‹ L'Administration Civile de L'Égypte ByzantineChapitre 10 sur 49 · II. — Les progrès du patronat et l’autopragie · texte numérisé non relu

II. — Les progrès du patronat et l’autopragie

Dans la lutte qu’ils avaient soutenue contre les agissements des fonctionnaires et des habitants de l'Égypte, sans gagner d: terrain, les empereurs de Byzance s'étaient bientôt trouvés aux

(1) Cod. Theod., XI, 8, 3.

{2) Cod. Just, 1, 55, ro.

(3) Cod. Just., I, 4, 10.

(4) Nov. Just., XV, praef.; Nov. VII, edict. 1. Pour la question du defensor en général, cf. E. CHÉNON, Étude historique sur (le defensor civi. latis (Nouvelle Revue historique de droit français et étranger, 1880, p. 322 ss.),

jh

prises avec des obstacles nouveaux; si bien qu’au début du

] N sf pi , | 2 règne de Justinien, la situation s’est fort aggravée par rapport

à ce qu’elle était deux siècles plus tôt. Le régime de la pro-

priété s'était, en effet, profondément modifié dans le pays au

cours du Bas-Empire (1). Les terres impériales existent toujours au Iv° siècle à côté des terres publiques, des terres acquises ‘par l’Église et des propriétés privées, mais les diverses catégories de domaines qui lacomposaient (4% Sasthixr, y% Sruocia, y oùstxx) semblent alors s'être fondu:s ensemble en même temps que se réduisait considérablemeut leur étendue respective. La propriété privée (twnxf), inexistante dans l'Égypte ptolémaïque, apparait en Égypte, dès le Haut-Empire, avec les restrictions que comportait le droit provincial, naturellement, et elle s’est accrué peu à peu aux dépens des terres impériales, sans doute par suite des difficultés grandissantes qu'éprouvait l'État à les faire cultiver. |

D'autre part, au cours du IV° et du v° siècle, ont dû se former et bientôt se multiplier les grandes propriétés privées qui se constituent au détriment des domaines de modeste importance. Ces derniers tendent à devenir de moins en moins nombreux au moment même où se développe la propriété à titre privé.

C’est ainsi que l’on vit apparaître le patronat et l'institution dite autopragie, qui prennent une extension bientôt redoutable et viennent accentuer la défaite du pouvoir central en matière administrative.

Pour se dérober aux charges qui leur incombaient, les contribuables d'Égypte ne s'étaient point toujours bornés à recourir à des solutions désespérées : l’abandon de leurs terres, la fuite au désert, l’entrée dans quelque pieuse retraite. Les grands propriétaires disposaient de moyens moins précaires pour bra. ver les constitutions impériales.

A la puissance que leur donnait la fortune, venait souveñt se joindre le prestige des fonctions publiques qui pouvaient leur être confiées. Au besoin, il leur était loisible de résister

-(1) WILCKEN, Grundzüge, p. 310 ss.

ouvertement aux collecteurs des impôts grâce aux troupes de bucellaires qu’ils entretenaient sur leurs immenses domaines (1). Comment les petits propriétaires, réduits à payer leurs taxes ou à s'enfuir, n’eussent-ils point recherché l’utile protection de ces puissants personnages ?

. Aussi voit-on peu à peu les modestes cultivateurs de la y5pz

: rechercher leur patronage, s’organisant ainsi méthodiquement,

pour ainsi dire, dans la lutte séculaire contre le fisc (2). Pour échapper aux charges qui grèvent la terre, le paysan propriétaire ou locataire libre d’un domaine préfère abandonner ses droits entre les mains d’un grand propriétaire, au moyen d’une donation ou d’un bail fictif, et devenir le colon d’un possessor. De libre propriétaire ou locataire qu'il était, il est alors réduit peu à peu au rang de serf (colonus adscripticius) du patron qu’il s’est choisi. Bientôt le colon sera aussi peu libre vis-à-vis de son maître qu’il l'était naguère vis-à-vis de l’État ; il sera attaché au sol qu’il cultive de par la volonté de son patron, comme il l'était jadis sous la contrainte des pouvoirs publics. Il ñne pourra intenter d’action civile contre son patron. Si ce dernier vend ses terres, les colons passeront avec elles aux mains du nouveau propriétaire. Dans la série des contrats sur papyrus actuellement déchif-

Lt

frés, où on voit tel paysan louer sa terre à un grand proprié-

taire pour. un temps qui ne dépend que du bon plaisir de ce

dernier, le texte le plus ancien que l’on possède est daté de l’année 488 (3); un autre contrat de cette espèce est daté de

(1) Ch. LéÉcRIVAIN, Les soldats privés du Bas-Empire (Mélanges de l’École de Rome, X, 1890); J. MasPero, Organisation militaire de l'Egypte byzantine, p. 46, 66-68; Th. MommMsen, Das roemische Mijitaerwesen seit Diocletian (Hermes, XXIV, 1889, p. 233-239).

(2) La question de l’origine et du développement du patronat a été étudiée d'une façon générale par F. de ZuLUETA, De Patrocinüs vicorum (Oxford Studies in Social and Legal History, 1909); RosTowzEw, Studien zur Geschichte des roemischen Kelonats. Pour l'Égypte en particulier, cf. M. GELZER, op. cit., p. 72-77; H, I. BEL, The -Byzantine servile State in Egypt (The Journal of Egÿptian Archaeology, IV, 1917, p. 86-106).

GP ÆHernals rot,

ET 2 A Lee d'A

553 (1). À partir de ce moment, les exemples en sont fréquents en Égypte (2).

Le patronage auquel recouraieñt ainsi les. contribuables se manifestait sous des formes variées. Dans le discours xes. rüv “m205Txa@Y qui remon'e à la seconde moitié du 1v*. siècle. Libanius décrit les diverses manières dont on éludait les charges publiques grâce au patronat (3). Les artisans des villes (4), les mavicularii (5) essayent comme les propriétaires campagnards d’échapper à leurs devoirs en se mettant sous la protection d’un patron. Tout grand propriétaire foncier, tout fonctionnaire même, peut être patron, qu’il soit simplement uriale où qu’il remplisse les plus hautes fonctions civiles où militaires. L'essentiel, c’est d’avoir le prestige ou la force contre lesquels viendront se briser les tentatives des agents du fise (6). Dès le rv° siècle, le pouvoir central se préoccupe de cet état de choses, il s’efforce de réagir.

La façon dont les grands propriétaires ont tourné à leur profit la législation agraire en se substituant à l’État vis-à-vis de leurs colons paraît inquiétante en haut lieu; non pas certes que l’on pût s’émouvoir de l’oppression qui allait peser sur les petits propriétaires, mais on voyait compromise «encore par le patronat la levée des impôts déjà si difficile.

Le gouvernement impérial se montre. particulièrement anxieux des effets de cette coutume lorsqu'il s’agit de l'Égypte, dont on attend chaque année le convoi de blé destiné à la capitale. L « anxiété chronique » qui se manifeste à Byzance

(D) Br GAUE: 304.

(2) F. de ZULUETA, op. cit, p. 45.

(3) Lrsanius, Oratio XLVII On peut, pour cette fois, prendre à la lettre. les déclamations de l’orateur qui sont confirmées par les textes des constitutions.

(a) CodThead XL x 81, XIV 13, 351 s, 9

(5) Cod. Theod., XIIX, 7,-2. Cf. H, Piceonnrau; L’annone romaine cb les corps de navicuülarü, particulièrement en Afrique (Rev. de l'Afrique franc. IV, 1886).

(6) La liste des patrons : « magistri utriusque militiae, comites, proconsules,: vicarii, augustales, tribuni,. ex ordine curiali vel cuiuslibet alterius dignitatis » fournie: par une constitution (Cod. Theod., XI, 24, 4), est bien significative. |

au sujet de l’arrivée du grain ne fait que croître lorsque les navicularii cherchent à se dérober à leurs charges au moyen du patronat : si le transport du blé n’est plus régulièrement assuré, les ressources alimentaires de la ville sont elles-mêmes compromises. Devant un tel danger, Arcadius promulgue en 309 une constitution où il menace les navicularii (x).

C’est en vain d’ailleurs que, dans les -constitutions successives, les sanctions contre le patronat deviennent de plus en plus lourdes, que les amendes imposées aux patrons sont de plus en plus élevées, que l’on en vient à la confiscation des biens (2).

Patrons et colons finissent par avoir raison des résistances qu’on leur oppose à Byzance. En 415, une constitution d’Honorius et de Théodose, spécialement consacrée à l’Égypt:, reconnaît le fait accompli. Elle accorde aux petits propriétaires ou aux colons libres le droit de se mettre sous le patronat d’un possessor, et à ce dernier, la faculté de réduire le premier à l’état de colonus adscripticius (3). |

Le patron percevra lui-même les impôts sur les colons établis sur ses domaines et il en séra responsable; il est devenu autopracte. En règlementant le patronat en Égypte, la constitution de 415 n’en arrête pas l'extension. Dans sa Novelle XVII, Justinien, s’élevant contre les agissements des contri-

{1) Cod. Theod., Il, 24.

(2) En 360 une constitution (Cod. Theod., XI, 24, 1) s’élève contre les abus auxquels le patronat donne lieu en Égypte pour la perception des impôts. Le ton de la constitution de 368 (Cod. Theod., XI, 24, 2) est plus menaçant : les paysans encourent des pénalités corporelles, les patrons devront payer vingt-cinq livres d’or, et l’État leur confisquera en outre la moîtié de la somme qu’ils ont reçue comme prix de leur protection. Une troisième constitution est adressée spécialement en 305 au comes Aegypti (Cod. Theod., XI, 24, 3); une quatrième, en 399 (Cod. Theod., XI, 24, 4), porte de ‘vingt-cinq à quarante livres d'or le chiffre de l’amende imposée aux patrons; celle des colons est fixée à 8o livres. Enfin les sanctions sont aggravées jusqu’à la confiscation des terres des patrons et des paysans (Cod. Theod., XI, 24, 5). Les tabellions qui font des ventes fictives, les notables de village sont égaiement punis comme complices (Cod. Just., XI, 5, 4, 1 et 2).

(3) Cod. Theod,,\X4,724,,0:

AU IURE 7) Ve) 00 OA LE N D'an PL RUN OU TE RARE RSR OS LORS PORTE MES EN AT NS SA Cd ent LR CN FE NE e ;

buables et la puissance exorbitante des grands propriétaires, dénonce les abus auxquels donne lieu le patronat (x).

L’autopragie, accordée aux possessores, diminue d'autant l'autorité financière des municipalités et celle des fonctionnaires impériaux. Ceux-ci n'auront plus en effet à percevoir les impôts que dans les territoires ruraux qui entourent les cités en exceptant toutes les propriétés qui jouissent de l’autopragie.

Les possessores munis de ce droit ont évidemment les moyens de diminuer la part qui leur incombe; leur fortune, leur puis- . sance et souvent leurs fonctions officielles les mettant à l'abri des poursuites, les charges dont ils s’allègent sont d’autant plus lourdes pour les contribuables qui résident sur des terres non autopractes. Ils parviennent également à se dérober aux obligations municipales. Les classes sénatoriales en sont de plus en plus affaiblies, si bien que les agri excepti ont pu être regardés comme un des facteurs les plus importants dans ja décadence des institutions municipales en tant qu’elles sont hées au système fiscal (2).

Il est ainsi facile de s'expliquer que les habitants de certains villages aient songé à sortir de leur situation difficile en recourant au patronat et en obtenant pour eux-mêmes l’autopragie.

En fait, on ne connaît expressément jusqu'ici en Égypte qu'un seul village autopracte, un village de Thébaïde, le bourg d’Aphrodito. C’est l’empereur Léon qui lui avait conféré le droit de percevoir lui-même ses impôts (3). Rien n’oblige à supposer qu'il s'agisse pour le bourg d’Aphrodito d’une faveur toute exceptionnelle. Ce nest point ainsi du moins que la chose apparaît dans les textes relatifs à l’autopragie de la xwun. Il se pourrait même, comme Île pense Jean Maspero (4), que l’on ait un certain nombre d'exemples de communes autopractes dans la Descriptio Orbis Romani de

(DeNov. Just, XVII, 13.

(2) F. de ZULUETA, op. cit., p. 26.

(3) P. Caire 67079.

(4) J. MasperO, Études sur les hapyrus d’Aphrodito (Bul. de l'Inst. fr. d’Archéol. orient., VI, p. 120).

Georges de Chypre, qui énumère les villages situés en Égyple première (1), en Égypte seconde (2), en Thébaïde (3), à côté de la métropole et des cités dé ces éparchies. Peut-être s'agit-il, en eflet, de communes autopractes comme Aphrodito.

D'ailleurs, les bourgs autopractes sont connus et admis d’une façon générale dans l’administration byzantine (4), bien que

Théodose le Jeune ait prétendu les abroger comme une nou-

veauté dangereuse (5). Aïnsi, äl apparaît qu’au début lu vr® siècle, une notable partie des contribuables d'Égypte a su s’assurer nettement l’avantage dans la lutte contre le fise, les uns grâce à leur puissance, les autres au prix de leur liberté, tous au détriment des caisses de l’État. Une insécurité et un trouble profonds sont les conséquences financières de la situation ; la crise monétaire, qui s’est sérieusement aggravée, est l’indice du malaise économique qui sévit en Égypte (6).

D'autre part, grâce au triomphe du patronat, étroitement

lié à la puissance grandissante des grands propriétaires d’'É-

gypte, les hauts fonctionnaires eux-mêmes, qui appartienñent généralement à l’aristocratie foncière, sont presque devenus de véritables seigneurs féodaux détenant la terre et le pouvoir,

LE

jaloux de leur indépendance et de force à mettre en échec le

pouvoir central.

On peut ainsi entrevoir ce qu'était, dans la pratique, l’administration de l'Égypte avant les réformes de Justinien. La

(1) Georc Cyrru, Descriptios orbis romani, éd. H. Gelzer, p. 37, l'Eyr4tous

(2) Idp.138;:L 740,174x

(3) {1d:; p:ra40; 1 782.

(4) M. GELZER, Zum adrérpautov oyux der P. Aphrodito Cairo (Archiv für Papyrusforschung, V, 1013, p. 188-180).

(5) Cod. Theod., XI, 22, 4 (19 mai 409).

(6) Ch. Drenz, Une crise monétaire en Égypte au VI° siède (Rev. des Ét. grecques, XXXII, 1919, p. 158-166). La cherté croissante de la vie, le petit nombre des monnaies trouvées en Égypte pour l’époque qui s'étend du règne de Constance à celui de Justinien, l’habitude de régler les petits comptes en nature sont autant de faits qui illustrent la baisse continue de la monnaie accentuée depuis le IVe siècle, Cf. Louis C. Wesr, The cost of living in Roman Egypt (Classical Philology, XI, 1916, p. 293-314). nt A

tâche du Lasileus est d'autant plus lourde, une réforme plus urgente que les luttes religieuses favorisent le désordre ct

LA

contribuent grandement à fortifier les tendances séparatistes

qui se sont de plus en plus affirmées en Égypte depuis .e

v° siècle.

. JL. — La crise de 536-538. — Promulgation de l’Édit XIIL.

. Pendant les dix premières années du règne de Justinien, les

querelles religieuses n'avaient fait que s’envenimer en Égypte.

Bientôt éclate une véritable rébellion.

Depuis longtemps, il est vrai, le pays n'avait guère cessé d’être le théâtre de scènes plus ou moins sanglantes. Maintes fois les discussions théologiques avaient dégénéré en émeutes populaires. Déjà, l’ardeur avec laquelle les Égyptiens professaient le Christianisme avait rendu particulièrement violente la persécution de Dioclétien (1). Sous Théodose, de furieuses batailles de rues s'étaient livrées entre Chrétiens et Païens (2). Les discussions théologiques entre les Ariens et leurs adversaires guidés par le patriarche Athanase avaient pris en Égypte une singulière âpreté et elles avaient eu une profonde et continuelle influence sur l’histoire intérieure du pays (3).

Plus tard éclate la grande querelle monophysite, qui devait se mêler étroitement pour les maîtres de l'Égypte aux difficultés administratives (4). La puissance du parti des Monophysites, qui professent l’unité de la nature du Christ, y est redoutable. Lorsque la cour de Byzance s’obstine à imposer l’orthodoxie à l'Égypte, elle se heurte à l’indomptablé résis-

(1) Eusègr, Histoire ecalésiastique, VIII, 8; Panégyrique copte de Victor (Mémoire Mis. Arch. fr., VIII, 2).

(2) SOcRATE, Hist. ecclés., V, 16, Sozomenos, Hist. ecclés., VII, 55; ZosimME, IV, 37.

(3) Socrate, Hist. ecclés., I, 5; Sozomenos, Hist. ecclés., 1, 15; Tuaéoporer, Hist. ecclés., I, 1.

(4) Pour l’histoire religieuse de l'Égypte au vi siècle, on ne peut que se référer au livre malheureusement inachevé de Jean Maspero, Les Patriarches d'Alexandrie (actuellement en cours d’impres-

sion).

16 PRÉMIÈRE PARTIE, INTRODUCTION

tance des masses populaires animées par la fanatique ardeur des moines du désert, |

Après le concile de Chalcédoine, où le patriarche monophwsite d'Alexandrie, Dioscore, avait été excommunié, les Alexandrins s'étaient révoltés contre Protérius, que la cour de Byzance avait prétendu installer sur le siège archiépiscopal; pour l'y maintenir, il avait fallu deux mille hommes, et un siège en règle de la ville. C’est en vain que le peuple avait été privé de ses jeux, que les thermes avaient été fermés et qu'on avait. même supprimé la fourniture de blé dont jouissait la cité (r). Les mesures de répression avaient échoué contre l’obstination des Aléxandrins qui avaient aussitôt profité du départ du commandant des troupes, appelé en Haute-Égypte, pour se révolter de nouveau et massacrer Proterius (2).

Après des périodes d’apaisement, entrecoupées d’hostilités, la lutte avait repris, farouche, à la mort du patriarche Timothée, en 536. |

L’Hénotique de l’empereur Zénon, qui devait “approcher les adversaires en adoptant une formule de conciliation, le monothélisme, c'est-à-dire l’unité de la volonté, sinon de la nature du Christ, avait seulement abouti à créer un troisième parti entre les Orthodoxes et les Monophysites. Excommuniés par Rome, les Hénoticiens n’en sons pas moins détestés par l’ensemble des Monophysites. Ces derniers eux-mêmes ne tardent pas à se diviser en Incorrupticoles et en Corrupticoles ; les premiers, disciples de l’Eutychéen Julien, prétendent que la chair du Christ avait été incorruptible ; les seconds, soumettant avec Sévère la chair du Christ aux lois générales subies par toute substance matérielle, admettent sa corruption. Et voici que la scission survenue au sein du parti monophysite va fouruir de nouveaux prétextes aux désordres et créer de nouveaux obstaclés à une administration régulière de l'Égypte (3).

(x) Priscus, fr. 22 (éd. Müller); Ecrycaius, Ann., Il, 96; Evacrius, Hist. ecclés., II, 5.

(2) Evacrius, Hist. ecdlés., XI, 8; Eurycaius, Ann., II, 101; THÉOPH., Chronogr., 05.

(3) Pour le récit et la chronologie des événements religieux survenus en Égypte après la mort du patriarche Timothée, nous avons suivi les

L’animosité qui opposait Corrupticoles et Incorrupticoles pendant les dernières années du patriarchat de Timothée, trouve dans sa mort, survenue le 8 février 536, une violente occasion de conflit; les deux partis, changeant le terrain de la lutte qui se déroulait exclusivement dans le domaine des possibilités métaphysiques, en viennent aux réalités et prétendent naturellement l’un et l’autre faire de leur chef le successeur du défunt.

L’impératrice Théodora, qui protégeait les monophysites intransigeants (1), fait installer sur le siège d'Alexandrie un certain Théodose. Mais c’est en vain que ce dernier tente de célébrer les rites de la transmission des pouvoirs. Un cubiculaire de l’impératrice, Kalotychios, assure néanmoins l'ordination du nouveau patriarche, grâce à l'appui du duc Aristomachos et de l’augustal Dioscore.

Les Incorrupticoles se refusent toujours à reconnaître T'héodose et prétendent lui substituer leur chef, Gaïanos. Celui-ci est soutenu par la majeure partie de la population et des membres du clergé, par les grands propriétaires, les gens de métier, les soldats de la province entière (2). Aussi s’explique-t-on que Théodose ait été chassé au bout de deux jours (le 10 février 536) et que Gaïanos ait pu se maintenir au pouvoir contre un rival, appuyé par les fonctionnaires impériaux, jusqu’au 23 mai 536. Enfin, Narsès, cubicularius de Théodora, réussit en juillet, après une vacance de deux mois du siège patriarchal, à rétablir Théodose et à bannir Gaïanos. Des combats violents avaient ensanglanté Alexandrie durant les péripéties

travaux de DUCHESNE, Vigile et Pélage. Étude sur l’histoire de l'Église romaine au milieu du VI siècle (Rev. des quest. histor., XXXVI, 1884, p. 369-438) et de M. GELZER, Studien zur byzantinischen Verwaltung Aegyptens, p. 25-27. — Aux textes cités par ces savants, on peut ajouter The Chronicle of John, Bishop of Nikiu, translated from Zotenberg’s Ethiopic text by R. H. Charles, XCII.

(:) Eurvomius, Ann., II, p. 153; The Chronicle of John, bishop of Nikiu, XC. ZoTENBERG (Journ. asiat., 1878, juillet-déc., p. 337) cite également Georges Ibn al Amid (ms. arabe de la Bibliothèque Nat., supp. n° 751, fol. 242 v°).

(2) LaseraTUs, Breviarium, XX : « Habens autem consentaneos aliquantos ex clero, et possessomes civitatis et corporatos, et milites, et nobiles, et omnem provinciam ».

\ 18 PRÉMIÈRE PARTIE, INTRODUCTION

de ces compétitions épiscopales; de part et d'autre, la lutte avait été acharnée, les victimes nombreuses. Les femmes ellesmêmes s’y étaient mêlées; on les vit lancer des toits des maisons, sur les soldats de Narsès, tous les projectilés qui leur tombaient sous la main. Ne pouvant avoir raison par le fer d’une ville si unie dans la rébellion, Narsès avait dû recourir à l’incendie (1). |

Vaincus, les Alexandrins ne prétendent pas désarmer; ils continuent à mener une guerre sourde contre Théodose et pratiquent une tactique d’abstention : seuls les fonctionnaires impériaux fréquentent les églises. Bientôt excédé d’un pouvoir exercé dans de telles conditions, Théodose s'enfuit secrètement, avec l’appui de l’augustal Dioscore.

À ce moment, une évolution se produisit dans la politique religieuse de Byzance. Le patriarche Anthime, dont l'élection avait suscité les plus grands espoirs chez les Monophysites, avait été déposé; Justinien se départit alors de l’indulgence dont il avait usé envers ces derniers et s’attache avec une tenacité ardente à réaliser dans son empire l’unité religieuse.

Théodose, l’ex-patriarche d'Alexandrie, est donc mandé à Byzance; on l'invite à se soumettre intégralement aux propositions du concile de Chalcédoine. Il n’a garde d’accepter, peu soucieux qu’il est d’affronter de nouveau l'opposition persévérante de son troupeau d'Alexandrie. Sur son refus, on l’exile én Thrace, et sous l’influence du légat du Pape, qui se trouve alors à Byzance, on nomme au siège patriarchal d’Alexandrie, Paul, abbé de Tabenne. C'était un Égyptien assez peu recommandable, au dire de ses moines qui lui avaient intenté un procès, au sujet duquel il était justement venu dans la capitale. On ne savait que trop bien dans l'entourage impérial de quelle façon se pratiquait en Égypte la polémique religieuse; aussi s’avise-t-on de prendre cette fois des mesures

(1) LiBeraTUS, Bréviarium, XX : « Populi autem pugnaverunt pro Gaiïano, multis diebus, qui caesi a militibus maïiorem sui partem amiserunt : sed et militum maior cecidit numerus. Vincebatur autem Narses, non armis, sed civitatis concordia; de superioribus domorum iactabant mulieres super milites quicquid manibus occurrisset; at îlle igne vicit, quod ferro non potuit ».

propres à éviter le désordre et les massacres qui avaient marqué l'avènement de Théodose.

Pour permettre au nouveau patriarche de remplir sa mission, on lui confère les pouvoirs les plus étendus. D’après Laberatus (1) et Procope (2), il avait pleine autorité sur l’augustal. Liberatus affirme même que les pouvoirs extraordinaires dont il disposait lui donnaient la haute main sur la nomination ‘des fonctionnaires : il devait destituer en masse les Monophysites et les remplacer par des orthodoxes acceptant les propositions dc Chalcédoine (3).

Le fait de réunir entre les mains d’un seul personnage des pouvoirs jusqu'alors distincts ne devait pas demeurer une mesure de circonstance toute passagère, suprême ressource pour mater les résistances des Monophysites fanatiques et faire triompher une nouvelle politique religieuse; Justinien, concevant les avantages que présenterait une concentration de l’autorité, va songer à l’ériger en système pour avoir enfin raison du désordre qui sévit depuis trop longtemps dans l’administration. Plus que jamais, une réforme sérieuse s'impose, au moment où la crise religieuse, exaspérée depuis la mort de Timothée, a créé une véritable anarchie.

Il semblerait ainsi que les événements de 536 eussent été en quelque sorte la cause immédiate de la promulgation de l’Édit XIII, consacré spécialement par Justinien à la réorganisation administrative de l'Égypte.

Si une telle relation existe, elle contribuerait à fournir une conclusion à la question controversée de la date à laquelle il convient de fixer la promulgation de l’Édit.

Cette date est perdue, comme la fin de l’Édit et la notice annexe, mais le texte lui-même fournit deux indications chronologiques autour desquelles pivotent les discussions des cri-

tiques.

(x) LaBerATUS, Brevarium, XXTII.

(2) ProcoPe, Hist, arc., 27, 3.

(3) LIBERATUS, loc. cit. : « accepitque ab imperatore potestatem, super ordinationem ducum et tribunorum, ut removeret haereticos, «et pro eïs orthodoxos ordinaret; per illos enim populi invalescebant »,

Shot PREMIÈRE PARTIE, INÉRODUCTION

Au chapitre 1, $ 14 (1), il est question en effet de la seconde indiction du cycle passé, laquelle remonte à quinze ans. Au chapitre 111, $ 2 (2), il est fait mention d’une première indiction récemment écoulée.

I1 résulte clairement de ces deux passages que l’Édit a été promulgué pendant une seconde indiction. Or, sous Îe règne de Justinien, le cas d’une seconde indiction se présente à deux reprises : en 538/539 et de nouveau en 553/554. Les critiques ne s'accordent point pour adopter exclusivement l’une de ces deux dates. Dans la seconde édition de l’Édit XIII (3), Zachariae von Lingenthal adopte la date de 553/554, tandis que Schœæll-Kroll (4) et Gelzer (5), suivis par Cantarelli (6), choisissent la date de 538/539, comme Zachariae von Lingenthal lui-même dans sa première édition (7).

Selon Zachariae von Lingenthal, on est amené à se décider pour l’année de 553/554 en remarquant que c’est également à cetté date que fut promulgué l’Édit relatif à la réorganisation de l'Italie; les deux édits seraient alors l'expression d’une même préoccupation du basileus.

D'autre part, Zachariae von Lingenthal observe que « le très glorieux Strategios », dont il est question au chapitre 1, $ 14, aurait été en fonctions quinze ans au moins avant la promulgation de l’Édit XIII, durant le cycle précédent. Or, ce fonctionnaire peut être identifié avec un comes sacrarum largitionum qui était en charge en 536/537. On adopterait alors pour l’Édit XIII la date de 553/554. Mais Zachariae von Lingenthal re-

(1) « xat vodto To oyua ever où wovov [ënt] the Etparnyiou rod évySoëorarou apyño ŒXAQ xat MÉYEL TG DEUTÉpaC ÉMIVEUNOEWS TOÙ TapwHyYNxÔTOS XUXAOU TAC TPd ÉTOV révre ual dExa ».

(2) « ‘Touev yàp, wc xat ’Iwdvync…. npo tic ouurAnpuoews Toù aÜroù unvde thç Got map} BoU one TPUTNS ÉTIVEUNOEWS... ».

(3) De dioecesi aegyptiaga lex, ed. C. E. Zachariae von Lingenthal, (1801), praef., p. 56.

(4) ScHoeLc-KRrozL, Corpus juris civils, Novellae, p. 798.

(5) M. GELZER, op. cit., p. 22-28.

(6) L. CanTarELLI, La serie dei prefetii di Egitto, III (Mem. della R. Accademia dei Lincei, cl. di scienze mor., stor. e filol., ser. 5, XIV, 72, p. 386).

(7) Justiniani Novellae, I, p. 358.

connait qu’une telle interprétation présente une difficulté : comment expliquer alors la mention de Jean de Cappadoce, le préfet du prétoire d'Orient, auquel est adressé l’Édit XITT, ainsi qu’en témoigne la dédicace? Jean fut en effet au pouvoir une première fois en 532, lorsqu'il provoqua l'insurrection Nika (x), puis, de nouveau, de 534 jusqu’en 541 (2), année où il fut renversé par Théodora. On ne trouve ensuite aucun préfet du prétoire répondant au nom de Jean, sous le règne de Justinien. En 553, Arcobindus était préfet; en 555, c'était Pierre. Pour tourner la difficulté, Zachariae von IAngenthal suppose qu'un préfet inconnu nommé Jean aurait été au pouvoir entre la préfecture d'Arcobindus et celle de Pierre.

Il faut bien reconnaître que cette supposition purement gratuite n’est pas très satisfaisante. Aussi Zachariae von Längenthal propose-t-il une autre hypothèse : la dédicace qui figure en tête de l’Édit XIII dans le Codex venetus, a pu être composée par quelque bibliothécaire ignorant « invita Minerva » (3). Mais, d’après le témoignage du bibliothécaire de la Marcienne, repris et reproduit par Cantarelli, un examen attentif du manuscrit réduit à néant une telle hypothèse : l'adresse de l’Édit est exactement de la même main que le texte lui-même, sans addition ni correction postérieure (4).

Gelzer, dans ses Studien, donne la préférence à l’opinion émise par Shoell-Kroll, dans l'édition de l’Édit. Kroll (5) remarque que la charge (&-y) dont Stratégios était revêtu quinze ans au moins avant la promulgation de l’Édit peut ne pas être nécessairement celle de comes sacrarum largitionum

(1) Ch. Dies, Justinien et (la civilisation byzantine au VIe siècle, P: 55-59.

(2) Ibid., p. 107.

(3) ZACHARIAE VON LiNGENTHAL, loc. cit, « Nempe operam ejus minus eruditam prodit rubrica nept riv (sive rñc) "Adetavôpéwv xat Tv Alyurriaxv érapytv quae rubrica capiti primo quidem apta est, uniwrsae legi non item ».

(4) CANTARELLI, op. cit., p. 386. En outre, ibid., p. 387, la mention des « éparchies égyptiennes », incorrecte suivant Zachariae von Lingenthal, s'applique bien à l'Égypte devenue, comme on le wrra, selon les dispositions même de l'Édit XIIT, une véritable réunion d’éparchies.

(s) Scnozzz-KroOLL, loc. cit., p. 795.

dont il était titulaire en 536; il est possible que Justinien fasse allusion dans le passage en question aux fonctions d’augustal, dont Stratégios aurait pu être chargé avant de dévemir comte des largesses sacrées en 538/539. Le cycle de l’indiction, précédant celui de la promulgation de l’Édit XIII, pendant lequel Stratégios aurait été augustal, se placerait ainsi non pas en 538/539, mais sous le règne d’Anastase.

Gelzer pense, en outre, qu’on doit préférer la date de 538/539

si on considère l’ensemble de l’œuvre réformatrice poursuivie

à ce moment par Justinien dans tout l’Empire. D’une façon générale, le basileus supprime les vicaires impériaux dans diverses provinces et réunit le pouvoir civil et militaire entre les mains d’un seul fonctionnaire; il serait étrange que Justinien eût attendu jusqu’à l’année 554 pour réaliser en Égypte une réforme administrative qui était un fait accompli depuis 535/536 en Pisidie, en Lycaonie, en Thrace, en Isaurie, en Paphlagonie, en Cappadoce, etc. (x).

D'ailleurs, un papyrus de la collection du Caire (2), qui aurait été rédigé d’après Jean Maspero entre 522 et 537, accorde à Flavios Marianos, duc de Thébaïde, le titre de « duc et augustal », conformément aux prescriptions de l’Édit XIII. Jean Maspero (3), qui adopte pour l’Édit la date de 553/554, pense que Flavios Mariaños a pu cumuler par exception les fonctions et les titres civils et militaires, avant la promulgation de l’Édit dans lequel Justinien n'aurait fait que régulariser « la situation en la reconnaissant formellement ». En rapprochant ce texte d’un papyrus de Londres (4) où figure un certain Ménas à la fois scrimiaire et pagarque d’Antaiou, M. Gelzer a montré qu’on était amené à placer en 551 ledit texte ; Ménas y joue aussi un rôle fâcheux contre des gens d’Aphrodito.

Il semble donc à la fois simple et plausible de supposer qu'en 551 le duc et augustal de Thébaïde détient ses doubles

(1) Nov. XXIV; XXVII; XXVIII; XXIX; XXX. Cf. Ch. Dreux, L'Afrique byzantine, p. 116 et 471.

(2) P. Caire 67.002.

(3) J. MasPero, Études sur (les papyrus d’Aphrodito (Bull. de l’Inst. franc. d’archéol. orient., VII, p. 105-106).

(4) P. Lond., V, 1547. Cf. M. GELZER, op. cit., p. 23-24.

fonctions de par le texte de l’Édit ; celui-ci ayant été promulgué en 538/539, au moment même où Justinien se préoccupait justement de fortifier dans les provinces les plus « difficiles » le pouvoir des représentants de Byzance, en supprimant les vicaires et en faisant des gouverneurs des chefs à la fois civils

et militaires. Une telle réforme était d’ailleurs tout particu-

Hièrement opportune en Égypte à la date de 538/539. Le besoin d’un gouvernement énergique né se faisait-il pas spécialement sentir après les émeutes renouvelées et les inutiles répressions exercées par les envoyés de l'Empereur? L'état troublé de la province et l'hostilité latente de la majorité de la population contre le gouvernément de Byzance, y constituaient des obstacles sérieux à la levée des impôts, du blé de lannone et au départ des bateaux chargés de transporter le grain jusqu’à la capitale. On ne conçoit guère comment Justimien, si vivement préoccupé de faire réndre À ses provinces la totalité des impôts qui leur incombaient, eût attendu jusqu’à l’année 554 pour prendre des mesures capables, selon lui, d’assurer la perception régulière dañs une province telle que l'Égypte et aussi agitée qu’ellé l'était depuis 536.

On peut se demander, il est vrai, si Gélzer n’exagère pas un peu la part des événements religieux qui ont suivi la mort du patriarche Timothée, parmi les causes qui pressaient Justiniéen de réorganiser l'Égypte. Il ne semble pas, en effet, comme le dit Gelzer (1), que ce soit à cet état d’anarchie religieuse que l'Empereur fasse allusion lorsqu'il déclare au début de l’Édit XIII qu’on ne sait même pas à Byzance ce qui se passe « là-bas », tant le désordre y est grand (2). On savait parfaitement à la cour ce qui sé passait en Égypte; on a même vu comment l’empereur intervenait dans les querelles intestines du pays pour lui imposer le patriarche de son choix. L/ignorance fâcheuse que déplore le réformateur se rapporte plutôt à l’incurie et au trouble qui régnaient en maîtres

dans l’administration. Ces réserves faites, la crise suscitée en

(1) M. GELZER, of. cit., p. 27.

(2) Édit XIII, praef. : « oÙtwc NV OUyXELULÉVE, wote nd 0 Tv mpdrretar

xaTàa yopav ÉvVTaUDx YiVWOxEG Re ».

536 par la question monophysite n’en garde pas moins son importance quand il s’agit de déterminer la date de l’Édit XIII.

Elle contribue, en outre, pour uñe assez large part, à nous éclairer sur la situation intérieure de l'Égypte à la veille de la réforme; par suite, sur la portée et lé sens de l’Édit par lequel Justinien va essayer de réaliser dans cette province si importante les rêves d’ordre et d’unité qui dominent toute sa politique intérieure (1), et de rétablir entre les institutions et la pratique de l’administration un accord profondément troublé depuis la période d’anarchie du 11° siècle, en dépit de toutes les réformes tentées jusqu'alors.

(1) Ch. Dur, Justinien et la civilisation byzantine au VIS siècle, p. 269-313; du même, Études sur l’admimistration byzantine dans l'exarchat de Ravenne et L'Afrique byzantine, passim.

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