‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 94 sur 133 · Bail. Ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Bail. Ouvrage cité, p

l’association par contraste simultané 315

l’association par contraste me paraissent fort instructifs au point de vue de l’étude de ce qui se passe dans le fonctionnement normal de l’intelligence. Il semble bien que les coordinations intellectuelles ne se puissent faire que par des rectifications successives ; des habitudes correspondant à des réalités souvent perçues, à l’expérience antérieure sont plus ou moins dérangées par les nouvelles idées, les nouvelles croyances qui tendent à s’établir en nous et réagissent en déterminant des idées de contraste qui enrayent au moins partiellement le développement de l’état nouveau. Quand l’esprit fonctionne bien, à la suite de plusieurs associations par contraste à peine senties et qui peuvent même passer fréquemment inaperçues, la nouvelle idée, la nouvelle croyance se dépouille de tout ce qui peut choquer les notions acquises, les idées fixées déjà, soit qu’elle perde quelques-uns des éléments qui la constituent, soit qu’elle modifie à son tour les croyances antérieures par un mécanisme exactement analogue à celui par lequel elle est modifiée elle-même par celle-ci — et une série d’associations par contraste a fini par aboutir à un état de systématisation. Mais nous devons supposer que ces associations se font alors même que nous ne les apercevons pas et que la tendance au contraste subsiste toujours, même quand elle ne se manifeste pas par des phénomènes susceptibles de la faire immédiatement reconnaître. Nous avons vu en effet des cas où l’idée contrastante se réveille suffisamment pour donner une allure particulière à la série des phénonomènes psychiques. Mais les cas où l’association par contraste est supprimée ou exagérée nous permettent de généraliser le fait. Nous pouvons en effet voir ce qui arrive dans le rêve , l’hypnotisme , la folie et nous remarquons dans un cas que les conceptions délirantes ou simplement les idées fausses, les erreurs sont déterminées par un affaiblissement des associations par contraste qui

346 LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE

auraient été capable de les enrayer, et dans l’autre cas que la trop grande force, ou la fréquence trop grande de ces associations détermine des idées erronées, des suppositions ridicules , des doutes insensés que l’affaiblissement de la réaction ferait disparaître. Nous en concluons que si cette tendance au contraste présente des excès et des faiblesses qui donnent lieu à un fonctionnement pathologique de l’intelligence, c’est qu’elle existe à quelque degré dans son fonctionnement normal et qu’elle sert à faire le contrôle des idées qui se présentent en suggérant l’idée opposée, ou plutôt en la tenant prête à apparaître s’il le faut pour assurer un conflit, une lutte pour l’existence et une sélection. Ainsi la réalité de l’association par contraste nous est montrée fréquemment par l’expérience directe et normale dans le domaine des idées et des opérations intellectuelles, les formes pathologiques qui nous font voir ses affaiblissements et ses exagérations et les résultats qui s’ensuivent nous prouvent la nécessité logique et l’existence permanente de la tendance mentale qui produit cette association. Au reste, je crois que la nécessité et la fréquence de l’association par contraste deviendront de plus en plus évidentes à mesure que nous avancerons dans cette étude.

Dans le domaine des tendances, de l’activité motrice, nous retrouvons l’association par contraste. Ici encore elle nous apparaît comme universelle et nécessaire. La vie purement physiologique nous montre déjà des phénomènes très frappants et tout-à-fait analogues à ceux que nous venons de voir à propos de l’intelligence et du jeu des idées ; c’est, par exemple, la mise en action simultanée des muscles antagonistes. « Les muscles d’un même membre agissent presque toujours tous à la fois

l'association par contraste simultané 347

dans l’exécution d’un mouvement, et pourtant dans chaque membre, une moitié des muscles a généralement une action diamétralement opposée à celle de l’autre moitié. Dans l’avant-bras, les muscles de la face antérieure ont pour action de fléchir les doigts et de fermer le poing : ce sont les fléchisseurs. Ceux de la face postérieure sont extenseurs et tendent à ouvrir les mains. On dit pour cette raison que les uns sont les antagonistes des autres.

« Dans l’exécution d'un mouvement, jamais un muscle n’agit sans que son antagoniste entre en contraction pour lui faire subir une sorte de pondération et de contrôle. Cette opération est nécessaire pour modérer et rectifier

le mouvement Deux muscles antagonistes sont les

régulateurs l’un de l’autre ; quand ils se font opposition dans une juste mesure, les mouvements sont précis et bien coordonnés » h

Cette conception de l’action des muscles antagonistes n’a pas été acceptée par tous les physiologistes, — émise par Winslow et ensuite par Duchenne de Boulogne, elle a été confirmée par les expériences de M. Beaunis. « Les muscles antagonistes ne sont donc pas comme on l’admet généralement, les uns actifs, les autres passifs dans un mouvement donné ; mais, au contraire, ils interviennent tous directement dans ce mouvement, et le mouvement total n’est que la résultante des actions qui se passent au même moment dans les muscles antagonistes » 1 2.

Il Y a> je pense, une analogie frappante entre cette mise en jeu des muscles antagonistes, aboutissant, quand elle se fait harmoniquement, à des mouvements précis et bien pondérés, et le jeu de l’intelligence, comme nous l’avons décrit tout à l’heure, la mise en activité d’idées, de tendances antagonistes aboutissant à des conceptions précises

Page 1