue à celle que nous avons reconnue déjà — la suggestion d’une idée est une cause de renforcement pour l’idée opposée.
Ainsi nous apercevons la fréquence de l’association par le contraste, mais nous ne pouvons déterminer sa généralité qu’après en avoir examiné le mécanisme. Nous avons encore d’ailleurs, à l’examiner au point de vue intellectuel par d’autres côtés, et nous pouvons rappeler à cet égard ce qu’en ont dit déjà quelques auteurs: Bain, qui a bien vu la fréquence du contraste, l’a surtout reconnu dans les opérations intellectuelles ; il ne parle guère de son rôle dans le jeu des sentiments et des tendances, et ce qu’il dit de l’émotion produite par le contraste ne peut être considéré comme suffisamment approfondi et